vendredi 20 octobre 2017

LE REDOUTABLE de Michel Hazanavicius (2017) par Luc B.


LE REDOUTABLE est adapté du livre d’Anne Wiazemsky, qui vient de décéder il y a quelques jours, UN AN APRÈS. C’était la petite fille de François Mauriac, actrice et romancière, et compagne de Jean Luc Godard, en 1967-68. C’est cette histoire, cette liaison, que Michel Havanavicius raconte. Enfin… Ce n’est pas aussi simple.
le couple, en vrai !
Le film a coûté pas mal de blé, la promotion se devait d’être à la hauteur pour remplir les salles. D’autant qu’après son triomphe avec THE ARTIST, Hazanavicius c’était royalement rétamé avec THE SEARCHER (2014). Et avec la promo, on a commencé à entrevoir le problème de ce film. Tout le monde ne parlait que de Godard à Hazanavicius, qui avouait volontiers ne pas en être très fan, et se défendait en répétant que son film était avant tout l’histoire d’un couple qui se délite (comme dans LE MEPRIS…). Sauf que le type dans le film, c’est Godard, on peut difficilement en faire l’impasse.
Le premier quart d’heure dément les propos du réalisateur quant à un non-hommage à l’auteur d’A BOUT DE SOUFFLE. Ce n’est que du Godard, pastiché, repiqué, cloné. Mais brillamment. LE REDOUTABLE est aussi un exercice de style, un film à la manière de… Et comme j’aime le cinéma de Jean Luc Godard, forcément, j’ai aimé ! Mais quid des autres spectateurs ? La question est : à qui s’adresse ce film ? Si c’est un film qui parle du couple, d’engagement, de rupture, alors cet aspect passe en second plan, assez surfait, pas creusé. C’est bel et bien un film sur Godard, qui en 1967 vient de sortir LA CHINOISE, mal perçu, le début de sa période maoïste, politique, radicale, avec l’abandon du cinéma classique pour créer le groupe Dziga Vertov avec Jean-Pierre Gorin, journaliste et cinéaste [voir article sur JLG] et tourner des pamphlets politiques. Mais là encore, à moins de connaitre cette période, comment appréhender ce qu’on voit à l’écran ?
Michel Hazanavicius se cache toujours derrière la figure de Godard. L’exemple avec cette scène dans la cuisine, où Jean Luc dit à Anne « Monsieur et madame Nous ont une fille… elle s’appelle Marion. Marions-nous ! ». Évidement que cette scène est jolie, mais c’est du Godard, typique des jeux de mots et aphorismes dont il truffait ses films.
Si le film s’attache dans un premier temps, à présenter le Godard cinéaste, célèbre, adulé, dans un second, il peint le portrait de l'homme, suffisant, cynique, odieux, insupportable. Ne pouvant critiquer l’œuvre, on détruit l’homme. Peu importe que Godard ait été abject plus d’une fois (souvenez-vous de VISAGES VILLAGES d’Agnès Varda, où elle disait « c’est un chien, je l’aime bien, mais c’est un chien ») qu’il ait humainement mauvaise réputation, pourquoi un tel tir d’artillerie ? Quels comptes Hazanavicius a-t-il à régler, avec le cinéma, ou lui-même ?
Le Godard politique est vu comme un pantin, un opportuniste, un type à l'idéologie nébuleuse. Cette scène dans un amphi, à la Sorbonne, où il s’empêtre dans ces démonstrations hasardeuses à propos de la Palestine : « les juifs d’aujourd’hui sont les nazis de demain, non, d’hier… euh non… les nazis d’aujourd’hui sont les juifs, euh… non… ». Regards gênés dans l’assistance.

à droite, Grégory Gadebois
Je ne suis pas là pour défendre les opinions politiques de Jean Luc Godard, autre temps, autres mœurs, les cols mao fleurissaient à chaque coin de rue du Quartier Latin. Mais Hazanavicius n’offre pas de contre poids. Son Godard semble représenter tous les maoïstes. Or, il en fait une caricature. De là à trouver le film réac, certains le pensent. Moi, je dirai qu’il est maladroit. Faire de Godard une figure de comédie, lunaire, à la Buster Keaton, pourquoi pas, bonne idée. La fiction – si cela en était une - sert à ça. Et oui le film est drôle, le personnage est drôle, spirituel, intelligent. Mais cet olibrius semble résumer à lui seule une idéologie. C’est charger un peu la mule…
J’ai aimé la mise en scène référencée, chaque travelling est soigné, millimétré, décors, accessoires, couleurs, lumières, tout est parfaitement maitrisé, le film est tourné en argentique. Hazanavicius est aussi monteur de ses films. Le rythme ne faiblit pas, on ne s’ennuie jamais. Il y a de l’invention, des idées, ça joue sur l’image, comme cette scène développée en négatif. Et les acteurs sont bons. On retrouve Grégory Gadebois dans le rôle du journaliste Michel Cournot, dont l'unique film LES GAULOISES BLEUES était sélectionné à Cannes en 68... et déprogrammé la veille par... Godard ! Jean Pierre Mocky fait aussi une apparition. 

Louis Garrel semble bien s’amuser – fallait-il ou pas le faire parler avec le chuintement caractéristique de JLG ? – et la jeune Stacy Martin, qui malheureusement n’a pas matière à vraiment défendre son personnage, est fraiche comme la rose, craquante. Hazanavicius le sait, et la filme souvent nue. Complaisance ? Parfois… mais est-ce là aussi un hommage au Godard des années 80 qui a déshabillé kyrielle de jeunes actrices devant sa caméra ?
D'où cette scène : Louis Garrel en nu frontal, se brossant les dents, disant : « mais pourquoi ce besoin des réalisateurs de toujours filmer des gens à poils ? ». Mise en abîme du fameux alibi « si ça va dans le sens du scénario »… Eh, oh, Michel, elle est mignonne ton actrice, point barre, assume !
Une réflexion pour finir... Souvenez-vous du premier fait d’arme d’Hazanavicius. LA CLASSE AMERICAINE (1993) ou LE GRAND DETOURNEMENT. Un métrage (pour la tv) monté avec des scènes de films de la Warner, redialoguées – avec les vraies voix françaises - un peu comme LES CADAVRES NE PORTENT PAS DE COSTARDS. Une réussite qui reprenait la construction de CITIZEN KANE. Donc un film reposant sur l’existant. Quels sont les grands films d’Hazanavicius ? OSS 117 (2006 /2009) et THE ARTIST (2011). Donc des films pastiches, qui là aussi réutilisaient volontairement des codes élaborés par d’autres. C’est encore le cas avec LE REDOUTABLE. D’où ma réflexion : Michel Hazanavicius est-il un auteur, ou un habile faussaire ?

A conseiller d’urgence… à qui aurait envie de le voir.

Pour relire l'article consacré à Jean Luc Godard :  - clic JLG -

 


couleur  -  1h45  -  format 1:1.85 pellicule 35 mm


jeudi 19 octobre 2017

EMMYLOU HARRIS - La belle du Country - par Pat Slade



Pourquoi la plupart des chanteuses Country/Folk sont de plus en plus belles en vieillissant ? Joan Baez, Dolly Parton qui malgré ses 71 ans a gardé ses rondeurs mammaires naturelles. Emmylou Harris elle, a su garder sa beauté, et la couleur argentée de sa crinière y est pour beaucoup.






Emmylou Harris : la beauté du country-folk




On associe la musique folk à Woodie Guthrie, Bob Dylan, Léonard Cohen ou encore Pete Seeger. Mais les femmes ont aussi trouvé leurs places en décrochant leurs guitares et en montrant leurs talents et leurs charmes. Car en plus d’avoir de jolies voix et des dons pour la composition, ces dernières avaient en plus un physique que beaucoup, dans d’autres domaines musicaux n’avaient pas. Pour exemple, Judy Collins, Linda Ronstadt, Rita Coolige, Carly Simon, Joni Mitchell, Mimi Fariña et sa sœur Joan Baez avaient toutes une beauté que l’on ne retrouve pas chez certaines chanteuses de rock, sans artifice et peu de maquillage, que du frais et du naturelle. Et Emmylou Harris, même en vieillissant est de celle qui a su rester belle.
Mais non Claude et Sonia, rien de sexiste là-dedans, juste un regard d'esthète 😋.

Elle est l’exemple type de la bonne la façon de vieillir dans le business de la musique, même dans sa manière de s’habiller, que ce soit avec un jean et un sweat à capuche ou une jupe fleurie sur ses longs cheveux argentés, elle est l’image de l’élégance et de la retenue.

Née en 1947 d’une famille de militaires en base en Alabama, son père pilote du corps des marines, sera porté disparu en Corée en 1952 et passera incarcéré dix mois en tant que prisonnier de guerre. Elle déménagera très tôt en Virginie. Après avoir remporté une bourse pour étudier l’art dramatique à l’université, elle commence à étudier sérieusement la musique et à apprendre à jouer les chansons de Joan Baez et de Bob Dylan. Elle formera un duo folk avec un ami sur le campus. Elle part pour New-York et interprète des Folksongs dans les coffeehouses de Greenwich Village et au Folk City Gerde (Un genre de The Cavern New-yorkais). Elle se marie en 1969 et enregistre son premier album «Gliding Oiseaux». L’année suivante. Manque de chance, juste après la sortie du disque, son label Jubilee Records dépose le bilan et son mariage aussi alors qu’elle attend son premier enfant. Elle part pour Nashville et se retrouve seule pour élever sa fille, mais après des mois à se battre contre la pauvreté, elle retourne vivre chez ses parents.




L’Envol 





Avec Gram Parsons
Elle revient sur scène en trio avec des musiciens locaux et est repérée par Chris Hillman (Ex.Byrds) qui avait fondé avec Gram Parsons  et Bernie Leadon (Futur The Eagles) le groupe The Flying Burrito Brothers, un groupe qui voulait concilier deux Amériques, la puritaine et l’avant-gardiste déjantée. Chris Hillman pense intégrer Emmylou Harris au groupe après le départ de Gram Parsons, mais finalement il la recommandera à Parsons pour l’enregistrement de son premier album qui exigeait une chanteuse pour étoffer le son de son travail solo. 

Gram Parsons était un pote de Keith Richards, il composera avec les Rolling Stones le titre «Wild Horses» pour l’album «Sticky Fingers». Emmylou Harris rejoint The Fallen Angels le groupe de Gram Parsons, part en tournée avec eux et participe aux enregistrements des deux albums solo : «GP» et «Grievous Angel». 

Mais en septembre 1973, quelques semaines après les sessions de l’album, Parsons est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel, son décès est dû à un excès de drogue et d’alcool. Plus tard, elle enregistrera plusieurs titres de Gram Parsons. Elle poursuit sa carrière au Canada avec son producteur qui sera aussi son futur mari Brian Ahern, époux avec lequel elle aura une fille. En 1975, ce dernier va lui produire son premier album «Pièces of the sky» avec quelques reprises comme une des Beatles «For no one» et parmi les invitées, sa copine Linda Ronstadt participera aux chœurs.

Parton-Harris-Ronstadt
Les albums suivants auront du succès et pas uniquement auprès d’un public fan de country mais aussi des amateurs de musique rock, car à la différence des autres musiciens de Country, Emmylou Harris n’hésite pas à mettre du rock dans son répertoire. Elle collaborera avec de nombreux artiste comme Neil Young, Bob Dylan, Roy Orbison ou Mark Knopfler

Avec Mark Knopfler
En 1980 elle enregistre «Roses in the snow» qu’il lui vaudra son premier Grammy Award. En 1985 ce sera le bel et autobiographique album «The Ballad of Sally Rose» basé sur sa relation avec Gram Parsons, et puis se sera un trio avec Dolly Parton et Linda Ronstadt avec un album qui sera nommé pour trois Grammy Awards et entrera dans les dix meilleurs ventes dans les catégories country et rock.

Ayant moins de succès avec la country, elle enregistre «Wrecking Ball» aidée par des artistes comme Neil Young et Larry Mullen le batteur d’U2, le tout produit par le canadien Daniel Lanois. Entre enregistrement et participation, comme sur le cinquième album de Tracy Chapman «Telling Story», elle retrouvera ses deux vieilles copines Parton et Ronstadt pour un deuxième album en trio. Elle lèvera le pied au début des années 2000 avec moins d’enregistrements mais pas au niveau des participations et autre copinages. Une tournée avec Elvis Costello, elle participera au film-concert «Heart of Gold» de Neil Young et fera l’album «All the Roadrunning»  avec Mark Knopfler. Une tournée mondiale sera réalisée en 2006 avec un DVD à la clé.

Elle revient en solo deux ans plus tard avec «All I Intended to Be» pour repartir sur les routes. A l’heure actuelle, son dernier enregistrement date de 2011 mais la belle continue à sillonner les routes avec sa guitare Gibson sur l’épaule, Gibson qui d’ailleurs commercialisera un luxueux modèle acoustique baptisé Emmylou Harris



mercredi 18 octobre 2017

TAJ MAHAL (1968), by Bruno


     1968 ! Nom di diou ! Ce disque date de 1968 et à ce jour, on peut considérer qu'il n'a toujours pas pris une seule ride. Ce qui est encore plus étonnant encore sachant que les sessions datent de l'été 1967. Crénom ! Et on peut même avancer que par bien des côtés, ce disque préfigure le futur du Blues. Non pas en injectant des doses de psychédélisme californien ou en l'épaississant à coup de double corps Marshall ou de fuzz, mais simplement par son approche qui anticipe une forme de Blues-rock. Pourtant, le but du collectif n'est rien d'autre que de jouer ce Blues qui les inspire, qui les fait vibrer.


     Les puristes ont été nombreux à reprocher à la formation de n'être pas d'authentiques bluesmen. Déjà, le dit "Taj Mahal", né Henry Saint Clair Fredericks (1), est issu de la classe "aisée" de la communauté afro-américaine. Il n'avait pas trimé dans les champs ou à l'usine, il n'avait pas écumé les juke-joints "coupe-gorge" du deep-south, après une journée de dur labeur. Pire, il avait fait des études à l'université (pour y étudier l'agriculture). De plus, l'homme, et le groupe, se font connaître et obtiennent leur succès d'abord, et principalement, auprès du public blanc. Ils en profitent et pour s'engouffrer dans la brèche qu'ont ouverte les Mike Bloomfield, Paul Butterfield, Charlie Musselwhite, ainsi que d'un tout jeune John Hammond Jr. Ce qui pour certains entache leur crédibilité. Et le fait que Taj Mahal / Henry Fredericks soit le seul afro-américain exacerbe les a priori. Une forme de racisme de mélomanes snobs.

     Pour ceux qui n'ont jamais eu l'occasion d'écouter ce disque, il suffit de révéler que la version rock définitive du fameux "Statesboro Blues" de Blind Willie McTell est, non pas celle du Allman Brothers Band (même si ces derniers amplifieront la facette Rock), encore moins celle de Pat Travers, mais celle du présent Taj Mahal. Une révélation qui met de suite dans l'ambiance. On raconte même que ce serait à l'écoute de ce disque que Duane Allman se serait mis à étudier le jeu en slide. A savoir, que Taj Mahal avec son ami Ry Cooder, avaient déjà mis en boîte une version personnalisée en 1965 (ou 1966), au sein des Rising Sons. Malheureusement grevée par un Farfisa et un apprenti batteur ;  et bien que ce soit Ry Cooder à la guitare, un des plus célèbres joueurs de slide, le célèbre gimmick de slide n'est pas encore présent. Ryland, encore bien jeune, n'a pas encore la maîtrise qu'on lui connait maintenant.

     A l'exception d'une seule et unique composition de Taj Mahal, et une de Sonny Boy Williamson, "Chekin' Up On my Baby", représentative du Chicago Blues, les compositions présentes piochent dans le Country-Blues. Principalement celui de de Sleepy John Estes avec pas moins de trois morceaux. De quoi faire croire au premier quidam venu qu'il s'agit d'un disque de Blues acoustique. Une opinion renforcée par la pochette. Or il n'en est rien. A peine si le final, "The Celebrated Walkin' Blues" pourrait être affilié à un Country-blues. Mais là encore, progressivement, l'électricité s'impose. Sans toutefois qu'elle ne soit vraiment empirique, crépitant de toutes parts jusqu'à carboniser autant les esgourdes que les racines Blues. Ces dernières sont l'essence même de ce disque.
Taj Mahal - et son groupe - se sont emparés de ces œuvres pour les transformer. Cependant, en dépit d'un durcissement évident, dû notamment donc à l'électricité mais aussi à l'apport d'une section rythmique plus étoffée que celle des itinérants du Delta Blues, la mutation est effectuée avec un certain respect. Même si l'on sent l'esprit du Rock sourdre, celui du Blues garde absolument sa place. Et contrairement à une majorité de formations de l'époque et des années à suivre, il n'est pas corrodé par de fortes injections de psychédélisme vaporeuses ou acides.
Est-ce que ce disque a été le premier à réussir le mariage entre un Blues authentique, voire rural, et l'émergence d'un Rock émergent, brillant par sa fougue et sa fraîcheur, détaché de ses racines country et donc du poids des pionniers des 50's ? Qui, eux-même, avaient pillé l'oeuvre de bluesmen miséreux, faisant leur beurre sur leur dos (sans forcément se rendre compte de l'injustice).

     L'ouverture de ce disque en aura surpris plus d'un. "Leaving Truck" bouscule alors tous les formats de l'époque pour offrir  sur un plateau ce qui pourrait être de nouveaux ingrédients nécessaires aux bases du Blues-rock ; du moins avant qu'il ne soit terni par les ego de guitaristes s'écoutant jouer, perdus dans leur spirale de surenchère technique et obnubilés par les soli de Freddie King, de Clapton et d'Hendrix. Si l'harmonica amplifié, que l'on entend en premier, en aura surpris plus d'un, il n'est en fait que l'héritage de Little Walter et Walter Horton. La guitare de Jesse Ed Davis apporte un surcroît de puissance qui semble avoir subi l'influence de quelques combos du British Blues. Tout comme la basse qui résonne comme un torrent bouillonnant. Mais c'est surtout la voix chaude, autoritaire et rugueuse, de Taj qui retient l'attention.
Henry Fredericks n'est pas juste un passionné de musique, voire un musicologue averti, mais un bien un authentique chanteur capable d'insuffler une âme à ses chansons. Jamais on ne croirait qu'il n'avait que 25 ans lorsqu'il les enregistra. Il dégage la force d'un homme au lourd passé, forgé par l'expérience d'une vie dure. Des critiques peu amènes l'accusèrent alors de singer les bluesmen, tels que Howlin' Wolf. Pourtant, lorsque Taj chante, on l'écoute ; il semble nous conter une histoire qu'il a vécu, ou dont le propos l'a profondément touché. Une voix qui déclame autant qu'elle chante, dirigeant et ralliant le groupe tel un chef de guerre.
Jesse Ed Davis

Et lorsque surgit le fameux "Stateboro Blues", dans sa version chaloupée, bien moins Blues que Boogie, avec ce lick de slide directement inspiré du travail d'Elmore James, c'est toute une porte sur le Boogie-blues-rock qui s'entrouvre. Une porte par laquelle ne vont pas tarder à s'engouffrer les Canned Heat, ZZ-Top, Foghat, Savoy-Brown, Brownsville Station, Allman. Voire même Johnny Winter.
Logiquement, aujourd'hui - et même avant -, on ne douterait pas que Ry Cooder soit l'auteur de cette phrase. Or, sur ce disque, ce sont bien Taj Mahal et l'amérindien Jesse Ed Davis (2) qui en jouent. Ryland, lui, c'est la guitare rythmique et la mandoline.
La suite est à l'avenant. Tout s'enchaîne sans faiblir. Taj réarrange ces Blues, les dépoussiérant, sans les dénaturaliser. En gardant ces odeurs de terres retournées, du dur labeur du petit prolétariat, tant rural qu'urbain, d'un peuple qui n'a plus que la musique pour ressentir un semblant de liberté.

Dans le lot, on remarque que la version de "Dust my Broom" doit bien plus à Elmore James qu'à l'original de Robert Johnson, l'harmonica essayant de retranscrire la fougue et la rudesse de la slide. Et que "Diving Duck Blues" préfigure Johnny Winter. Plus particulièrement celui de son retour de 1973 et de la série des trois faramineuses galettes qui suivront (3). Et quand Winter reprendra ce titre en 1978, sur "White, Hot and Blue", jamais on ne crut qu'il s'agissait d'une reprise tant ce morceau collait à sa personnalité.
Au fil des morceaux, on constate qu'Hubert Sumlin - l'inséparable guitariste de Chester Burnett (aïe ! de nouveau le lien avec le Wolf !) - a dû être une influence assez conséquente pour Jesse Ed Davis. Il a visiblement ce même besoin d'innover tout en rester fermement attaché à l'idiome. Certains licks propres à Sumlin ressortent avec évidence, comme celui de "Everybody's Got To Change Sometime".

Seul le final est sur un tempo lent. Contraste avec la mandoline de Ry Cooder sur laquelle il s'échine tel un autiste épileptique en pleine crise. Seule pièce aussi à s'étirer, langoureusement, paresseusement, comme écrasée par une chaleur caniculaire, jusqu'à près de neuf minutes. (J'ai connu un gars, habituellement plus enclin aux trucs violents, qui se passait ce titre en boucle).

Une galette courte, dépassant à peine les trente-trois minutes, mais quelle intensité ! Que du bonheur. Un grand, très grand classique. Un monument.
  1. Leaving Truck  :  4:49   (Sleepy John Estes - Arr. Taj Mahal)
  2. Statesboro Blues  :  2:58   (Willie Mc Tell - Arr. Taj Mahal)
  3. Checkin' Up On My Baby  :  4:54   (Sonny Boy Williamson)
  4. Everybody's Got To Change Sometime  :  2:56   (Sleepy Johnn Estes)
  5. EZ Rider   : 3:03   (Taj Mahal)
  6. Dust My Broom  :  2:37   (Robert Johnson)
  7. Diving Duck Blues  :  2:40   (Sleepy John Estes - Arr. Taj Mahal)
  8. The Celebrated Walkin' Blues  :  8:52   (Arr. Taj Mahal)





(1) Né le 17 mai 1942, à New-York, Harlem, fils d'un père Antillais et d'une mère née en Caroline, il passe son enfance à Springflied (Massachusetts) où il est élevé dans un milieu musical propice. Son père est pianiste et dirige un orchestre, et sa mère chante du Gospel. Il apprend le piano, puis tâte d'autres instruments, dont la clarinette et le trombone. En découvrant le Blues, et plus particulièrement le Country-blues, il se met à l'harmonica. A l'adolescence, c'est la guitare. Il a pour sœur Carole Fredericks, la chanteuse qui officiait en tant que choriste pour Jean-Jacques Goldman, puis en tant que chanteuse à part entière au sein du Fredericks-Jones-Goldman.
(2) Aujourd'hui oublié, il fut pourtant considéré le plus sérieusement possible par ses pairs. Guitariste adroit,  raffiné, il fut rapidement remarqué et apprécié, et les propositions ne tardèrent pas à affluer. Dès qu'il quitta Taj pour se lancer en solo, il travailla parallèlement comme mercenaire. Pour des travaux de sessions pour Albert King, Willie Nelson et David Cassidy, pour des tournées ou concerts occasionnels (dont pour le Concert for Bangla Desh organisé par George Harrison et une tournée américaine des Faces, en 1975), pour deux disques de Gene Clark, un de Clapton ( "No Reason to Cry"), un de Lennon ("Walls and Bridges") et un dernier de Leonard Cohen ("Death of a Ladie's Man"). Malheureusement, de fortes addictions à l'alcool et la drogue nuisent à sa santé et il disparaît de longues années pour tenter de les vaincre. Il s'engage dans l'activisme amérindien et s'associe un temps avec John Trudell. A savoir qu'il est originaire de l'Oklahoma, un état où furent massivement déportées des tribus amérindiennes, généralement dans des conditions irrespectueuses et immorales. La tristement célèbre "Piste des larmes" concerne les déportations finissant dans cet état
Usé par ses addictions, il décède subitement à l'âge de 43 ans, le 22 juin 1988.
(3) "Still Alive & Well" de 1973, "Saints & Sinners" et "Johnny Dawson Winter III" de 1974.



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mardi 17 octobre 2017

KCUF FACTS "Another day" (2017)


Oï oï, attention cette chronique va vous décoiffer l'iroquoise ! Quoique... des punks à iroquoise on n'en voit plus trop. En tous cas, le punk, lui, n'est pas mort même si la grande époque dans les 80's des Bérus, Souris déglinguée, Parabellum, Shériff est autres Oberkampf est passée. D'ailleurs la filiation est là puisque les Kcuf Facts dont il s'agit ont partagé des scènes avec La souris déglinguée ou les british de UK Subs, et que Pat Kebra (ex leader d'Oberkampf) les a pris dans son écurie.

Ce groupe Montpellierain est né en 2009 autour de Mike (chant/ textes) et David (drums) vite rejoints de Marcus (guitare) et Luc (basse), changement de batteur fin 2014 avec l'arrivée de Patrick, ce dernier ayant déjà joué avec Mike au sein d'autres formations punk dans les années 90 et 2000 (Cobalt ; In your face). On le voit, on n'a pas affaire à des perdreaux de l'année. Après beaucoup de concerts, 2 démos, et un EP, voici un premier album de 13 titres. Toujours pour le coté filiation il a été masterisé à Austin, Texas, par Eric Débris, ingénieur du son et pionnier du punk frenchy avec son groupe Métal Urbain fondé en 1976. Avec un tel pedigree il ne faut pas s'attendre à des bluettes sentimentales ou de la bouillie pour NRJ et effectivement ça va défourailler grave, dés les premières notes de "Rock the place" on comprend que ça va chauffer; un punk hardcore dévastateur joué pied au plancher avec une énergie féroce, quelques part entre du Motorhead, les Ramones, les premiers Clash, le Social Distortion de Mike Ness ou les groupes français cités plus haut.

Tout  le monde  en prend pour son grade, le regard sur la société est - à juste titre - noir et désabusé, une saine révolte qui manque tant à la jeunesse actuelle chloroformée par son smartphone, ses réseaux asociaux et sa playstation, mais ce n'est que mon avis de vieux con...

J'ai bien aimé en particulier les titres en français comme "Courage et force" ses paroles combatives  ("il ne suffit pas de vouloir il faut agir/ être libre c'est avant tout ne plus subir") et son refrain à pogoter ; le sombre "Il ne restera rien" et sa conclusion définitive  "les cons ont toujours raison dans notre société"; le plus profond qu'il n'y parait "Quand t'es mort" ("mais qui sont donc tous ces hommes qui tuent au nom de la foi? mais que font donc tous ces hommes au nom de l'au delà? Envie de vivre-pas de martyr/ quand t 'es mort t'es mort"). Et je garde le meilleur pour la fin avec "Ras le cul des bouffons" dont rien que le titre me fait jubiler. Un ancien titre du groupe puisqu'il était de leur première démo en 2010. C'est moi ou sur ce titre la voix de Mike m'évoque celle de Bernie Bonvoisin ? Dans le  texte aussi d'ailleurs qui ravive les belles heures de Trust, avec un vrai potentiel de hit, de hit alternatif j'entends, loin des daubes à la maître truc calibrées pour NRJ12...

Les titres en anglais ne sont pas en reste et dégagent une énergie brute: "Interrupt", le monstrueux "this is not true" digne d'Henry Rollins (Black Flag) ou de feu Motorhead ou le brûlot antiguerre "Soldiers" ("war means death and nothing else"). Et "Is that you", reprise du groupe "In your face" où certains de nos lascars ont officié, pour clore un album qui ne débande pas du début à la fin. Une petite bombe qui ravira les amateurs de gros son et de textes en(g)(r)agés.

Rockin JL