vendredi 21 octobre 2011

L'AURORE de F.W. Murnau (1927) par Luc B.


En attendant THE ARTIST de Serge Hazanavicius, qui rend hommage au genre, voici un fleuron du film muet...

Vous avez sans doute déjà lu ces classements, genre, la chanson de la décennie, les films des 50 dernières années : CITIZEN KANE, LA GRANDE ILLUSION, HUIT ET DEMI, LE CUIRASSIER POTEMKINE, LE VOLEUR DE BICYCLETTE… Vous avez sans doute croisé cette question du Trivial Pursuit : « quel film de Murnau, dans le classement de 1958, est considéré comme le plus beau du monde ? ». Vous avez peut être lu cette citation de François Truffaut : « j’espère que tous les critiques qui jugeront mes films auront vu L‘Aurore ». C’est dire si le film dont nous allons parler place la barre très haute. Vraiment très haute, inaccessible quasiment ! Vous connaissez aussi sans doute cette célèbre phrase : « un bon film, ce sont trois éléments : une bonne histoire, une bonne histoire, et une bonne histoire ». On la doit parait-il à John Ford, ou Jean Gabin. Je suis désolé de contredire ces nobles représentants du septième art, mais si l’histoire compte, évidemment, ce qui fait réellement la différence pour moi, c’est : comment on la raconte.

Parce que L’AURORE  ça raconte quoi ? Un homme marié s’éprend d’une autre femme, et vit douloureusement les tourments de son âme. Bref, voici le résumé de 50% de la production mondiale !  Sujet intimiste, introspectif, mais aussi totalement universel, d’ailleurs, le carton du générique parle d’un homme, d’une femme, au sens large sans préciser les noms. Et avec un sujet pareil, Murnau a effectivement réalisé un film d’une telle beauté, d’une telle force, d’une telle intensité, que les mots paraissent bien fade pour le décrire. Donc ma chronique s’arrête là !

Bon, d’accord, je développe un peu, c’est vraiment parce que c’est vous !


Friedrich Wilhelm Murnau est un des trois metteurs en scène allemands les plus réputés de l’avant guerre, avec Georg Pabst et Fritz Lang. Il s’intéresse au théâtre, à la peinture. S’il vit bien son homosexualité, il est conscient d’appartenir à une communauté qui doit refouler ses désirs, dans une Allemagne plutôt conservatrice. Ce thème, le refoulement de la pulsion amoureuse, traversera toute son œuvre, à commencer par L’AURORE. Il se fait remarquer en 1922 avec NOSFERATU LE VAMPIRE, fleuron de l’expressionnisme cinématographique (à ne pas confondre avec VAMPYR de Dreyer). Mais Murnau est attiré par les drames intimistes, les tiraillements de l’âme, comme LE DERNIER DES HOMMES en 1924, qui innove beaucoup techniquement, et retient l’attention de William Fox, de la Twentieth Century Fox. Hollywood lui ouvre ses portes, et il réalise avec un budget illimité son premier film américain en 1927 : L’AURORE. FW Murnau tournera encore trois films, avant de mourir en 1931 d’un accident de voiture, en se rendant à l’avant-première de sa dernier œuvre, TABOU.Quel gâchis ! Imaginez ce qu'un réalisateur de cette trempe aurait pu faire du parlant, de la couleur, du cinémascope, de la 3D ?!

Le film démarre dans le bucolique, avec les cocottes de la ville venues s’encanailler à la campagne, dont l’une séduit un fermier marié. La tentation est trop forte, la tentatrice trop habile, qui se joue des sentiments du brave type, jusqu’à le persuader d’assassiner sa femme. Scène hallucinante, où l’homme rejoint sa maîtresse dans les marécages (les bottes du comédien étaient lestées de plomb), suivi par une caméra incroyablement mobile, puis qui devient subjective, et nous fait découvrir la maîtresse, vêtue de noir, au milieu des roseaux, sous une lune ronde. Est-ce une femme ou une apparition démoniaque ? Par un jeu de superposition d’images (effet que Murnau affectionne) on assiste à l’élaboration du plan : noyer sa femme et faire croire à un accident. Comme devenue folle d’excitation, la maîtresse entame une danse, une transe hystérique et sexuelle, comme un pantin désarticulé. C’est par des éléments extérieurs que Murnau nous fera partager le trouble du meurtrier au moment de passer à l’action, avec le chien de la famille, qui aboie, sent le danger, dénoue sa corde, saute à l’eau, rattrape la barque, obligeant le fermier à faire demi-tour pour ramener le chien. Et donc tout recommencer :  pas simple de trucider sa femme... Le projet échoue, la femme s’enfuit, et là, Murnau met en scène un des beaux  moments de cinéma qui soit. La jeune femme court vers un arrêt de tramway, qui la conduira vers la ville, poursuivie par le mari. Par un jeu de transparence, le tram semble flotter, serpentant avant d’arriver en ville. Le décor est immense, en trompe l’œil (on aperçoit les perspectives accentuées au fond de l’image). Le couple arrive en ville, une ville bruyante, un capharnaüm de voitures, de passants. Voir ce couple réconcilié, enlacé au milieu d’un carrefour dans la furie ambiante est un moment inoubliable.


Mais le fermier ne peut pas retrouver l’estime et l’amour de sa femme par un simple baiser, il devra faire son «chemin de croix», à travers plusieurs scènes touchantes, ou comiques. Le couple entre dans une église où à lieu un mariage, et le fermier s’écroule littéralement, secoué de spasmes, étranglé par la douleur et la honte. Lorsqu’ils ressortent, ils sont acclamés sur le perron de l’église car on les prend les mariés ! Sublime ! Une autre scène, cocasse, chez un barbier le mettra en situation de replonger, mais il déjouera le piège. On remarquera l’extraordinaire jeu de miroirs dans cette séquence, pas un recoin de l’image qui ne traduit pas la frénésie du lieu. Puis les amoureux décident de se faire prendre en photo. Là encore, avec trois fois rien, Murnau réalise une scène d’une beauté extrême, avec le couple qui, comme deux enfants, profitent que le photographe plonge sous le voile noir de son appareil, pour se bécoter. Mais évidemment, le photographe voit tout, au travers de son objectif, et déclenche la photo justement à ce moment ! Il y aura aussi du temps passé à s’amuser, dans un parc d’attraction, où le couple ivre de bonheur ne se rend pas compte qu’il est moqué par les citadins. Car Murnau oppose la ville (tentatrice, corrompue) à la campagne, comme il oppose la nuit et le jour, la brune et la blonde, le blanc et le noir.

L’heure est maintenant au retour. Le couple se met à marcher, uni, seul au monde, et Murnau à recours à un artifice étonnant pour rester cadré sur les amoureux. Il les suit de sa caméra, mais les acteurs marchent devant un écran qui projette des images de la ville, puis, sans transition, des images de campagne. Murnau ne cherche pas à dissimuler le trucage, qui participe totalement à la poésie de la scène. Le couple reprend leur barque pour rentrer, mais le temps se couvre, l’orage gronde, le vent s’abat sur la frêle embarcation. Et par un malheureux et terrible revers du destin, ce qui avait été prévu, agencé, préparé pour le trajet aller, se réalise sur le trajet du retour…

A ce moment du film, le temps n’existe plus. Bouche bée devant tant d’émotion, on reste muet, les yeux écarquillés par tant de force, de talent, de tension. Il ne s’agit pas d’intellectualiser quoique ce soit, de disserter sur tel plan, tel cadre, telle lumière. A ce niveau là, ces considérations n’existent plus ! On parle de tripes qui se nouent, de larmes de bonheur ! (Un bonus du DVD nous présente une analyse sur la disposition droite/gauche des personnages dans le cadre, assez fumeuse je trouve, même si Murnau avait certainement réfléchi à la chose !) La fin du film (sans la révéler) est tout bonnement grandiose. C’est tout un village qui se mobilise, alors que la tentatrice rôde encore dans les parages, aux aguets, persuadée que le plan qu’elle avait fomenté a été exécuté…

admirez l'effet de surimpression, entre l'homme et sa tentatrice...
FW Murnau, je le disais, a placé la barre très haute. Son film est un trésor de poésie, regorge d’ingéniosités et d’audaces techniques et narratives, sans jamais qu’elles soient ostentatoires, sans qu’elles prennent le pas sur le récit, l’émotion la poésie de l’ensemble. Je pense aux plans séquences, les premiers du genre, aux effets de surimpression (la fête, les musiciens, l’image qui oscille au rythme de la fanfare). Les images sont là pour suggérer la musique, les cris, les émotions, les sentiments, et dans ce film, les sentiments sont violents.

Je ne voudrais pas qu’on prenne L’AURORE comme un objet de culte poussiéreux pour rats de cinémathèque. C’est un film vivifiant, intemporel, magnifique, qui n’a rien perdu de son aura. Je ne voudrais pas non plus qu’on se précipite dessus ("au Déblocnot' y disent que c'est génial !") et que l’on soit déçu. L’AURORE est film muet, basé sur un mode de narration dont nous avons plus l’habitude. On ne s’envoie pas un tel film, étiré sur un écran 16:9, en faisant claquer des bulles de Malabar, après une journée harassante. Ce serait dommage. On s’y prépare un minimum, on laisse le temps et le charme agir. Et la première chose à quoi on pense à la fin, c’est de remettre le film au début, encore incrédule et chancelant d’avoir vu un tel spectacle !

L’édition DVD Carlotta propose deux versions du film (les négatifs perdus, retrouvés, remontés…) qui présentent des durées différentes (90’ et 76’ pour la version suédoise), et surtout un montage différent.

La bande annonce ci-dessous est d'une qualité assez médiocre (elle a le mérite d'être d'époque !), alors que la version éditée par Carlotta a été entièrement remasterisée.









L’AURORE (SUNRISE, 1927)
Réalisation : F. W. Murnau
Scénario : Carl Mayer
Cadre et photo : Charles Rosher et Karl Struss
Avec : George O'Brien (l'homme) Janet Gaynor (la femme) Margaret Livingston (la maîtresse)

Noir et blanc  - 1h30  - format 1:37

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