samedi 7 mai 2011

HECTOR BERLIOZ "La Symphonie Fantastique" par Claude Toon


Il est impossible de trouver un portrait ou une photo (Nadar) d’un Hector Berlioz souriant. Le portraitiste a réussi cependant à fixer le regard intérieur du compositeur, les yeux d’un bel homme et d’un génie qui regardait vers l’avenir.



Non à la médecine, oui au Génie musical !
Le petit Hector voit le jour à La Côte-Saint-André dans l’Isère. Papa est médecin, fiston sera médecin ! Moitié séminariste (maman est assez bigote), moitié autodidacte, il brouillonne ses premières compositions vers 12 ans. Parti pour la Capitale et l’école de Médecine, il plaque tout et se brouille avec sa famille. De carabin, il devient étudiant musicien. Il est quasi inculte dans le domaine, fréquente l’opéra, les salons et le conservatoire. Il ne saura jouer que de la guitare et du flageolet (… j’entends rire). Il devient ami des artistes et écrivains en vue de l’époque. Sans formation académique (un plus), il va faire preuve d’une audace innovante en pleine Restauration. En 1830 : coup de tonnerre avec la composition de la Symphonie Fantastique. La création a lieu après deux uniques répétitions ! La presse se gausse, les caricatures fleurissent. Comme pour le Sacre du Printemps, un siècle plus tard, les crétins ne voient pas que l’œuvre du jeune homme vient de bouleverser l’histoire de la musique. En fait le romantisme est vraiment né ce jour-là. La France ne l’aimera jamais. Éternellement fauché, l’estime viendra de l’étranger. En nombre, l’œuvre est modeste : des beaux opéras, des ouvertures et le célèbre Requiem, entre autres, et des livres de théories musicales encore incontournables. Il meurt en 1867, enfin reconnu, mais trop tardivement pour éviter la neurasthénie.



  LA SYMPHONIE FANTASTIQUE   


    
En 1827 Berlioz a 25 ans. Un soir, Il en pince pour Harriet Smithson, une jeune actrice irlandaise qui joue Ophélie dans Hamlet. Il l’inonde en vain de lettres enflammées, elle n’y répond pas. En 1830, il compose sa symphonie en deux mois pour la séduire musicalement parlant. Elle ne vient pas à la création. Il tentera tout : d’autres fiançailles pour exorciser ses démons, aussitôt rompus, même une tentative de suicide. L’opiniâtreté de l’insensé sera enfin récompensée par un mariage en 1833 mais qui ne dépassera pas 1840... Ne soyons pas étonnés si on suppose que la Symphonie Fantastique, sous-titrée « épisodes de la vie d’un artiste », repose sur la thématique de l’idée fixe amoureuse.

Composée seulement une dizaine d’années après les 9ème symphonies de Beethoven et de Schubert qui n’étaient qu’une amplification de la forme classique en 4 mouvements, Berlioz casse le moule et invente plusieurs choses. La symphonie à programme deviendra le poème symphonique jusqu’au début du XXème siècle (Une Vie de Héros de Richard Strauss, au hasard). En outre, le plan se libère de la forme sonate, et utilise des thèmes récurrents appelés leitmotiv (plus de 80 dans le Ring de Wagner).

Cette évocation en musique d’un artiste amoureux d’une Ophélie fantasmatique comprend 5 mouvements :

1 : Rêveries – Passions : un jeune musicien imagine une femme idéale et s’en éprend d’une une passion délirante. Les sentiments les plus opposés s’affrontent : tendresse, colère, jalousie, chagrin, bref le spleen total… chaque sentiment lui suggère un thème musical.


2 : Un Bal : le jeune homme est poursuivi sans relâche par l’image de sa belle, vision qui vient gâcher la fête et notamment la valse donnée à ce moment-là…


3 : Scène aux Champs : dans un calme de crépuscule, l’artiste reprend un peu d’espoir de conquérir son amour chéri. Il espère vaincre sa solitude. Les idées noires réapparaissent, tromperie et crainte de l’échec. Le tonnerre gronde.


4 : Marche au supplice : le garçon préfère la mort en s’empoisonnant avec de l’opium, raté ! Dans son délire, il rêve qu’il a tué sa belle et qu’il meurt exécuté sur l’échafaud…


5 : Songe d'une Nuit de Sabbat : toujours en songe, notre musicien est entrainé au tombeau par sa chère aimée accompagnée d’une cohorte de sorcières déchaînées, ignobles et grotesques.


Pour l’époque, l’orchestration est démente. Aux classiques cordes, flûtes, bois, trompettes, cors, trombones et timbales, Berlioz ajoute : harpes, tubas, ophicléide, cloches, grosse et petite caisses, etc. Une variété instrumentale et une puissance qui ne seront vraiment utilisées qu’à la fin du XIXème siècle par Gustav Mahler et Richard Strauss !


   LES DISQUES...  


La discographie est extraordinairement riche. J’ai puisé deux interprétations, parmi « les références », qui présentent chacune un petit plus musical et anecdotique.

Le chef d’orchestre alsacien Charles Munch (1891-1968) a vécu une véritable osmose avec l’œuvre. Il l’a enregistré 7 fois ! L’artiste, élégant et énergique voulait que chaque concert fût un évènement, un choc. Ce tempérament fougueux peut expliquer l’affinité avec la tumultueuse et romantique symphonie. J’ai retenu celle enregistrée à Boston en 1954. 1954 ! un 78 tours ? Et bien pas du tout, RCA venait d’inventer le microsillon stéréophonique et de commencer un catalogue insurpassé avec la crème des chefs et orchestres américains (Chicago et Reiner, Boston et Munch entre autres). Donc anecdote : ce disque est la première Fantastique en stéréo et quelle maestria !


Dans les années 90, le jeune chef anglais John Eliot Gardiner, s’inspire des baroqueux des années 70. Il décide de jouer le répertoire romantique du XIXème sur instruments d’époque, avec des effectifs authentiques. Il crée l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique et va enregistrer avec lui toute l’œuvre de Berlioz. Les instruments moins puissants et l’effectif réduit permet un gain en clarté et transparence, caractères parfois perdus avec les puissants orchestres symphoniques modernes. Il pousse le souci de reconstitution en enregistrant la symphonie dans la salle du conservatoire de Paris en adoptant la disposition en usage lors de la création en 1830. Ce qui aurait pu n’être qu’un exercice musicologique sera une réussite artistique totale. Appliquant l’agilité du phrasé maîtrisée dans la musique vocale et baroque, la musique retrouve jeunesse et fougue telles que Berlioz l’aurait sans doute souhaitée. Roger Norrington l’avait précédé à sa manière trois ans auparavant.

1954 : Orchestre Symphonique de Boston, Charles Munch


1 - Dès les premières mesures, retenues, frissonnantes, soucieuses d’un legato net, Charles Munch nous maintiendra dans l’univers du rêve, du désir, de l'atermoiement amoureux. Il anticipe une conception onirique globale de l’œuvre non limitée aux terrifiants fantasmes sous narcotique des deux derniers mouvements. Les différents pupitres jouent enfiévrés, une sensibilité qui annonce ou prolonge l’inspiration des poètes romantiques du spleen et de la douleur : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé. Dans le développement, le solide alsacien secoue l’artiste pour le faire sortir de sa rêverie. L’orchestre s’anime, oscillant entre affres, joie ou jalousie. La direction tend ainsi vers une approche concertante mettant en avant la rutilante orchestration de Berlioz ; merveilleux dialogue des bois avant la farouche coda.

2 - Munch voudrait inviter son héros à une fête, mais le cœur est-il à la joie pour le jeune homme torturé par son amour idéalisé. Un habile rubato central des bois et cordes accentue le désarroi, l’interrogation. Le jeune homme tente de s’échapper d’une valse-coda endiablée qui raille son infortune.

3 - Le soupirant s’est réfugié dans un champ, apaisé par un nocturne dialogue hautbois-cor anglais (des bergers ?). Le chef, guidant un orchestre dans un phrasé frémissant, suggère une flânerie sous un soleil crépusculaire, un rare moment idyllique joué gracieusement aux cordes. Munch rompt le charme brutalement. Les timbales orageuses dramatisent la mélodie, des bois ayant perdu leur chaleur marquent le retour du spleen. Ces sombres sonorités distillent une atmosphère menaçante de dépit et de combat intérieur, désillusion musicalement palpable grâce à la splendide sonorité mélancolique du Symphonique de Boston…


4 - Avec Charles Munch, pour les tentatives de suicide et l’abus d’opiacés par notre artiste désespéré, on ne badine pas, on assume. Quand en plus, dans son délire, notre jeune homme se persuade de l’assassinat de son égérie, toute clémence est refusée. L’orchestre devient martial et bourreau. Le chef « exécute » la partition au sens premier ! L’amoureux exigeant est vraiment le condamné qui marche seul, impuissant, à son supplice. Munch lui refuse le statut de témoin. En quelques minutes, les instruments coalisés le traînent et le jettent sur la bascule, les cymbales frappent, la tête tombe.

5 - Avec ses lugubres grondements aux contrebasses, la nuit de sabbat s’annonce comme un cauchemar. Le pas des sorcières, tambour et bois opposés, est altier, venimeux. Ces démones seront malfaisantes. L’orchestre scande sans retour en arrière possible la marche diabolique écrite par Berlioz. Les cloches sonnent avec vigueur. Pire qu’un sabbat, les tubas et autres cuivres préparent un sacrifice démoniaque. Munch déchaîne les forces du mal avec une violence infernale. Vraiment maître de Berlioz et de sa folie musicale, la baguette impétueuse du chef fait exploser la diabolique coda dans une bacchanale de tous les instruments. La belle assassinée, enivrée par l’orgie symphonique, accompagne le malheureux à la tombe. Un dernier accord, puissant, appuyé d’un coup de cymbale…. réveille notre malheureux, ouf ! Un mauvais rêve.

57 ans ont passé, et pas une ride ne vieillît cette fantasmagorie discographique et historique. Restauration SACD excellente.




1993 : Orchestre Révolutionnaire et Romantique, Sir John Eliot Gardiner

1 - Par la légèreté de l’introduction, Gardiner opte pour un jeune héros encore optimiste, certes rêveur mais persuadé d’une possible bonne fortune. La fine sonorité des instruments et un staccato chantant sont les moteurs de cette approche aux antipodes des tourments déjà présents chez Munch dans les mesures initiales. Plus discrètes, les cordes laissent place à une articulation équilibrée et romanesque. Les images musicales surgies dans l’inconscient de notre musicien se bousculent de pupitre en pupitre en sentiments contradictoires. Les cuivres sont brillants, jamais tonitruants, les bois allègres et précis, la magie sonore de cet orchestre Révolutionnaire est à son avantage.

2 – Ah la belle fête ! Les harpes cristallines, les cordes dansantes, Gardiner privilégie le festif pour stimuler la confiance du jeune homme. Le chef nous entraîne dans une valse villageoise. Comment le héros ne pourrait-il pas voir la vie en rose dans ce virevoltant ballet. Rien à faire, quelques tristounettes notes du hautbois et de la clarinette le replonge dans ses doutes.

3 – Dans la scène pastorale, l’orchestre se pare de mille feux crépusculaires. Le jeu des instruments bicentenaires est d’une fraîcheur et d’un équilibre sans égal, concertant et sans aucune lourdeur. Berlioz n’a pas écrit un traité d’orchestration renommé pour rien. Les peines de cœur ne sont pas oubliées, le promeneur troublé précipite le pas, s’évade, s’essouffle. De nouveau il s’attriste dans un dialogue flûte - bois tendre et mélancolique. Le soleil se voile, le cor anglais se lamente. Ignorant les lointains roulements de timbales, notre amoureux se résigne à son sort. Gardiner n’aura pas pu l’empêcher de suivre son destin. En cela, c’est Berlioz qui gagne musicalement à défaut de conquérir l’amour de ses rêves.


4 - Gardiner conduit notre artiste éconduit et suicidaire, conscient d’avoir tué sa belle, vers l’exécution méritée. Condamné et témoin, shooté mais la vie épargnée par l’opium sous-dosée, le supplicié chemine gaillard et bravache vers un calvaire onirique. Jamais la technique chère à Berlioz, conjuguer musicalement la marche et la procession, n’a connu une rythmique aussi nerveuse. Tournant le dos à tout pompiérisme, le chef suggère la foule grimaçante et hilare suivant la marche à la mort.

5 - Nos joyeuses sorcières partent sur un plan diablerie. Monstrueuses et difformes, surgies d’un tableau de Goya, elles sautillent, se chamaillent, pressées d’atteindre leur lieu de culte maléfique. Il fallait vraiment Sir John pour instiller une pincée d’humour anglais dans ce sabbat sous stupéfiants. Survient la cloche, lointaine et implacable. Les bois se bousculent, s’arrachent notre artiste entrainé par sa bien-aimée dans cette orgie démoniaque et burlesque. Requiem désinvolte des cuivres et des pizzicati pour un poète ! Éblouissant de verve sarcastique jusqu’à la coda plus exaltée que furieuse.

Sans doute une des rares interprétations qui nous rappelle que Berlioz n’a que 27 ans…


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Une vidéo de Charles Munch, l’œil malin, cravachant l’orchestre symphonique de Boston dans le Sabbat conclusif. C’est en live, en monophonie et en noir et blanc « à la télé », depuis le théâtre d’Harvard, le 17 avril 1962, mais quelle furie…


Nota : l’enregistrement de Munch est disponible sur le site Deezer pour se faire une idée. (Bon pour le son, ben, c’est Deezer.)




 

1 commentaire:

  1. Je vais sans doute me coucher moins sot que j e ne l'étais ce matin. Vivement demain !

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