jeudi 26 janvier 2012

SAMUEL BARBER – ADAGIO pour cordes, concerto pour violon… par Claude Toon

L'adagio de Barber fait partie de ces œuvres intemporelles dont on dit : "J'connais rien au classique, mais ça j'aime bien".  Étrange destin pour cette partition issue d'un quatuor et que Barber orchestrera dans des circonstances rocambolesques. Elle sera utilisée dans pas moins de 20 films à ce jour et même dans South Park et les Simpson. Et je ne compte plus les "compléments" de disque et les exécutions pour diverses commémorations… 
Avant de commencer cette chronique sur la petite et grande histoire d'un morceau de 10 minutes, une question : pensez-vous que Barber n'a composé que cela ? Non évidemment, quand le Toon pose une telle question, le lecteur connait la réponse. Nous allons donc nous attarder sur une belle anthologie de musique américaine dédiée à Barber, album comportant en ouverture le célébrissime adagio bien entendu, et… plein d'œuvres variées, d'écoute agréable donc tout à fait passionnantes.

SAMUEL BARBER
Samuel Barber est né en 1910 à West Chester, une petite ville de Pennsylvanie. Encore un jeune surdoué qui compose dès l'âge de 7 ans. Il s'essayera à l'opéra à 9 ans !
Il suit sa formation au célèbre Curtis Institute of Music de Philadelphie, le conservatoire, où bien plus tard, une jeune Hilary Hahn étudiera le violon. Pour l'un de ses premiers enregistrements (2000), elle gravera le concerto de Barber. Il se perfectionne à l'Académie américaine de Rome en 1935. En 1936 il écrit son quatuor dont le mouvement central, noté adagio, deviendra après orchestration le tube planétaire que l'on connaît.
Cet adagio a hélas un peu occulté l'œuvre importante d'un des compositeurs majeurs américains du XXème siècle. Ah je les vois les critiques et musicologues officiels et serviles taxer sa musique de néo-classicisme, néoromantique, bref de la musique pour néophyte, pour ne pas manquer une figure de style ! Non ! Barber fait partie de tous ces compositeurs US qui font le choix d'une musique pour un public qui en attend des émotions. 
Coup de gueule :
Barber, Ives, Copland, Hanson, Gershwin, Morton Gould, Glass… : une légion de compositeurs a proposé dès la fin du 19ème siècle une approche de l'écriture musicale assez opposée aux tendances savantes de mises en Europe. Ces tendances ont provoqué une rupture nette, après le second conflit mondial, entre les attentes des mélomanes français et les œuvres issues des recherches sonores sectaires et alambiquées des compositeurs. Ainsi l'école Boulez et ses disciples privilégient la mathématique "solfègique" à l'émotion de l'auditeur et, cette dictature "des contemporains" est souvent dommageable pour l'intérêt que pourrait porter un grand nombre à la musique de notre temps.
Ces clivages n'existent pas ou peu outre atlantique entre musique populaire, savante, jazz et surtout la musique pour l'industrie phare et gourmande de partitions originales : le cinéma dès 1929. Cet état d'esprit a permis l'éclosion de styles forts divers et appréciés de tous. Les partitions des auteurs cités sont l'illustration parfaite de l'idylle entre la musique US et le public.
Certes, les termes : ballet, symphonie, concerto, fantaisie, etc. demeurent. L'évocation de la joie de vivre, la danse, la peinture impressionniste des grands espaces ou des villes américaines fourmillantes, sont tout à fait accessibles à nos oreilles. Un art qui n'utilise pas les théories musicales nouvelles comme des fins en soi, conception dogmatique de l'art musical qui conduit à l'ennui.
Fin du coup de gueule ! Retour à Barber. 
Barber va composer de très belles pages souvent jouées outre atlantique, plus rarement en Europe. Trois concertos, dont celui pour violon, des pièces pour orchestre, des sonates et des chants populaires dominent cette production. Les plus grands chefs ont créé ses œuvres symphoniques, de Toscanini à Erich Leinsdorf, et Vladimir Horowitz assurera la création de sa Sonate pour piano en 1949. N'en jetons plus ! Nous allons survoler une belle sélection dans l'anthologie retenue. Samuel Barber est mort à New-York en 1981.
 LEONARD SLATKIN

Le chef américain Leonard Slatkin, qui dirige l'ensemble des pièces orchestrales de cet album, est né à Los Angeles en 1944. Ses parents étaient violoniste et violoncelliste du célèbre Hollywood String Quartet qu'ils avaient créé. Il se forme à l'université de l'Indiana, au Los Angeles City College et enfin à la prestigieuse Juilliard School. Il débute sa carrière en 1966 et en 1968, il est déjà chef assistant de l'Orchestre de Saint Louis. Il y restera 11 ans. Il sera de nouveau le directeur de cet orchestre de 1979 à 1996 ! En près de 30 ans, il a hissé l'orchestre de Saint-Louis à un niveau international.
Relativement peu connu, cet artiste rigoureux a occupé ou occupe, outre à Saint-Louis, des postes de direction des orchestres de Washington, de la BBC, de Détroit et, tout récemment, de l'Orchestre national de Lyon. Un beau CV.
Les enregistrements de cet homme peu médiatisé sont nombreux mais peu diffusés en France. Il obtint pourtant un Diapason d'Or pour son interprétation d'une cohésion stupéfiante de la 4ème symphonie de Chostakovitch en 1992, œuvre réputée impossible à unifier. Et puis il a beaucoup servi la musique de son pays comme en témoigne l'intérêt porté à Samuel Barber qui a permis la parution de ce double album.
Slatkin s'est marié pour la quatrième fois en novembre 2011. Félicitations maître !
L'ADAGIO POUR CORDES

Cet engouement du public pour les adagios m'amuse. "On dit des adagios ou des adagii ?" ironisaient Guy Bedos et Sophie Daumier dans un sketch resté célèbres. Albinoni, Rodrigo, Ravel, Massenet, Mahler et Co ont donné naissance à moult compilations avec ces pièces apaisantes. Ne dit-on pas que la musique adoucit les mœurs. Ce besoin de calme mélodique explique sans doute le succès souvent planétaire de ces morceaux rêveurs et alanguis, qui ont comme point commun d'avoir un métronome avec la noire = 60 à 80. Celui d'Albinoni n'est pas réellement d'Albinoni, mais celui de Barber est bien de Barber, il en était très fier ; une drôle d'histoire cet Adagio…
En 1936, Barber transcrit l'adagio de son quatuor pour orchestres à cordes. Lors d'un voyage à Rome, juste avant que le célébrissime maestro Arturo Toscanini ait demandé l'asile aux USA après avoir envoyé ch... Mussoloni devant tout le public de la Scala, Barber lui propose sa partition. Dur, elle lui est retournée sans commentaire. Vexé, Barber ne veut plus revoir Toscanini. C'est son ami Menotti qui apporte l'incroyable nouvelle ! Il y a malentendu. Toscanini a mémorisé l'adagio et propose de le créer. Cerise sur le gâteau, le premier "Essay for Orchestra" sera aussi inscrit au programme. Le concert a lieu en novembre 1938 avec le NBC symphony Orchestra créé pour Toscanini après sa traversée avisée de l'Atlantique. Pour Samuel Barber, c'est la consécration. L'histoire ne s'arrête pas là.
Dès la première, l'adagio devient une pièce aussi populaire que les premières notes de la 5ème de Beethoven, Ta Ta Ta Taaa, mais en plus serein. En 1967, Barber réalisera une nouvelle transcription pour chœur a Cappella sur la prière Agnus Dei.
Cette musique émouvante, oscillant entre nostalgie et détresse s'entend dans de nombreux films : Platoon, Elephant Man, Amélie Poulain, et bien d'autres. Ses résonnances spirituelles en ont fait un morceau de choix pour les obsèques des grands de ce monde : Franklin Delano Roosevelt (1945), Grace Kelly (1982), Baudouin de Belgique (1993) et Jack Layton (2011). Enfin, il y a eu une flopée d'adaptations par des artistes très divers, de John Mac Cartney à William Orbit. L'Adagio a été remixé en 2004 par le célèbre DJ néerlandais Tiesto dans l'album Just Be, l'un de ses morceaux phares. C'est braillard et boursoufflé, du Rieu électronique pour teenagers en transe. Je n'ai d'ailleurs pas trouvé la vision, surement sidérale, d'André Rieu dans son cursus, ça me manque !
Il est aisé de proposer de la sirupeuse guimauve extatique avec ce morceau. Leonard Slatkin avec un jeu précis, plutôt rapide (9'), évite bien entendu ce piège. Son phrasé conserve un coté méditatif mais sans aucune dramaturgie outrancière. Les cordes de Saints Louis, détimbrées et limpides se développent plan par plan, comme des vagues, des élans recueillis, sans emphase. Slatkin restitue la simplicité, l'humanité de la pièce, sans pathos. La forme est moins simple qu'il n'y parait. Mais pas de musicologie, écoutons !
 LE CONCERTO POUR VIOLON


Second grand moment de l'album : le concerto pour violon composé en 1939. Encore une affaire singulière.
L'ouvrage fut commandé par le mécène Samuel Fields pour son fils Iso Briselli. Ce dernier trouva la partition trop simple. Qu'à cela ne tienne, Barber écrivit un autre final très virtuose. Briselli le déclara alors injouable pour ne pas payer la partition (on y croit tous…). Mais on raconte que Barber engagea un violoniste qui le joua sans difficulté après deux heures de répétition. Le concerto était donc "jouable" et Barber fut payé, bien joué. Il fut officiellement créé en 1941 par Albert Spalding.
Le violoniste américain d'origine portugaise Elmar Oliveira nous le joue ici accompagné par Leonard Slatkin à la tête de l'orchestre  de Saint-Louis. Les deux artistes ont reçu un Grammy awards pour ce disque. Le concerto est classiquement divisé en trois mouvements. Je le considère comme un des plus riches et accessibles écrit au XXème siècle !
L'ouvrage s'ouvre sur un thème élégiaque et pastoral du violon. Le vent et les paysages de Pennsylvanie au bout d'un archet ? Une mélodie très accentuée apporte une nouvelle idée très ensoleillé. Puis le violon caracole en s'opposant à un orchestre diablement coloré. L'orchestre nous entraîne dans une petite marche en début de développement. Oui, c'est assez néo-romantique mais Dieu que c'est poétique ! Les thèmes initiaux et le rythme de marche impulsé nous conduisent vers une impression d'immensité. La musique américaine retrouve souvent ces ambiances de grands espaces, calme ou venteux. On pense à Hanson, Copland, Groffé. La magie de ce mouvement repose sur un principe simple : opposé une mélodie souple et mouvante à un orchestre qui semble battre une mesure de mille feux.
Le second mouvement accentue l'impression d'intime promenade rencontrée au début de l'allegro. Les chants des bois et cors se mêlent à la cristalline mélopée du violon. Quelques accents pathétiques viennent épicer ce grand moment de félicité musicale.
Ahhh Briselli voulait de la difficulté dans le final, et bien il y en a… Le mouvement noté "Presto in moto perpetuo" est une course effrénée et joyeuse, une farandole de notes, un jeu de cache-cache violonistique extraordinairement ludique. Nous sommes au-delà de la virtuosité, dans un jaillissement d'éclats de rire. Chapeau aux deux interprètes.
 ET ÇA CONTINUE…


Les trois "Essay for orchester" jalonnent la carrière de Barber. Il s'agit de courtes pièces symphoniques d'une dizaine de minutes d'une imagination assez fulgurante. Nous écoutons de la musique "abstraite" dans le sens où il n'y a pas de programme ou d'idée prédéfinie qui inspire la composition ; abstraite mais non intello...
Le premier Essay fut donc composé en 1936 et créé par Toscanini en 1938. Le climat sombre de la pièce rappelle celui de l'Adagio. Les cordes se déploient en longues phrases presque douloureuses, on peut imaginer un coucher de soleil intérieur. Le dramatisme évolue vers un passage quasi funèbre dominé par les cuivres d'une glaçante beauté. On pense à une influence de Sibelius. Un développement central plus animé intervient avec des notes joyeuses de flûte et clarinette et s'achève par des tuttis scandés et soutenus par un piano. La pièce se conclut dans une lumière crépusculaire mais apaisée. Il y a une puissance organique secrète dans ce morceau qui prend aux tripes. Je ne suis pas surpris d'avoir trouvé la vidéo de l'enregistrement de Leonard Slatkin sur le web.
Le second Essay, très populaire, fut commandé et créé par Bruno Walter en 1942. Il se présente comme une suite hiératique et échevelée opposant des accords puissants des cuivres et des percussions à des motifs interrogatifs et fantaisistes des cordes et de la petite harmonie. On trouve des accents quasi mahlériens à certains moments dans ce morceau empreint de vitalité (vidéo du CD Slatkin originel également disponible sur le web).
Le troisième et dernier Essay est encore une œuvre au destin bizarre. Il fut commandé en 1978 par une excentrique madame Aufrey Sheldon qui paya le compositeur. On raconte qu'elle était amoureuse de Samuel, mais… elle se suicida avant la création ! C'est un morceau de musique pure, élégant, un rien pastoral et cinématographique. Il n'atteint pas néanmoins la profondeur émotionnelle des deux premiers.
Et puis, pour compléter, on écoutera la très belle sonate pour violoncelle et piano qui m'a fait songer à celles de Fauré (c'est dire), des pièces pour piano, courtes et brillantes, un peu jazzy, et enfin, une ouverture et un court ballet symphonique inspirée de la légende de Médée.
 DISCOGRAPHIE DIVERSE


Barber a été assez bien servi au disque, surtout l'adagio enregistré par tout le monde (même Sergiu Celibidache*, cosmique, en complément de 2 symphonies de Chostakovitch !?) Les grands violonistes ont honoré le concerto. L'adagio transcrit pour Chœur a été enregistré par le New college d'Oxford en 1996 et ce très beau disque de chant a Cappella est toujours disponible avec d'autres Tube comme le Misere d'Allegri ou l'Ave Verum de Mozart
(*) Si l'irascible maestro Roumain l'a enregistré, c'est que la preuve est faite : l'adagio de Barber, ce n'est pas une œuvrette…
VIDÉOS


À gauche, l'interprétation de l'adagio par Leonard Slatkin.
À droite, l'Essay for orchester N°2.
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Et puis, même si je me fais tancer par Rockin pour mon incapacité à contrôler mon enthousiasme dans cette longue chronique, le premier mouvement du concerto pour violon interprété par Giora Schmidt et Itzhak Perlman dirigeant The Israel Philharmonic Orchestra (un concert live de 2004 à Tel Aviv).

3 commentaires:

  1. Shuffle master26/1/12 19:56

    Néo-phyte, pas mal...Des interprètes moins "DavidHamiltonesques" que pour la précédente chronique. Le dénommé Rockin a effectivement un côté directif. Ne pas céder.

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  2. Merci Claude.
    Et merci encore pour le "coup d'gueule".

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  3. Merci les gars.
    Je ne l'ai pas précisé dans l'article mais la qualité des prises de son est superlative et rend les "Essay" encore plus "prenant" sur du bon matériel audiophile.
    Désolé de te contredire Shuffle puisque tu remets la question à l'ordre du jour, mais les artistes féminines non rien "d'DavidHamiltonesques" dans le sens où elle ne recherche pas l'anorexie. Peut-être un problème de résolution de ton écran ? Et puis j'ai vu Hilary Hahn en concert, elle te semble frêle, et bien elle ne l'est pas du tout et je souhaite que son violon soit solide :o)

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