dimanche 30 octobre 2011

JULIA FISCHER : La jeune fille, le violon et les poèmes… par Claude Toon

La jeune virtuose nous câline l’esprit avec des mélodies fantasques et bucoliques…

Julia Fischer (née en 1983) / Handout Photo

- Dis donc Luc, t’as pas vu le nouveau poster dans le bureau du Toon, juste à côté de celui d’Hilary Hahn ?
- He… Rockin !! T’as pas encore fouillé dans son bureau j’espère ?
- Non non, la porte était ouverte…. Depuis le couloir, ben…. Ça se remarque tout de suite…
- T’as vraiment des yeux à tentacules. Bon… oui et alors, un poster de qui, de quoi ?
- Une beauté type nice girl avec un violon…. La collection s’agrandit….pfff
- Waouuu le Toon fait dans l’infidélité au crin de queue de cheval (hi hi, elle est fine celle-là)… Merci Rockin… je file lui dire un p’ti bonjour, l’air de rien….

Photo : Decca/ Uwe Arens
Julia Fischer

Je n'avais encore jamais sérieusement écouté Julia Fischer, l’une des valeurs montantes des jeunes violonistes féminines comme Hilary Hahn ou Janine Jansen. Après une écoute à la radio, j'ai été séduit par le programme tout à fait inattendu de l’album Poème. Julia n'hésite pas à nous proposer une anthologie de quatre pièces concertantes de compositeurs moins connus que les têtes d'affiches habituelles de la littérature pour le violon.
Nous avons la chance de disposer d’une vidéo de l’interview de Julia donnée sur Antenne 2. Elle parle très bien le français. En plus d’une pièce virtuose d'Isaïe improvisée sur le plateau, on la voit aussi filmée au piano… en concert, heuuu dans le concerto de Grieg. Car note jolie et blondinette allemande est à la fois violoniste et pianiste virtuose ! Bon reprenons au début...
Julia Fisher est née à Munich le 15 juin 1983. Sa mère étant violoniste, elle peut commencer l’étude du violon à quatre ans. La fillette bénéficiera d’un apprentissage basé sur la méthode Susuki. Cette méthode a été imaginée en appliquant les mécanismes de l’acquisition de la langue maternelle à celui de la musique. L’enfant doit être baignée dans une ambiance musicale riche pour que celle-ci fasse partie intégrante de son développement sensoriel. Le travail sur l’instrument se veut ludique par le jeu de pièces courtes. Certes Susuki alimente le débat entre l’acquis et l’inné, mais force est de constater que pour notre violoniste en herbe, la technique a fait ses preuves.
À 12 ans, elle remporte le concours Yehudi Menuhin et à 15 ans sa carrière de concertiste commence en parallèle de la gravure de ses premiers enregistrements. Julia apprend également le piano et devient virtuose avec les deux instruments. Ce double talent, à ce niveau superlatif, est extrêmement rare. Je citerai Jean-Sébastien Bach pour appuyer ma remarque.
Elle a abordé essentiellement la musique concertante pour son début de carrière. Il y a tout lieu qu’elle abordera la musique de chambre dans les années à venir, si on considère que, comme toutes ses copines et ainés, elle a déjà enregistré les sonates et partitas de Bach. Elle a également gravé les « Quatre saisons de Vivaldi » avec l'orchestre de l'Academy of St Martin in the Fields (Très belles vidéos disponibles sur le web). 
Julia joue sur un violon de Giovanni Battista Guadagnini de 1750, à la tonalité chaleureuse et envoutante qui fait merveille dans le disque très original que j’ai choisi de vous présenter.

Quatre compositeurs peu connus et… c’est fort dommage

"Poème" : le mot inspire la douceur, les grands espaces, des partitions où la virtuosité seule ne suffit pas, où le discours devra se faire délicat et pastoral. Ainsi, le programme nous fait sillonner l'Europe : l'Italie d'Ottorino Respighi, la Bohème de Josef Suk, la France d'Ernest Chausson, et enfin l'Angleterre de Ralph Vaughan Williams.

1- Ottorino Respighi : Le compositeur italien est né à Bologne en 1879. Son père est professeur de piano, le fils deviendra compositeur, chef d’orchestre et musicologue. Il part en 1899 à Saint-Pétersbourg se perfectionner auprès de Rimsky-Korsakov qui va influencer ses modes de composition. Il deviendra professeur de composition.
L’homme voyage, notamment au Brésil qui lui inspirera les délicates « Impressions brésiliennes ».
Respighi entretiendra des relations plus que distantes avec le Parti Fasciste national de Benito Mussolini.
Ce compositeur mérite un article à lui tout seul (un projet…). Il est assez connu néanmoins par son tryptique « les fontaines de Rome, les Pins de Rome et les fêtes romaines », partitions à l’orchestration luxuriante et contrastée qui font la joie des chefs d’orchestre et du public, par la simplicité et la poésie qu’elles distillent. Mais il existe un grand nombre de pages comme « Metamorphoseon » ou « les oiseaux », souvent jouées dans les pays anglo-saxon mais peu en France, comme d’hab’ !
Respighi est mort en 1936 à Rome.
2- Josef Suk : Le violoniste tchèque est né en 1874 à Krečovice en République tchèque. Élève de Dvořák, dont il épousera la fille Otilie en 1898, il va choisir une carrière de violoniste et de compositeur mais en s’écartant du style romantique de son maître au bénéfice d’un langage plus moderne. Son inspiration prend ses racines, comme chez Smetana (La Moldau) dans les mélodies populaires de son pays.
Josef Suk est avant tout l’un des violonistes les plus talentueux du XXème siècle. Je me dois de rappeler que son petit-fils (homonyme) Josef Suk  né en 1929 sera le partenaire de Julius Katchen et Janos Starker dans les sonates et Trios de Brahms dans les années 60. Les trios de légende auront aussi leur article, un jour.
Josef Suk est mort en 1935 à Benešov.
3- Ernest Chausson : Le compositeur Français est né à Paris en 1855. Un stupide accident de vélo mettra fin à sa trop courte vie à 44 ans. Issu d’une famille bourgeoise, il se destine à la plaidoirie en devenant avocat. Ce n’est pas a priori un destin rêvé. Il suit alors les cours de Jules Massenet et César Franck au Conservatoire de Paris.
Il part en « pèlerinage » pour Bayreuth, temple de l’univers Wagnérien, où il est subjugué lors de la création de Parsifal. Chausson tourne alors le dos au classicisme un rien académique en vogue dans la musique de la troisième République. Il se lie avec les avant-gardistes comme Dukas et Debussy.
Son destin tragique nous laisse hélas peu d’œuvre. La symphonie, et surtout « Le poème de l’amour et de la mer », sont des modèles d’innovation qui influenceront Debussy et même Mahler dans le dernier lied du « Chant de la Terre ».
4- Ralph Vaughan Williams : Il est difficile de résumer en quelques lignes la vie et l’importance du compositeur anglais né en 1872. Sa longévité, il est mort en 1958, lui ont permis un parcours étonnant de l’ère victorienne à l’ère moderne. Bien qu’issu d’un milieu aisé, le jeune Ralph sera très tôt un militant pour un monde démocratique et égalitaire.
Il devient violoniste. Il poursuit ses études d’histoire et de musique au Trinity College à Cambridge où il rencontre les futurs philosophes G. E. Moore et Bertrand Russell.
Son œuvre est immense. Très brièvement : on lui doit nombre d’opéras fantasmagoriques et des concertos avec les instruments parfois insolites (Tuba !). Il composera 9 symphonies, un legs sans égal au XXème siècle par sa variété d’inspiration. On associe souvent Vaughan Williams à un univers bucolique. Sa quatrième symphonie écrite en 1935, alors que les bruits de bottes résonnent en Europe, montre le contraire à travers une partition violente et angoissée que n’aurait pas reniée Chostakovitch, même si la comparaison s’arrête à la finalité émotionnelle de l’ouvrage. Il composera aussi de la musique de chambre, des chœurs (Angleterre oblige). Il sera l’ami de Gustav Holst, le compositeur des célèbres « Planètes ».

Le disque « Poème » (DECCA)

RESPIGHI : Poema autunnale : Le poème "automnale" de Respighi, qui n'a donc pas composé que les "Pins et Fontaines de Rome", loin de là, se construit sur une belle introduction concertante entre le violon et un orchestre aux accents colorés, des lumières chaudes presque orientalisantes. La jeune artiste nous fait partager par des lignes sensuelles ce paysage de mélodies nostalgiques de l'été finissant. Le timbre sur les cordes graves est splendide. Julia Fisher impose des traits de violons francs à son jeu. Comme souvent avec Respighi, le discours prend de l'ampleur de mesures en mesures vers un climat festif et enchanteur coloré par les notes de célesta

SUK : Fantaisie : Avec ses 24 minutes, la Fantaisie de Suk s'énonce comme un concerto, une vigoureuse introduction, reprise rapidement, donne la main au violon solo dont le chant dialogue avec divers groupes instrumentaux. Le climat oscille entre énergie et tendresse. On pourrait y retrouver des contrastes chers à Dvořák, compositeur bohémien que je ne présente même pas. La violoniste s'approprie cette œuvre assez joyeuse et bucolique. Comme précédemment, le trait reste dru, sans ornementation hédoniste. La violoniste donne la parole à la musique. Jamais sa virtuosité ne s'impose inutilement ou de manière narcissique. Elle reste parfaitement dans le ton juvénile et champêtre de l'œuvre, le compositeur n'avait-il pas l'âge de la virtuose lors de la composition ? Complicité musicale au-delà des époques ? Surement !

CHAUSSON : Poème : Le poème d'Ernest Chausson est plus connu et la discographie regorge de belles gravures, comme celle de David Oïstrakh et de l'orchestre de Boston dirigé par Charles Munch (1955). Quelques tenues sombres aux cordes suivi d'accords des bois débutent cette œuvre. Julia Fischer nous entraîne avec une facilité déconcertante dans le jeu solitaire du violon, des aigus d'une force et d'une netteté inouïes. C'est poignant tout simplement. Le noble thème en leitmotiv échappe à toute emphase. Les mots de ce commentaire trouvent leur limite... Le final distille une émotion d'une grande beauté à travers des trémolos précis et cristallins. 

VAUGHAN WILLIAMS : The Lark ascending : (l'envol de l'alouette) a été souvent enregistré. Hilary Hahn avait choisi cette pièce pour compléter son enregistrement du concerto d'Elgar (Dgg). Très proche par son ambiance pastorale de la symphonie n° 3, on y retrouve le style "verdure et petits moutons anglais" comme ironise sans malice et avec justesse un proche. Dans un tissu orchestral clair-obscur, le violon simule le chant de l'oiseau. Une fois de plus Julia Fisher, avec précision et pudeur, nous apporte une mélodie exquise et poétique. Poétique ? Ce ne serait pas justement le thème de ce magnifique album ?
À la tête du ductile orchestre de Monte-Carlo, Yakov Kreizberg accompagne tout en nuance et dynamisme la violoniste. Julia consacre dans le livret (un peu fouillis) quelques lignes d'hommage à ce chef disparu à 51 ans quelques mois après l'enregistrement. Il était le frère de Semyon Bychkov, autre directeur d'orchestre de talent. Wikipédia consacre plusieurs pages, en anglais,  à ce chef disparu précocement et 3 lignes en français ! On recherche d'urgence un traducteur compétent...

Vidéos
L’interview de Julia Fischer qui interprète une pièce d'Eugène Isaïe en direct…..



Un extrait hélas « publicitaire » de « The lark ascending » de Ralph Vaughan Williams




Et enfin, Julia pianiste, dans le premier mouvement du concerto de Grieg.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire