dimanche 7 août 2011

FAURÉ : REQUIEM - PHILIPPE HERREWEGHE par Claude Toon

Le requiem de Fauré, oui, mais lequel ?
Marc Chagall : Le paradis (mieux que les pierres tombales lichenifiées)
Je dédie cette chronique à Christian rencontré sur le Web autour d'échanges sur ce Requiem, le debut de mon aventure avec mes amis du DEBLOCNOT'.
Les pochettes des CD du requiem de Fauré permettent de visiter moult pierres tombales, monuments funéraires et autres cénotaphes sinistres et moussus. Pour une œuvre lumineuse, emplie d’espérance, c’est tarte ! D’où cette incursion du DEBLOCNOT’ dans l’art pictural, initiative prise depuis la chronique sur La Mer de Debussy, un paradis un peu plus coloré même si un rien naïf.

 Gabriel Fauré
Ah, une photo de Gabriel Fauré jeune. On ne rencontre souvent que celles d’un patriarche aux bacchantes vaillantes, regardant le ciel dans l’attente d’une apparition divine, recherche paradoxale pour un agnostique. On associe souvent le nom de Fauré à son Requiem, donc à la mélancolie, ou bien à un esthète assidu des salons de la 3ème République. Que nenni !
Gabriel Fauré est né à Pamiers dans l’Ariège en 1845. Son père, instituteur, envoie le garçon de 9 ans, un robuste pyrénéen, à Paris pour suivre les cours de l’institut privé et religieux Niedermeyer. Il étudie onze ans dans cette institution qui forme des organistes et maîtres de chœur. En 1874, il quitte la console de l'orgue de Saint-Sulpice et devient organiste à L’église de La Madeleine, pour suppléer Saint-Saëns qui se distingue par son absentéisme. La charge de ses postes d’organistes et, à la fin de sa vie, de professeur et de directeur du Conservatoire de Paris, lui laisseront peu de temps pour composer.
Gabriel Fauré est le musicien de l’intériorité, du refus de l’effet. Son œuvre pour orchestre est modeste au bénéfice de partitions de musique de chambres géniales : sonates pour violons et violoncelles, quatuors et quintettes avec piano, catalogue de pièces pour piano qui concurrence Debussy.
Il admire Wagner, mais son style personnel restera classique et romantique avec une prédisposition pour de très longs thèmes élégiaques.
Personnalité sensible, Fauré connaîtra quelques chagrins amoureux qui le plongeront dans le « spleen » cher à l’époque. Ses dernières œuvres comme son quatuor à cordes sont gagnés par l’épure. Atteint tardivement comme Beethoven de surdité, il s’éteint en 1924 d’une pneumonie (il avait fumé toute sa vie comme un pompier). Il aura des obsèques nationales.

Un seul Requiem mais trois partitions ! Pour y voir clair…
Les lecteurs qui connaissent cette œuvre écoutent généralement, et sans le savoir forcément, la troisième mouture de l’œuvre qui n’est pas complètement de Fauré. En fait il existe trois éditions successives que je présente dans l’ordre où elles nous sont parvenues.
1 – Composée entre 1885 et 1887, la partition écrite par Fauré lassé des offices funèbres de rigueur (il n’est ni croyant, ni sceptique) ne comprend alors que cinq parties. La mort récente de ses parents n’est sans doute pas non plus étrangère à ce projet. Les textes latins officiels sont remaniés pour obtenir une œuvre courte et allégée. Cette édition est écrite simplement pour soprano, chœur, harpe, timbales, un seul violon, quelques cordes basses et l’orgue. Fauré l’étoffe au niveau du texte liturgique en 1890. Je ne connais pas d’enregistrement de ces premières ébauches.
2 – En 1899-1900, une version plus grandiose est orchestrée. Des violons, cors, trombones, trompettes et une partie pour Baryton apparaissent. Elle sera la partition officielle jusqu’en 1980 et reste encore, il faut le dire, la plus jouée. Mais on doute que l’orchestration soit de la main de Fauré. Un élève pas toujours adroit en serait l’auteur… Là les enregistrements sont innombrables et ont fait la célébrité de l’ouvrage.
3 -  Le compositeur anglais John Rutter, lui-même auteur de très beaux Requiem et Magnificat, a redécouvert en 1980 l'original de la main de Fauré. Datée de 1893, elle comporte le texte définitif en sept parties. Fauré est resté fidèle à l’esprit intimiste, recueilli voire chambriste de sa première création. Il ajoute la partie de Baryton dans l’Offertoire et le Libera me. L’orchestre conserve son violon solo, seuls 4 cors, 2 trompettes et 3 trombones s’y ajoutent. Un équilibre sonore très pur qui sera enregistré dès sa découverte.
Philippe Herreweghe (né en 1947)
Place aux disques :
Surfant sur sa popularité, exceptionnelle pour une œuvre religieuse, le Requiem a été enregistré par tous les chefs ou presque, notamment dans l’hexagone. Face à un choix difficile, j’ai retenu la double réussite du chef Belge Philippe Herreweghe dans deux enregistrements. En 1988, il a confié au disque l’une des premières interprétations de l’édition de 1893, puis en 2002 celle de 1900, la plus classique mais avec quelle maîtrise.
Philippe Herreweghe est né en 1947. A noter qu’il est Officier des Arts et Lettres depuis 1994 (Sujet sensible au DEBLOCNOT'). À mon sens la chose est justifiée. Il est médecin et psychiatre de formation, mais aussi pianiste et chef d’orchestre, aussi de formation… N. Harnoncourt et G. Leonhardt l’invitèrent lors de leur enregistrement de l’intégrale des cantates de Bach. Baroqueux non dogmatique, il privilégie l’émotion dans ses interprétations. En 1970, il crée le Collegium Vocale Gent, puis en 1977 l’ensemble la chapelle Royale, et enfin en 1991, l’Orchestre des champs Élysées !
Avec ses différents ensembles, il restitue depuis 40 ans les couleurs authentiques du répertoire baroque, classique et romantique, avec un souci de musicalité exemplaire. Ses musiciens jouent sur instruments d’époque.

L’enregistrement de 1988 de la version de 1893
Je ne vais pas analyser partie par partie cette œuvre bien connue. Si ce n’est pas encore le cas, n’hésitez pas à l’acquérir. Son humanité, la simplicité du discours et son climat clair-obscur en font un chef-d’œuvre tout public, un grand moment de sérénité.
L'artiste belge nous propose une interprétation aérienne et lumineuse. Exploitant totalement la légèreté de cette orchestration restreinte, la musique prend son envol par un phrasé d'une grande souplesse. Le solo de violon du sanctus est sublime. L'orgue prend sa place entière comme instrument de l'orchestre et non comme fond sonore. Le chœur articule sans emphase. Un requiem de méditation, on pourrait dire un vitrail musical. Les cuivres et les timbales sonnent avec franchise puisqu’ils ne sont jamais couverts par des violons. Ils apportent ainsi une petite note de dramatisme (trombones) mais qui ne rime jamais avec morbide. Fauré était un magicien de la spiritualité.
Agnès Mellon et Peter Kooy, complices de Herreweghe dans les enregistrements baroques de Bach entre autres, respectent parfaitement la diction « peu lyrique » souhaitée par le compositeur.
Un enregistrement unique et indispensable de cette version de 1893. De plus le CD se prolonge par une messe brève rarement jouée, une découverte. Philippe Herreweghe dirige ici La Chapelle Royale et l’Ensemble Musique Oblique.

L’enregistrement de 2002 de la version de 1900
Dans l’Introït et le Kyrie, la ligne de chant est très pure, quasi grégorienne, et respecte ainsi le souhait de Fauré en matière de prononciation du latin, religieuse et sans effet de scène lyrique. Philippe Herreweghe convainc en insufflant une respiration et une supplication très cadencé du chœur (Kyrie) où voix masculines et féminines ne s’amalgament pas. L’orgue est comme en 1988 un élément orchestral essentiel mais jamais envahissant. Dans le Sanctus, les violons ne font qu’un et s’échappent ainsi dans un chant idéalement éthéré et en complicité avec les notes agrestes de la harpe.
Stéphane Genz interprète avec humilité un Offertoire où l’instrumentation chambriste se pare d’une lumière cristalline. L’onde musicale procède d’un équilibre idéal dans ce Requiem de sérénité. En déplaçant le Dies Irae à la fin (intégré au Libera me), Fauré rejetait l’aspect terrifiant du Requiem Classique (Mozart, Berlioz, Verdi). En concluant sur le passage In Paradisum, Fauré n’envisage pas un autre chemin vers l’au-delà.
Johannette Zomer chante tel que l’on doit le faire le célèbre Pie Jesu, aucune vocalise hors de propos, voix limpide presque enfantine.
Plutôt Rapide l’Agnus Dei ne souffre jamais d’ostentation ou de véhémence dans le crescendo. Bon, enfin bref, une réussite totale !
À noter que ce disque a été enregistré à « L’Arsenal de Metz ». Le trait aéré du son réjouira les audiophiles. Cette salle propose une acoustique vraiment extraordinaire. Par ailleurs ce disque est complété par une excellente interprétation de la symphonie de César Franck.
Discographie alternative
Avec ces deux disques on touche assurément à la perfection et pour longtemps. Cela dit, il serait injuste de rejeter quelques versions qui ont tracé au fil de l’histoire du disque la route de cette œuvre devenue si populaire.
1 – André Cluytens signa en 1963 chez EMI une version d’une grande ferveur, un peu sulpicienne, avec Victoria de Los Angeles et Detrich Fischer-Dieskau.
2 – Classique mais fabuleusement équilibré, Louis Frémaux enregistra le Requiem  à Birmingham en 1978, à connaître (EMI)
3 – Enfin, la version de Carlo Maria Giulini avec Kathleen Battle et Andreas Schmidt en 1986 est restée une quasi référence jusqu’en 2002 par sa grandeur retenue (édition 3).
Vidéos
Le Sanctus dans l’enregistrement de 1988 (édition 2 avec un violon solo) par Philippe Herreweghe.
L'In paradisium puis l'agnus dei dans l’enregistrement de 1986 (édition 3 avec violons) et l’orchestre Philarmonia dirigé par Carlo Maria Giulini (désolé pour le diaporama un peu niais).




pour les deux enregistrements de Philippe Herreweghe.

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