samedi 27 août 2016

DVOŘÁK – Quatuor N° 14 (1895) – Quatuor de PRAGUE – par Claude TOON



- Ô de retour de vacances tout bronzé M'sieur Claude ?! Et le 14ème quatuor de Dvořák pour fêter cela. Mais… vous n'en n'avez pas déjà parlé ???
- Heu non Sonia. Un autre article a été consacré au 12ème dit "américain", un chef-d'œuvre du genre. Celui-ci est le dernier composé à son retour des US et s'avère du même intérêt.
- Ah errare humanum est. Une œuvre de la maturité, donc plus concise et dense que celles de son début de carrière je crois…
- Tout à fait Sonia. Contrairement à Mozart ou Mendelssohn, Dvořák ne fut pas un compositeur précoce, mais il n'a fait que progresser jusqu'à son dernier souffle…
- C'est à cette période de la fin du XIXème siècle que l'on doit la symphonie du "Nouveau monde", universellement connue et appréciée ?
- Exact !!!

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Comme je le disais à Sonia, Dvořák n'appartient pas au groupe des compositeurs prodiges qui dès l'enfance ou l'adolescence maîtrisaient l'art de la composition ; des surdoués pour le moins : Mozart bien entendu mais aussi le Mendelssohn des symphonies pour cordes ou de l'octuor, et même Schubert.
Ce manque de précocité (sans importance notable) avait déjà été mentionné dans les premiers articles consacrés au compositeur tchèque, notamment celui commentant l'interprétation légendaire de Karel Ančerl de la 9ème et dernière symphonie : la très populaire symphonie "du nouveau monde" (Clic). À l'instar de son contemporain et ami Brahms, Dvořák n'aura de cesse de gagner à la fois en concision et en enrichissement thématique et formel dans ses compositions. Dvořák avait commencé à explorer le style quatuor avant trente ans avec un groupe de trois œuvres. Le 3ème quatuor détient un record de durée : 1H10 ! La partition ne sera éditée que tardivement au XXème siècle. De vous à moi, je trouve l'œuvre vraiment longuette voire ennuyeuse. Même le génial Schubert n'a jamais dépassé dans ses partitions les 45 minutes avec ses ultimes quatuors, alors que le encore jeune viennois fourmillait d'idées et d'inventivités à raison d'une trouvaille toutes les trois mesures… (Enfin, si tous les compositeurs jetaient autant de vitalité sur leurs portées, même trop longues…) À noter que le premier enregistrement de ce trop généreux quatuor est dû justement au Quatuor de Prague. J'y reviendrai.
Dvořák assume la fonction de directeur du conservatoire de New-York entre 1892 à 1895 comme pédagogue et compositeur. La cinquantaine passée, Dvořák apportera à l'époque une moisson de chefs-d'œuvre innovants, d'une structure mélodique dense donc passionnante. Nous avons déjà parlé du célèbre quatuor N°12 "Américain" dans l'interprétation passionnée du Quatuor de Jérusalem (Clic). Place aujourd'hui au 14ème et dernier opus dans ce genre si difficile à maîtriser du quatuor. Un ouvrage moins connu, sans doute, mais d'un intérêt égal à celui de son grand frère.
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Quatuor de Prague (photo du livret)
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Avant de découvrir plus en détail ce 14ème quatuor, quelques mots sur le Quatuor de Prague ou plutôt sur les deux Quatuor de Prague
La première formation portant ce nom fut créée en 1919 autour des frères Richard Zika (1er violon) et Ladislav Zika (violoncelle) ainsi que Mirek Dezel (alto) et Ivo Trost (2nd violon). Ce quatuor connaîtra une solide réputation jusqu'en 1955. Curieusement, les  changements d'artistes seront très fréquents. Six 1ers violons se succéderont en 36 ans et on verra même le virtuose Josef Suk occuper brièvement le poste courant 1951 à l'âge de 22 ans !

En 1955, naît un autre quatuor portant le même nom autour de Břetislav Novotný qui joua comme premier violon au sein du quatuor originel de 1951 à 1954. Quatre artistes vont ainsi reprendre le flambeau de leurs prédécesseurs jusqu'en 1990, soit de nouveau pendant 35 ans. Ce second quatuor est celui que l'on écoutera ce jour. Dans les années 60-70, les quatre complices vont graver la première intégrale des 14 quatuors plus quelques ouvrages divers de Dvořák. Une première. À l'époque des 78 tours et de la monophonie, seuls les derniers quatuors étaient gravés. D'ailleurs les ouvrages de jeunesse, plus ingrats, étaient oubliés : tout au plus publiés de manière posthume, les partitions autographes donnant lieu à une chasse au trésor.
Pour ces gravures analogiques reportées sur 9 CD, Břetislav Novotný est accompagné par Karel Přibyl (second Violon), Lubomír Malý (alto) et Jan Šírc (violoncelle). En dehors de ce monument discographique jamais exclu du catalogue et consacré à Dvořák, les disques du Quatuor de Prague sont rares. Je possède une très belle version du quatuor de César Franck.
- Dites, M'sieur Claude, ils ne pourraient pas s'appeler Dupont et Dupond vos instrumentistes…
- Désolé pour la difficulté typographique chère Sonia, mais j'aime rendre à César… etc.
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Prague vers 1900
Les deux derniers quatuors à cordes (13 & 14) marquent l'adieu de Dvořák au Nouveau Monde et son retour vers sa bohème natale. Les deux œuvres ont été écrites quasi simultanément. Le compositeur commence la composition du premier mouvement en mars 1895 de celui qui deviendra son 14ème quatuor lors de son achèvement en tchécoslovaque après son départ de New-York. Puis il écrit le 13ème d'un jet.
La composition va donc s'étendre sur six mois, une durée plutôt longue pour le maître qui ne papillonnait presque jamais d'une partition à une autre. Terminé à Prague, il est créé le 20 novembre 1896 dans cette ville, puis peu après aux USA. Sans vouloir anticiper, c'est un chef d'œuvre de limpidité et d'imagination à l'instar de la 9ème symphonie et du 12ème quatuor. Il comprend classiquement quatre mouvements, mais le scherzo est placé en seconde position, choix logique après un adagio-allegro initial d'une richesse mélodique extrême. La tonalité dominante est la bémol majeur et reflète à merveille la gaité omniprésente de l'œuvre.
Le 14ème quatuor marque la fin de la période créatrice la plus féconde de Dvořák. Le compositeur disparaîtra en 1904 après s'être consacré essentiellement à l'écriture de cinq beaux poèmes symphoniques et des opéras qui ne sont pas passés à la postérité.
Ajoutons que la réédition en coffret économique de cette intégrale contient un livret très complet, y compris en français, et que les œuvres sont classées dans l'ordre chronologique avec la lettre B comme préfixe de numérotation (nomenclature de Jarmil Burghauser). Le catalogue des œuvres de Dvořák a longtemps négligé nombre d'œuvres en suivant un classement "foutraque".

Dvořák avec sa famille et des amis à NY
1 - Adagio ma non troppo – Allegro appassionato : La brièveté et l'élégance de beaux motifs  frappent d'emblée dans l'introduction. Dvořák semble lors de son séjour Yankee s'être totalement émancipé des répétitions et longueurs. C'était déjà un peu le cas depuis les symphonies N° 7 et N° 8 (Clic). Un premier thème grave mais lyrique est énoncé successivement par le violoncelle, l'alto, le second violon, le premier violon. Un crescendo qui se conclut par des déclinaisons syncopées du thème initial puis une forme de reprise des premières mesures en inversant l'ordre de succession d'intervention des instruments. Une seconde idée élégiaque et tendre prolonge, toujours adagio, ce début. Ce qui frappe aussi dans cet adagio introductif touche au domaine de l'interprétation : pas de tempo langoureux. Non, au contraire, une légèreté très vivante du trait, sans précipitation. Le quatuor de Prague met en avant la poésie de cette musique qui lorgne déjà vers les accents slaves avant même l'embarquement de Dvořák dans un paquebot en partance pour l'Europe.
[1:28] L'allegro va développer une moisson de motifs variés alternant des effets dansants, voluptueux ou intensément folkloriques. ([3:49] Les élans de la Symphonie du Nouveau Monde ne sont pas loin.) Le compositeur adopte une forme architecturale d'une grande liberté en cette fin de la période romantique. Ce mouvement respire le bonheur, l'allégresse. Dvořák se révèle par sa musique comme un homme comblé. Que de chemin parcouru depuis les débuts difficiles : l'incompréhension, la mort de ses trois premiers enfants qui le conduira en 1877 à composer le bouleversant Stabat Mater, chef-d'œuvre âpre qui marquera le point de départ de sa véritable carrière. L'allegro chante tantôt jovialement, tantôt plus intimement. Tout l'art de la rigueur, de l'imagination et de l'amour des airs bohémiens chers au compositeur se retrouvent en une huitaine de minutes.

2 - Molto vivace : [8:12] Le virevoltant scherzo débute par une mélodie rythmée voire scandée avec des notes piquées. Le thème bref et ludique est repris avant de laisser s'épanouir un second sujet plus legato et pastoral. Le scherzo évolue jusqu'au trio par diverses variations mettant en avant la bonhomie virile du violoncelle dont la partie est ornée de pizzicati. [10:00] Le trio nous rend songeur par son climat champêtre, une sérénade, et surtout de nouveau des citations aux accents slaves. Logique, puisque le compositeur vient de reprendre sa composition dès son arrivée dans sa patrie. Dvořák entrecroise les phrases des cordes en appliquant de savantes modulations de ff à pp sur l'un ou l'autre des pupitres. [12:44] La reprise du Scherzo se fait da capo. Le quatuor de Prague maintient la verve dynamique et la transparence notées dans le premier mouvement.

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3 - Lento e molto cantabile : [14:08] Changement de tonalité pour le mouvement lent : ré mineur. À l'inverse d'un Schubert, Dvořák ne recourt jamais à un chromatisme sophistiquée, juste quelques altérations par-ci par-là. La musique ne gagne absolument rien en gravité. Une mélopée charmeuse introduit le mouvement noté lento. On écoute plus un andante qu'un adagio. L'ambiance générale montre un Dvořák sensible au nouveau courant stylistique qui marque cette fin du XIXème siècle. S'échappant de la musique descriptive ou à programme, nous écoutons une succession d'éléments mélodiques proches de l'impressionnisme, de l'évocation des bruissements de la nature qu'un certain Mahler est en train d'explorer à travers une approche plus symboliste (Naturlaut). La partie centrale tente de dramatiser le discours. Peine perdue, le compositeur chasse toute tentative de noirceur par l'enchaînement d'une nouvelle idée sereine et lyrique. Les contrastes et les ruptures de climats sont légions, c'est vraiment tout à fait nouveau à ce niveau de fantaisie chez Dvořák, même si les œuvres "newyorkaises" laissaient pressentir cette évolution. Encore un sans-faute des instrumentistes praguois qui détaillent sans pathos les innombrables trouvailles de la partition.

4 - Allegro ma non troppo : [21:48] Retour à la tonalité optimiste de la bémol majeur. Une grande surprise attend l'auditeur dans le final. On pourrait penser que Dvořák écrit avec une grande finesse, certes, mais sans extravagances tonales ou formelles. Pas faux. Mais là, pour cette partition, un feu d'artifice sonore va nous enchanter ! Après quelques mesures un peu sombres où le violoncelle s'arroge une voix ténébreuse de prophète, le mouvement démarre dans une atmosphère vivifiante. Comme dans le 13ème quatuor, le final est le mouvement le plus développé avec sa dizaine de minutes. Dvořák, tout à sa joie de retrouver Prague, les forêts de Bohème et ses amis comme Brahms, en devient volubile. Dans une énergie folle, une chorégraphie de motifs se bouscule sans donner l'impression d'aboutir à une coda banale. Dvořák maîtrisait parfaitement les conclusions de ses œuvres. Rappelons-nous les pathétiques et tempétueuses mesures ultimes de la Symphonie du Nouveau Monde. C'est le cas ici dans une apothéose jubilatoire. Les instruments dansent avec détermination. Une interprétation de rêve.
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Si l'intégrale du Quatuor de Prague reste la seule tentative à ma connaissance de nous offrir tout le cycle des quatuors de Dvořák à un niveau inégalé (sauf peut-être celle du Quatuor Stamitz ?), il est légitime de ne pas souhaiter investir dans un coffret volumineux de 9 CD. Dans ce cas, avec des tempos encore plus vifs, un album réunissant les cinq derniers quatuors pour une somme modique et rééditant les gravures du Quatuor Guarneri est le meilleur choix… (3 CD - Newton – 5/6).
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vendredi 26 août 2016

LA CONJURATION DES IMBECILES de JK Toole (1961-80) par Luc B.


John Kennedy Toole
Ce livre a été élevé au rang de roman culte, tant par son contenu, que par la tragique histoire de son auteur. John Kennedy Toole, est né en 1937 à la Nouvelle Orléans. Il se pique très tôt de littérature, écrit LA BIBLE AU NEON dès l’âge de 16 ans. Il expédie le manuscrit partout, mais aucun éditeur ne le sélectionne. En 1961, il est enrôlé sous les drapeaux, et en profite pour écrire son second livre LA CONJURATION DES IMBÉCILES. Deux ans plus tard, il revient vivre chez ses parents, enseigne dans un collège, et tente une nouvelle fois de se faire publier. En vain. Considérant LA CONJURATION comme son chef d’œuvre, Toole est écœuré, sombre dans la dépression. Il comprend qu’il restera un écrivain de l’ombre, un raté, et se suicide en 1969.

Sa mère tente une autre approche. En 1976, elle contacte Walker Percy, professeur d’université et écrivain, à qui elle soumet le manuscrit de son fils. Percy, d’abord réticent (on lui fait ce genre de demande régulièrement) accepte de lire le bouquin, et en tombe de sa chaise. LA CONJURATION DES IMBÉCILES sera édité en 1980, obtiendra un grand succès, et son auteur JK Toole sera lauréat du prix Pulitzer à titre posthume. LA BIBLE ET LE NEON sera édité ensuite, adapté au cinéma, et sélectionné à Cannes en 1995.

Tableau de Juanjo Guarnido
Par quel bout prendre ce roman ? Par la première scène, qui présente astucieusement une grande partie des personnages qu’on retrouvera durant l’intrigue. Au début des années 60, à la Nouvelle Orléans, un gros moustachu attend sa mère sur le trottoir. Un type bizarre… énorme, coiffé d’une casquette de chasse, verte, qu’il ne quitte jamais. C’est suffisant pour éveiller les soupçons de l’agent de police Mancuso, qui tente une arrestation. S’en suit une foire d’empoigne dantesque, la mère arrivant au secours de son rejeton, le vieux Robichaux hurlant au complot communisse, un noir, Jones, camé, envoyé au poste parce qu’il se trouvait là, le repli de la mère et du fils dans le club de striptease les Folles Nuits, tenue par Lana Lee, qui trafique dans les photos porno, avec un certain George, sous couvert de fournir des images pieuses aux orphelins, où la seule danseuse Darlene (nom de scène : Harlett O’Hara) tente de monter un numéro coquin avec un perroquet…  

Ce gros benêt de 30 ans, qui vit avec sa mère, c’est Ignatius Reilly. Quel personnage ! Un Don Quichotte lancé dans une guerre « pour le bon goût, la décence et la géométrie ». Il est en révolte contre tout (mais vraiment tout), seule sa personne est digne d’intérêt, tout le reste n’est que vacuité, grossièreté, et doit être combattu. Il se plaint, hurle, vocifère à longueur de temps, contre la société, les communisses, les homosexuels, les drogués, les protestants, les flics, les patrons, les employés exploités, la sexualité… Ignatius Reilly est un Gargantua croisé de Falstaff et d’Oliver Hardy, qui se goinfre à longueur de journée, entre deux bains et une branlette, quand son anneau pylorique le lui permet. Car le baromètre émotionnel d’Ignatius, c’est sa valve pylorique, qui se referme à la moindre contrariété.

Statue d'Ignatius, Canal Street, N.O.

La cohabitation avec sa vieille môman, Irène, qui titille la boutanche, vire aux disputes incessantes. Elle convainc son fils de trouver un travail pour subvenir au besoin de la famille. Ignatius atterrit aux Pantalons Lévy, et entreprend de redéfinir les relations sociales dans l’entreprise : sabotages, grève, révolution, qui vont conduire à la ruine de l’usine ! Où l’on fait la connaissance de Miss Trixie, une vielle sourde comme un pot que personne n’ose mettre à la retraite, du proprio Gus Levy et de sa femme casse-couilles sans cesse attelée à sa planche de sport, et qui comme cadeau de Noël à ses filles leurs soumet une liste de griefs à reprocher à leur père !   

On suit en parallèle le pauvre agent Mancuso, sommé par son sadique sergent de faire des arrestations, l’obligeant à se déguiser pour surprendre les dealers, travelos, ou les agents troubles ! Mancuso qui a une tante, Santa, qui devient copine de bowling d’Irène Reilly. Ce qui met le fiston en rage, surtout quand la tata entreprend de brancher Robichaux avec Irène. Ignatius entretient une relation épistolaire avec Myrna Minkfoff, activiste féministe, adepte du sexe libre. Ignatius écrit beaucoup, sur de grands cahiers, son journal, ou ses programmes politiques, dont il change souvent. Il sera aussi vendeur de saucisses de rue, trimbalant sa charrette, déguisé en pirate, et consommant bien sûr gratos ce qu’il transporte.

au théâtre, Boston 2015
Ce roman fourmille de personnages loufoques, extrêmes, qui papillonnent volontairement ou non, autour d’Ignatius Reilly, que beaucoup souhaiterait voir mort ou enfermé chez les fous. Tout se tient, tout se rejoint, et si parfois on se dit que Toole perd un peu son fil, il n’en est rien.

Et bien sûr, ce roman est drôle. C’est ça le truc ! Entre les injures que se lancent les époux Lévy, la vieille Trixie qui s'endort n'importe où, Jones embauché aux Folles Nuits pour balayer, les yeux derrière des lunettes si noires qu'il ne voit pas la poussière, Darlène qui tente de se faire déssaper par son volatile...  Les caractères, les situations, les dialogues, c’est un véritable festival ininterrompu de vociférations, de tirades élevant la mauvaise foi au rang de beaux-arts. Ignatius est proprement insupportable, névrosé, mythomane, égocentrique, soupe au lait, suffisant, prétentieux. Personne ne trouve grâce à ses yeux. D’un truc insignifiant il fait des tragédies antiques ! Alors oui, le procédé s’enlise un peu, parfois, les effets de styles peuvent se faire redondants (c’est aussi cette accumulation qui fait l’énormité du livre), mais lorsque que les différentes intrigues repartent, on court vers un dénouement en apothéose, et un final où Toole renverse toute la vapeur, faisant émerger in extremis l’humanité latente de son personnage.

Autre force du roman, malgré toutes les horreurs débitées à longueur de pages sur les Noirs, les Homos, les femmes, les prises de position radicales, ce roman ne sombre jamais dans la méchanceté, l’intolérance, le racisme. Farouchement libertaire, ou totalement réac, difficile de se prononcer, mais terriblement drôle, affûté et jubilatoire, certainement. JK Toole choisit le burlesque pour peindre ce concentré d'humanité, sa comédie humaine, là où un Hubert Selby Jr choisissait le réalisme cru, ou LF Céline la noirceur nihiliste.  

    Format Poche, 448 pages
      

jeudi 25 août 2016

GENESIS - WIND & WUTHERING (1976) - par Pat Slade







GENESIS la Genèse d’une passion




Il était une fois un groupe qui avait du succès mais qui avait perdu son chanteur l’année précédente et qui allait perdre son guitariste l’année suivante. Le groupe issu des quatre coins de Londres avait sorti un certain nombre d’albums qui eurent du succès auprès des connaisseurs de rock progressif. Genesis : groupe phare et pionnier du genre va tourner une page dans ce style de rock. Après le départ de Peter Gabriel et sa personnalité envahissante qui créait des tensions au sein du groupe, le batteur Phil Collins reprendra le micro resté vacant. Le dernier album avec Gabriel fut «The Lamb Lie Down On Broadway» sorti en 1974. Il faudra attendre le début de 1976 pour voir «A Trick Of The Tail» et entendre les premières vocalises de Phil Collins gravées dans la cire (Même si ce dernier était avant backing vocal). Mais à la fin de la même année, les gars de Genesis vont sortir un album qui me fera plonger dans l’univers Genesisien. «Wind & Wuthering» reste et restera un must dans leur discographie, bien loin des titres comme «Abacab» et «Mama» que nous entendront en radio plus d’une décennie plus tard.

Un album sérieux, grave, romantique et romanesque où les claviers de Tony Banks sont plus avant que sur les titres composés précédemment, toute la palette du piano Steinway de Fender Rhodes, de l'orgue Hammond, du synthétiseur Arp et Roland et de Mellotron va habiller l’album au grand dame des guitares de Steve Hackett et Mike Rutherford qui resteront un peut en retrait. Mais les deux guitaristes ne resteront pas dans les coulisses à attendre que leur collègue au clavier enjolive l’album à lui tout seul. La voix de Phil Collins légèrement en retrait (Effet voulu ?) et toujours son style de batterie : fusion en premier plan. «Wind & Wuthering» est il un album à la musique compliquée ? Certains ont critiqué cet album pour sa complexité musicale, mais après plusieurs écoutes, l’enchevêtrement des instruments est tout à fait écoutable.

«Eleventh Earl Of Mar». Un début fort avec une coupure au milieu et une reprise au final tout aussi bougeante. «One For The Wine» : Beau titre tout en douceur avec un super break ! «Your Own Special Way» Le faux pas de l’album, une belle ligne   qui fait penser à «Los Endos» de leur album précédent «A Trick Of The Tail». Début de la face B (Eh oui ! je suis resté fidèle aux vinyles !) «All in a Mouse’s Night» comme pour le début de l’album, un morceau puissant avec son petit moment plus calme. «Blood On The Rooftops» : le plus beau titre de l’album avec ses nuances et sont intro de guitare ciselée de main de maître par Steve Hackett. «Unquiet Slumbers For The Sleepers…» : long morceau musical qui représente un matin hivernal et poétique comme la pochette le représente, pochette qui d’ailleurs rappelle beaucoup un album de Fleetwood Mac : «Bar Trees», un paysage hivernal avec au loin arbre encore feuillu qui aurait échappé aux affres du froid, mais le verso de la pochette nous ramène à la réalité avec un arbre aux branches nues et une nuée d’oiseaux prenant leur envol. «…In That Quiet Earth» le rythme soutenu où Phil Collins et sa baguette rageuse fait entendre qu’il est quand même un batteur de qualité. Un batteur qui met en place la douceur du dernier titre «Afterglow». 
Les deux derniers morceaux seront les seuls à être joués en live et je trouve dommage que l’intégrale de l’album n’ait pas eu les honneurs de la scène. En 1977 au Palais des Sports de Paris Steve Hackett faisait sa dernière apparition avec Genesis, le quatuor va devenir un trio avec des soutiens scéniques : Chester Thompson l’ex-batteur de Weather Report, de Frank Zappa et de Daryl Stuermer bassiste et guitariste qui tourna avec Jean-Luc Ponty, il y aura aussi un court passage de Bill Bruford le talentueux batteur de Yes et de King Crimson. 

La suite, c’est l’histoire, l’album suivant mérite bien son titre «…And Then There Were Three…» (…Et puis ils furent trois…).
Souvent critiqué, rarement égalé, «Wind & Wuthering» restera mon album de chevet. 

P.S: Philou avait fait une story du groupe l'année dernière, à lire ou à relire. (voir index)


mercredi 24 août 2016

The CULT "Electric" (1987), by Bruno



     1987. Après un précédent album qui nageait déjà en plein revival 70's, entre les Doors et Led Zeppelin, The Cult enfonce le clou avec le bien nommé « Electric », en se focalisant sur la partie dure, de la première moitié de la musique de cette illustre (musicalement) décennie. Le précédent, "Love", avait déjà nettement marqué les esprits avec cette voix à la fois autoritaire et sensible, d'écorché-vif, et cette guitare œuvrant une hache de guerre à double lame, tranchante et lourde à la fois, coupant net. Le tout semblant résonner dans un antique et vaste temple païen. Un disque salutaire à une époque où la majorité des productions commençaient à s'engluer des couches de multi-pistes, d'échos d'église en plastiques et de batteries désincarnées.

     En réalisant un disque de Hard-Rock aux antipodes des shredders, du Heavy-Metal, du Hard-FM, du Hard US de poseurs (qui prendra plus tard l'appelation Hair-Metal), en vogue à l'époque, The Cult prend tout le monde par surprise. Leurs fans de la première heure y compris, car toutes traces d'un Rock dit « Héroïque », « gothique », ou même New-Wave, ont été effacées. Ici, il n'est question que de Rock brut, lourd et primaire. Du Hard-Rock qui renoue avec les fondamentaux. Et crénom ! Cela fait du bien ! 
C'est parfois minimaliste (« Peace Dog »). Un rock carré sans aucune fioriture, (sans même une note esseulée d'Hammond ou d'harmonica en introduction), exception faîte du tambourin du chanteur, Astbury, que l'on peut percevoir de temps à autre, en tendant vraiment attentivement l'oreille. Juste guitare, basse, batterie, chant et sueur. The Cult a troqué les bijoux en breloque et les chemises Paisley contre le cuir. Le look « London-hippie-gothique » contre une imagerie biker américain. La mue seront complète avec la venue de l'album suivant et l'exode en Californie qui s'ensuivit.

     Un Heavy-rock simple qui privilégie avant tout l'efficacité, avant des riffs « rentre-dedans » de Billy Duffy. Des riffs déballés avec aplomb, assurance et fierté, par une Grestch White Falcon, un instrument occulté dans le milieu Hard et Heavy, et donc pas très loin du Malcom Young de la décennie précédente. Le son est lourd, pesant, mais dans une optique 70's et non 80's ; c'est-à-dire qu'il se situerait plus entre un Jimmy Page, un Lobby Lyodd, un Leslie West, un Nugent, un Iommi, que vers un Kerry King ou un Kirk Hammet (par exemple). Un son coincé entre une fuzz gonflée mais compressée, assez grave et surtout non baveuse, et une overdrive naturelle de bon vieux double-corps Marshall, équipé de la fameuse tête JCM 800. Billy Duffy a laissé tombé son écho de cathédrale, et sa gratte est alors totalement dénuée d'effet à l'exception d'une distorsion naturelle (dans la même optique des frères Young).
Alors, bien sûr, ici ou là, il y a quelques plans piqués aux ténors du genre. Ainsi, il y a du Cream dans « Aphrodisiac Jacket », tandis que « Love Removal Machine » a pompé le riff de « Start me up » des Stones (ce qui ne l'empêcha de remporter un vif succès, cette pièce se retrouvant même dans les top 100 des meilleurs chansons de la chaîne VH1) et « Wild Flower » nous ramène au AC/DC de 76-77.
   

       
     Au chant, Ian Atsbury pourrait être le fils caché de Jim Morrison (physique y compris), tant sa voix possède des similitudes. C'est d'ailleurs sans réelle surprise qu'il sera invité par Robby Krieger et Ray Manzarek à prendre la place (enviée mais difficile car soumise aux critiques) de chanteur pour les tournées de Doors of the 21st Century (de 2002 à 2007)
Néanmoins, la voix est moins puissante, et évolue dans un registre plus rauque (rock). Un registre qui a abandonné les vapeurs d'un Rock psychédélique au profit de la fournaise d'un Rock franchement plus lourd et direct. Un rock viril, débordant de testostérones, frôlant parfois dangereusement le stéréotype, mais magnifié - et sauvé - par une foi, une innocence, une authenticité à faire pâlir bon nombre d'apprentis Rockers. Un Classic-rock burné qui a bien des senteurs de sleaze.     On pourrait aussi mentionner Iggy Pop comme référence. D'autant plus que l'album "Instinct" (clic/lien), sorti l'année suivante, vogue dans le même univers.

     Le tandem, Ian « Mystic » Atsbury et Billy « Working Class Killer Riffer » Duffy, flanqué d'une rythmique crue et solide, fait feu de tout bois. C'est un nouveau duo complémentaire et inséparable ; un duo de frères spirituels, pourvu d'un égo trop fort - ou non maîtrisé - qui engendre des tensions, des prises de becs, des conflits ... et des séparations. Pour finalement, se réconcilier une fois que l'on découvre qu'il n'y a aucun moyen de retrouver l'alchimie naissant de leur collaboration. Un duo du genre des Tyler-Perry, Jagger-Richards, Holder-Lea, Vennum-Kekaula, (Holidays-Buchanan ?).
Paradoxalement, c'est avec l'unique reprise, l'hymne « Born to be Wild », de Steppenwolf (doit-on encore le préciser ?), qui fait office de maillon faible. Toutefois, étonnement, beaucoup se sont extasiés devant cette version, au solo pénible, et qui fait pourtant bien triste mine en comparaison de l'originale, ou encore de celle de Blue öyster Cult ou de Slade. D'un autre côté, pratiquement toutes les chansons de l'album font office de classiques. Classiques du groupe certes, mais ça sonne carrément comme des classiques du Heavy-Rock. Tout simplement. 

Pourtant, dans l'ensemble, ce n'est que du pur Hard-rock carré et martelé, vaguement bluesy (dans le sens des Mountain, Euclid, Head Over Heels, Hackensack, AC/DC, Truth & Janey), et relativement naïf. A l'exception de "Bad Fun", à la frontière du Punk Rock, le quatuor ne se contente que d'un rythme binaire en mid-tempo ; parfois à peine plus élevé, mais pas trop ("Outlaw"). Mais voilà, ça sonne. Cela résonne à nos oreilles comme une douce et chaude chanson composée et conçue dans les forges de Credne Cerd.
 


     Il y a quelques points communs avec la première galette de Zodiac Mindwarp & The Love Reaction, "Tattooed Beat Messiah" (clic/lien), paru un an après (avec une production plus léchée), qui comporte d'ailleurs la même reprise. Stephen Haggis, le bassiste, rejoindra d'ailleurs The Cult pour la tournée américaine.

     C'est Rick Rubin qui produit l'album. Alors au début de sa carrière, il commençait déjà à se faire un nom via son travail pour des groupes de Rap (Beastie Boys, LL Cool J et Run DMC). Cependant, avant d'être enfermé par une étiquette, forcément réductrice, il produit un fer de lance du Thrash et Speed-Metal : Slayer. Il devient alors le producteur attitré des brutes. L'année suivante, il produit son premier groupe Anglais : The Cult. Ses succès d'affilés lui confèrent alors une réputation qui ne perdra jamais (même si ses méthodes singulières, parfois prises pour une forme de fainéantise, ne conviendra pas à tous). Depuis, il a acquit ses lettres de noblesses grâce à ses productions pour The Four Horsemen (lien), Danzig, Red Hot Chili Peppers, System Of A Down, Johnny Cash, Audioslave, ZZ-Top, Tom Petty, Linkin Park, Weezer, Shakira (aïe !) et d'autres. Rubin est assisté par George Drakoulias, à peine plus jeune que lui, qui ne tardera pas à s'affirmer en produisant pas moins que les Black Crowes, Jayhawks, Maria McKee, Tom Petty, Reef, Susan Tedeschi, Primal Scream. Un duo de choc pour un album qui ne l'est pas moins.

     Avec "Electric", The Cult a pondu un disque essentiel, incontournable. Astbury & Duffy n'ont même pas cherché à faire du neuf avec du vieux. Ils se sont tout simplement contentés de remettre les pendules à l'heure. Pratiquement une oeuvre salvatrice au moment où l'on avait l'impression que tout s’enfonçait (à l'exception des excités du Thrash et consorts) dans une surproduction annihilante. Une réalisation qui allait ouvrir la voie dans laquelle allait s'engouffrer une nouvelle horde de barbares influencée par la culture des années 70 ; musicale, mais aussi cinématographique et picturale, B.D. y-comprise. Pour certains, cela allait être un facteur déclencheur pour (re)découvrir un patrimoine qui avait tendance à être oublié depuis quelques années.
Une réalisation qui fait désormais parti des références. Même la pochette (sortie double pour le 33 tours) est très réussie avec ce cadrage picturale né de la fusion de l'univers d'un Druillet, d'un Steve Dikto, d'un Rick Griffin et d'un Caza. Ce disque avait fait l'effet d'une bombe.

"I saw the devil, the contrary man. I saw the devil down the long, long road. He said to me : Boy, boy, boy, I want your soul. I said no ! Took a while, thought about it, down at the crossroad tempin' fate ... said Yeah, you can take may soul. Zany antics of a beat generation in their wild search for kicks. Fighting ! Drinking ! Scorning convention ! Making wild love"


P.S. : Pour la petite histoire, initialement cet opus devait s'intituler « Peace ». Mais à l'écoute de leurs bandes, le groupe, les trouvant trop molles, trop cleans, changèrent de producteur, et réenregistrèrent intégralement leurs compositions. Ces enregistrements initiaux, rebaptisés « Manor Sessions », seront édités plus tard avec le coffret



All songs written by Ian Astbury and Billy Duffy, (sauf notation).
  1. "Wild Flower"   –   3:37
  2. "Peace Dog"   –   3:34
  3. "Lil' Devil"   –   2:44
  4. "Aphrodisiac Jacket"   –  4:11
  5. "Electric Ocean"   –   2:49
  6. "Bad Fun"   –   3:33
  7. "King Contrary Man"   –   3:12
  8. "Love Removal Machine"   –   4:17
  9. "Born to be Wild" (Mars Bonfire)   –   3:55
  10. "Outlaw"   –   2:52
  11. "Memphis Hip Shake"   –   4:01








bonus



The Cult,autres articles (clic/lien) : "The Choice of Weapon" (2012) ; "Hidden City" (2016)