dimanche 18 septembre 2011

GERSHWIN - PROKOFIEV - STRAUSS - STRAWINSKY & ANTAL DORATI : LA LÉGENDE DU DISQUE par Claude Toon

Antal Dorati, l’homme aux 600 disques !

KARAJAN, SOLTI, BERNSTEIN et Dieu
Herbert von Karajan, Georg  Solti et Leonard Bernstein sont synonymes de célébrités de la direction d’orchestre au sens show-biz du terme. Ils évoquent immédiatement une production discographique surabondante. Et cela,  pour tout mélomane classique même débutant.
Ils partagent en commun une typologie du chef d’orchestre né et mort au XXème siècle, des autocrates de génie, parfois épicuriens comme Lenny (Bernstein) mais affichant la plupart du temps un caractère ombrageux et un sens du dialogue avec les artistes limité, une tendance à dériver vers une copie talentueuse de Stanislas Lefort (alias De Funès dans la Grande Vadrouille) .
On se remémore entre mélomanes le combat à mort entre Herbert von Karajan et Henri-Georges Clouzot lors des tournages des films de concerts en studio dans les années 60, les deux géants narcissiques s’étripant pour le contrôle de la caméra. Et puis Herbet von Karajan, c’était l’invention des intégrales en souscription à Noël, la Ferrari, le jet privé, les épousailles à répétions, dont Éliette Mouret, un mannequin de 17 ans rencontré sur la côte d’Azur alors que le maître atteignait la cinquantaine…
Je revois, au Palais des congrès en 1975, Georg Solti jetant sa baguette à la tête du second violon de l’Orchestre de Paris et sortant sans un mot, car la Salomé de service (Grace Bumbry), souffrante, était sortie de scène pendant la Danse des sept Voiles. On les attend encore pour la suite…. Cela dit, le sévère et dictatorial  hongrois emmena ses orchestres (Vienne, Chicago) au plus haut niveau imaginable.
Leonard Bernstein était compositeur, chef d'orchestre et pianiste, écrivain, pédagogue chargé d'enseignement, plus ou moins secrétaire d'état à la musique, des bonnes journées ! Il adorait se mettre en valeur lors des concerts, la gestique alerte, et dansant la valse pour honorer Berlioz. Obsédé par l’admiration du public, ce diable d’homme enregistra magistralement Mahler, ce qui n’est pas surprenant pour un chef qui disait, je cite, « Mahler, c’est moi ! ».
Un point commun à ces trois artistes : une force de travail surnaturelle, une grande gueule, l’adulation du public pour leur talent (réel) et la gravure de plusieurs centaines de disques chacun.
En résumé, n’y aurait-il donc que ces trois pionniers à avoir utilisé le microsillon pour offrir la musique symphonique à la « multitude » comme aurait dit Dieu le Père (leur voisin de palier à les écouter) ? La Réponse est : NON !!!



ANTAL DORATI...
Il y avait un quatrième maestro hyperactif : ANTAL DORATI. Mais cet immense artiste aimait à l’évidence moins les tabloïdes que son travail, et même trouver des photos de lui reste difficile. A noter que mes lecteurs fidèles et attentifs ont déjà rencontré le héros de cette chronique dans celle consacrée au  Sacre du Printemps de Stawinsky. Ses deux enregistrements concurrençaient ceux de Karajan, justement, et de Pierre Boulez. Bien que moins connu, ou disons célèbre, que nos trois compères, Antal Dorati fait partie des légendes de la musique enregistrée.
J’ai compulsé un grand nombre d’articles en français et en anglais pour tenter de dresser un portrait de l’homme Dorati. J’ai fait chou blanc. Son incroyable carrière fait la une mais il semble que seul l’artiste ait existé. A contrario de ses camarades hongrois, Fritz Reiner et Georg Solti pour lesquels le mot « autoritaire » revient en leitmotiv, pour Antal Dorati, rien ! Oh il existe très certainement des opuscules offrant quelques repères sur sa vie privée et son comportement avec ses musiciens mais je n’en ai point. Cela dit, les rares photos montrent un homme au sourire quasi permanent (taper Fritz Reiner et vous verrez Droopy en train de faire la gueule). Des nombreux témoignages sur son travail de chef indiquent qu’il obtenait rapidement d’orchestres « difficiles » des résultats étonnants, et cela ne peut se faire sans charisme et patience, vu le nombre important d’Orchestres qu’il a dirigés. Il fur le président attitré du Philharmonia Hungarica formé de musiciens hongrois réfugiés en 1956 près de Vienne. Toutes ces remarques me laissent subodorer que l’homme n’avait cure du Star System…
Antal Dorati était né en 1906 d’un père violoniste et d’une mère professeur de piano. Il étudie à l'Académie Franz Liszt de Budapest dès 1920 pour y étudier le violoncelle et la direction d'orchestre et suivre ainsi l’enseignement de Béla Bartók et Zoltan Kodaly, deux figures plus que marquantes de la musique hongroise du début du XXème siècle. Son début de carrière le mène de Dresde à Münster, puis à Monte-Carlo dans les années 30. Il part en 1941 pour les États-Unis d’où il ne reviendra jamais sauf pour des tournées. Il dirigera voire recréera de toutes pièces les orchestres de : Dallas, Minneapolis (devenu Minnesota), BBC à Londres, Stockholm, Washington, Philarmonique de Londres et enfin le symphonique de Detroit, sans oublié comme je l’ai cité avant le Philharmonia Hungarica avec lequel il enregistrera la première intégrale en stéréo des symphonies de Haydn (34 CD dans ma vénérable discothèque).
Sa discographie chez Mercury à l’aube de la stéréophonie est marquée par une énergie, une fougueuse clarté, un souci d’entrainer l’auditeur rarement égalés.  Il enregistrera aussi chez Decca. Il aborde tous les genres avec talent. J’aurais même tendance à dire que comme pour Karajan, son style a formé des générations de mélomanes par le disque avant que ceux-ci puissent accéder au concert.
Dans une magnifique anthologie que je vous propose de parcourir,  le chef hongrois atteignant la cinquantaine dirige principalement l'Orchestre de Minneapolis à la fin des années 50 et le symphonique de Londres pour 3 morceaux. Explorons dès maintenant les principales œuvres proposées...
IMPORTANT : Ce coffret de 5 CD coûte de 17 à 30 € soit 3,4 € à 6 € le disque. Même si on n’aime pas toutes les œuvres, se priver de belles découvertes et surprises à ce tarif……
 
5 CDs d’Anthologie
CD 1 : il comporte deux œuvres phares de Stravinsky.
Pour tout savoir aller voir la chronique sur ce ballet.
Le sacre du printemps : rien de mieux que les phalanges made in USA sans pathos pour interpréter cette musique volcanique, aurait dit le compositeur. Dorati, en moins de 30 minutes, le son Mercury aidant, nous jette vivant dans le sacrifice de la Russie païenne. La version la plus féroce imaginable, le chef nous transporte de la Russie vers l'ile de King Kong en 1933. Au début des années 80, il récidivera toujours avec un orchestre américain, celui de Détroit. Le trait se sera assagi, plus classique, mais tellement articulé, que la richesse de la partition apparaitra mieux qu'en 1959. Malgré cela, on ne peut échapper à la fièvre envoutante de cette première version.
Petrouchka émane de la même vitalité. Dès l'introduction, le dialogue dru et alerte entre la flute et les violoncelles nous entraîne dans une fête symphonique exaltée. La prise de son très proche (la fameuse prise de son à 3 micros de Mercury) nous promeut musicien de l'orchestre à titre invité. Toute la magie luxuriante de l'orchestration de cette pantomime à la fois guillerette et dramatique ressort avec une rare lisibilité, une interprétation d'une pédagogie, pour découvrir les moindres détails, et d'une alacrité sans égales ! 

CD 2 : Serge Prokofiev
Pour la bio du compositeur de Pierre et le Loup, on verra lors d’une chronique plus ciblée….
Ah la suite Scythe ébouriffée que voici ! La colossale puissance retrouve une énergie, parfois atone ultérieurement. La Grosse caisse fait trembler les murs à écoute normale. Les pionniers de la stéréophonie vinyle faisaient des miracles. Comme pour Stravinsky, toute la polyphonie est présente, claire, endiablée. Dorati maîtrise la rythmique vigoureuse et guerrière souhaitée par Prokofiev, un modèle. Ces remarques s'appliquent à une dynamisante suite « Des trois oranges ».
La 5ème symphonie peut vite être gagnée par la grandiloquence quand un interprète déséquilibre ses aspects héroïques et humanistes. Dorati avec des tempi vifs nous entraînent à bras le corps dans les interrogations du compositeur pendant cette période de fin de guerre. Là encore la direction très concertante, opposant héroïsme et nostalgie, ne nous lâche pas une seconde. Un phrasé volontairement énergique, transparent et jamais vulgaire domine cette version qui se hisse, par son extrême articulation, comme une alternative au disque incontournable de Karajan de 1969 (Cf. article sur le Sacre du Printemps).


CD 3 : Répertoire US
A la lumière des précédents propos, on ne s'étonnera pas si la suite « un américain à Paris » de George Gershwin  bénéficie de la sécheresse des timbres voulues, du discours véloce, et d'un humour communicatif. Dorati contrôle comme sienne cette musique de son pays d'adoption, en tournant franchement le dos au legato plus romantique des orchestres européens de l'époque.
Les chefs américains trouvent en Dorati un concurrent dans Rodéo d'Aaron Copland. Le ballet qui nécessite une exubérance « à la Broadway » est interprété très staccato, les nombreuses syncopes sont très marquées et ainsi l'interprétation ne manque pas du punch et de la drôlerie nécessaires.
Après ces deux œuvres vivantes voire jouissives, une surprise nous attend dans la variée et méconnue suite de Gunther Schuller et ses 7 études inspirées de la peinture de Paul Klee. On ne peut nier la nature contemporaine de ces accents tantôt déchirants tantôt ludiques. La précision de la direction mêle éclat et accent jazzy surtout dans « Little Blue Devil ». Une magnifique curiosité.
Le CD se conclut sur une œuvre également peu enregistrée. Dorati, en adoptant un legato plus classique, s'approprie la « Sinfonia Breve » de Ernest Bloch au dramatisme contrasté. Le maître saura conserver ce climat nostalgique dans son interprétation où l'intérêt ne faiblit jamais.

CD 4 : Richard Strauss
Un compositeur sur lequel je reviendrai pour une chronique perso (aucun rapport avec la famille des Strauss de Vienne, auteurs de valses, polkas et autres œuvrettes…)
Fritz Reiner fut le premier chef américain (d'origine hongroise lui aussi) à  graver Strauss pour la Stéréophonie. On retrouve ici, comme avec le vieux maître, un Strauss au trait moins viennois qu'à l'accoutumée. Les 4 œuvres conservent bien évidement leur côté élégiaque et tempétueux, mais avec un tracé au cordeau du phrasé qui les rend très accessibles à l'auditeur.
Les chefs germaniques à Berlin et Vienne approcheront plus réellement la quintessence du musicien bavarois. Mais la poésie, le fourmillant jeu orchestral est parfaitement mis en valeur, on ne s'ennuie pas une seconde dans les quatre pièces. Dans Mort et transfiguration, l'inspiration de Dorati s'approche de la gravité de Klemperer dans ce poème symphonique à la fois diaphane et farouche.
CD 5 : Albéniz, de Falla, Moussorgski et Smetana
Pour tous ces compléments, je risque fort de me répéter... C'est de la même veine. Le prélude de la Khovantchina (Moussorgsky) est d'une sensibilité et d'une beauté orchestrale qui ne peut qu'émouvoir.
Un magnifique programme qui permet de mieux découvrir un artiste à ne jamais oublier. Pour ceux qui ne connaissent pas ces œuvres ou voudrait en découvrir une image différente lumineuse et enflammée, ce coffret est pour vous...

J’ai un peu la Honte…
Je me dois de me faire pardonner d’avoir brocardé trois grands artistes de l’orchestre. Voici pour chacun, une référence discographique in memoriam :
1) Herbert von Karajan : Le Sacre du Printemps de Stravinsky et la 5ème symphonie de Serge Prokofiev – Orchestre Philarmonique de Berlin (1 album Dgg)
2) Georg Solti : 5 poèmes symphoniques de Richard Strauss, Orchestre Philarmonique de Vienne et Symphonique de Chicago (2 CD Decca)
3) Leonard Bernstein : Symphonie N°3 et Quiet City de Aaron Copland, Orchestre Philharmonique de New-York (1 album Dgg)


 
Vidéos :
Antal Dorati dirige l’orchestre symphonique de Londres dans l’ouverture de La Khovanchtchina.





Puis, de Serge Prokofiev les 2 premiers mouvements de la suite Scythe (1957)



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