mercredi 12 septembre 2012

ANCIENT GREASE - "Women And Children First" - (1970) by Bruno



Dans la série réservée aux « losers magnifiques », de ceux qui ont disparu après l'accomplissement du fameux disque à enregistrer, épuisés par des années d'efforts et de persévérance, voici un nouveau classique. Un classique, car reconnu comme tel par les explorateurs du genre, les fouineurs des marchés aux puces, les mordus du Rock 70's.

Ancient Grease est la fusion d'un obscur groupe de rock progressif des sixties, Eyes of Blues (deux disques réalisés), avec un groupe spécialisé dans les reprises, Strawberry Dust.

Strawberry Dust/Ancient Grease assailli par une horde de fans
Lorsque lors d'un concert commun avec Eyes of Blue, John Weathers vit pour la première fois sur scène cet énergique quatuor gallois, il fut séduit par leur potentiel à jouer une musique forte, limite brutale, et leur puissance sonore. Impressionné, il fit le déplacement pour les revoir au plus vite, et leur proposa ses services pour enregistrer une démo. Le combo s'empressa d'accepter et dès l'objet réalisé, Weathers le fit écouter à son producteur, Lou Reizner, qui l'apprécia. Tout deux, Weathers et Reizner, purent faire en sorte que Strawberry Dust signe avec leur label, Mercury. Les gallois partirent donc pour Londres (ce fut une première) pour enregistrer leur premier disque. Malheureusement, ne s'étant jusque là contenté que de reprises, ils n'avaient pas de matériel suffisant pour réaliser un 33 tours dans les temps impartis (par faute d'un planning complet, le seul créneau horaire libre du studio désigné fut de minuit à six heures du matin).

Aubaine : John Weathers avait sous le coude quelques compositions qui, de prime abord, n'auraient pas convenu au répertoire progressif de Eyes of Blues. Afin de compléter l'œuvre prestement (soit avant que le budget alloué au studio ne soit bouclé), Weathers dut appeler des amis à la rescousse. Soit, Greg Curran qui signa « Prelude to a Blind Man », et deux membres de Eyes of Blues, Phil Ryan pour « When the Snow Lies Forever » et Pickford-Hopkins en co-auteur de « Odd Song ».
On retrouve également crédité en tant que compositeur, un certain John Stevens, qui n'est autre que Graham Williams, le guitariste du groupe. Par manque de confiance (à tort), Graham ne souhaitait pas que son nom apparaisse.
On peut conclure que « Women and Children first » est autant le fruit de John Weathers qui a produit, arrangé et en majeure partie composé l'album, que celui de Strawberry Dust/Ancient Grease qui a fourni son son et sa couleur propre (en plus de la petite participation de Graham dans la composition). Toutefois, on peut légitiment se demander si finalement, ce disque n'est pas davantage la concrétisation d'une vision de pièces crues et torrides auxquelles Weathers ne pouvait auparavant donner vie. Ne serait-pas tout simplement John Weathers qui se serait servi de ce combo gallois pour assouvir sa soif de contrées plus rugueuses. Quoi qu'il en soit, il est certain que Strawberry Dust, trop heureux d'avoir la possibilité d'enregistrer à Londres, dans un studio récent, ne trouva rien à y redire. 
 
John Weathers
A sa sortie, et à la surprise des principaux intéressés, le groupe fut rebaptisé (sur la pochette du 33t) : Ancient Grease. Apparemment, cela aurait été une décision de Lou Reizner, qui n'aimait pas vraiment l'appellation « Strawberry Dust ». Reizner insista également pour être crédité en tant que co-producteur alors qu'il n'apparait qu'à une ou deux reprises lors des enregistrements, pour avaliser le travail (une histoire de royalties).
Chose qui ne favorisa guère les ventes de ce disque car personne n'avait jamais entendu parler de Ancient Grease. D'autant plus que de retour au pays, les Gallois continuèrent à se produire sous le patronyme de Strawberry Dust.

D'où peut-être une certaine confusion que l'on peut retrouver sur les rares écrits les concernant. Bien souvent on peut lire que les musiciens mentionnés ne sont autres que ceux de Eyes of Blues, sans qu'il soit fait mention de ceux de Strawberry Dust.

Cet album qui aurait pu faire l'effet d'une bombe dévastatrice, s'estompa donc dans la nature, noyé par le flot d'innombrables sorties de chef d'œuvres dans l'année, et surtout en raison d'une absence totale de promotion.
En effet, Mercury préféra centrer ses efforts et son attention sur le tout frais « An Old Raincoat Will Never You down » de Rod Stewart, au potentiel marketing plus évident, et prometteur. Dépité, Strawberry Dust/Ancient Grease mourut prématurément.

Reste cette galette dévoilant une machine de Hard Blues torride, pesant et hargneux, avec quelques effluves psychées éparses héritées des sixties, typique d'une certaine émergence de ce style de musique en 69-70 aux USA, comme par exemple, pour les plus connus et représentatifs, Mountain et Cactus. Moins pesant que les groupes successifs de Leslie West, mais ça demeure du lourd. On pourrait également mentionner Frijid Pink, Incredible Hog, Highway Robbery, Toe Fat, Dust (1er opus), Hackensack.

Du Hard-Blues donc, ou encore du Heavy rock, agrémenté d'orgue Hammond, de slides, de guitares acoustiques, ou même d'harmonica. Comme l'énorme "Freedom Train", qui débute l'opus. Le premier mouvement préfigure le Stoner avec ce riff pesant, lent, crade, joué sur une guitare qui semble accordée deux tons plus bas avec des cordes extra-light. La basse suit le mouvement. La voix est grave et éraillée ; elle paraît lasse, fatiguée, vomissant presque ses premiers couplets avant de progressivement prendre du poil de la bête jusqu'à s'époumoner. Des traits de slides, un premier solo assassin suivi d'un Hammond saturé venant se greffer à la guitare, un second solo en slide, le tout sur une batterie mimant le rythme d'une locomotive (lourde, très lourde la loco). Un véritable rouleau compresseur. Ou encore le le titre de clôture, "Women & children first", du même tonneau : un Hard-blues véritablement Heavy, avec une rythmique à la wah-wah lourde et syncopée, une basse en avant avec des licks typés « Félix Pappalardi », un harmonica comme en jouera plus tard Steven Tyler, l'orgue Hammond en appui se lâche dans solo furieux, et le chanteur éructe littéralement.

Entre ces brûlots de Hard-blues, quelques ballades s'immiscent comme un baume pour apaiser les esgourdes malmenées par les coups de butoirs successifs.
« Odd Song », et "When the Snow Lies forever" sont deux superbes ballades (dont une qui se mue tout de même en Heavy rock) dans un style proche de Rod Stewart (tiens justement), avec un piano, qui, s'il n'a évidemment pas la sensibilité d'un Glenn Gould, n'en fait pas moins preuve d'un touché qui est souvent absent chez la plupart des pianistes rocks en général.

Petit intermède également avec le folk-rock « Time to Die », bien dans la mouvance de groupes dits Heavy lorsqu'ils sortent leurs sèches (Uriah-Heep, Led Zep, Humble-Pie).
Le bonus offre une prise alternative, allégée (moins lourde donc), voire
commerciale de "Freedom train", plus canalisée, par moments à peine reconnaissable, mais toujours de qualité. 
En 1971, John « Pugwash » Weathers formera, avec les anciens membres de « Eyes of Blue », Big Sleep et réalisera aussi un unique et superbe album, intitulé "Bluebell Wood", pour un rock progressif vraiment personnel et de grande qualité. On y retrouvera « Odd Song » dans une version plus rock, qui pour le coup, à l'inverse de la présente version, représentera le titre le plus enlevé.
La même année, Graham Williams et Gary Pickford-Hopkins rejoignent l'ex Jethro-Tull Glenn Cornick pour la première mouture de Wild Turkey.
Weathers rejoignit le Piblokto! de Pete Brown avant Gentle Giant. En 2006, il intégra la nouvelle formation de Wild Turkey, avec également Graham Williams et Gary Pickford-Hopkins.

En 1973, les Graham, Mortimer et Williams, forment Racing Cars. Un groupe Pop qui obtint un hit en 1977. Leur premier opus eut un certain succès au Royaume-Uni. Nous sommes bien loin du son lourd et graveleux de « Women and Children First ». Même la voix de Morty s'est radoucie.
Plus tard, Graham Mortimer officia dans les chœurs de Tina Turner, Bryan Adams et les Beach-Boys.

Graham Mortimer (Morty) : Chant
Graham Williams : Guitare
Jack Bass : Basse
Dick Ferndale : Batterie


  1. Freedom Train (Weathers) - 4:05
  2. Don't Want (Weathers / Stevens) - 5:08
  3. Odd Song (Pickford-Hopkins / Weathers) - 5:45
  4. Eagle Song (Weathers) - 5:01
  5. Where The Snow Lies Forever (Ryan) - 5:12
  6. Mother Grease the Cat (Stevens) - 5:16
  7. Time to Die (Stevens / Weathers) - 4:07
  8. Prelude to A Blind Man (Curran) - 5:06
  9. Mystic Mountain (Weathers) - 3:34
  10. Women and Children First (Weathers) - 6:39
  11. Bonus tracks : Freedom Train (alternative version) - 3:28


Désigné comme un Must dans l'encyclopédie de Denis Protat.






Deux titres, deux facettes.


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