vendredi 16 novembre 2012

ARGO de Ben Affleck (2012) par Luc B.



Ce film est tiré d’une histoire vraie. Mention classique au générique de pas mal de films américains, et qui n’augure généralement rien de bon. Dans le cas présent, cette petite phrase permet surtout de nous rassurer : le scénariste Chris Terrio a toutes ses facultés mentales. Imaginez une histoire pareille ? Impossible ! Donc ce doit être vrai...    

Rappel des faits. En 1979 le monarque iranien – le Chah - est contraint de fuir devant la pression de son peuple. Après plusieurs étapes, il finit aux Etats Unis où il est soigné pour un cancer. Levée de bouclier à Téhéran, où plusieurs centaines d’étudiants pro-Khomeini manifestent leur colère devant l’ambassade américaine. Le Chah était un tyran, il doit être rapatrié et jugé dans son pays. La situation dégénère, le bâtiment est pris d’assaut, le personnel sera retenu en otage pendant plus d’un an. Sauf six d’entre eux, qui ont pu fuir par une porte dérobée, et se sont réfugiés à l’ambassade canadienne. Ce sont ces six personnes que la CIA a décidé de sortir d’Iran.

Cette mission sera confiée à un agent spécial exfiltration, Tony Mendez.

Ben Affleck nous plonge d’entrée de jeu dans le chaos, avec la prise d’assaut de l’ambassade américaine, reconstituée au millimètre près (les photos du générique de fin l’attestent). La tension est là dès le début, accentuée par l’utilisation d’images télé, et de caméras de surveillance. Kaléidoscope de points de vue qui confirme ce qu’on craint : ça va très mal se terminer ! A l’intérieur aussi c’est tendu. Le personnel diplomatique est dépassé, on étouffe, on panique, on déchiquète, on brûle, on détruit tous les documents officiels pouvant tomber aux mains ennemies. Les digues cèdent, et des centaines d’étudiants iraniens survoltés surgissent de partout. L’émeute tourne à la prise d’otages. Ben Affleck trouve le ton juste, un traitement quasi documentaire, très réaliste, et reste concentré sur ses personnages, inquiets, déboussolés.

Changement de ton, on vire ensuite au film d’espionnage politique comme Sydney Lumet, Alan J. Pakula en étaient friands dans ces années-là. Et comme ses illustres prédécesseurs, Affleck privilégie ici les plans d'ensemble, les salles enfumées, les cendriers qui débordent, la frénésie, la tension toujours. Mais le traitement est plus cocasse. D’abord avec les scènes de brainstorming à la CIA ! Toutes les idées sont les bienvenues, y compris faire évader les gus à vélo (en Iran… en plein hiver… ben voyons !). Tony Mendez dissèque et réfute les propositions, il y a toujours un détail qui cloche. Et puis eurêka ! En regardant LA PLANETE DES SINGES à la télé, il a l’illumination : faire passer les six diplomates américains pour une équipe de tournage canadienne, en repérage en Iran ! Il doit convaincre sa hiérarchie et le secrétaire d’Etat. Pour monter son faux repérage de film, il faut d’abord faire croire à tout le monde que le film est réel. Et on trouve-t-on des gens dont le métier est de fabriquer du faux-réel : à Hollywood !

Troisième phase, on tourne à la satire. Tony Mendez prend contact avec un producteur sur le retour, qui se charge de monter le coup. Pour que tout le monde y croit (y compris en Iran) il faut un scénario, de l’argent, des acteurs, un storyboard, et une campagne de presse… Là Ben Affleck s’en donne à cœur joie, dans la description d'un Hollywood en pleine décrépitude (les lettres "HOLLYWOOD" sur la colline) entre l'industrie cynique qui ne croit qu'au pognon et les derniers producteurs qui croient encore à la magie du cinéma, mettant en scène un duo improbable (Alan Arkin, qui jouait le grand père cocaïnomane de MISS LITTLE SUNSHINE, et l’inénarrable John Goodman) trop contents de monter cette arnaque monumentale. Le faux-film en question s’appellera ARGO, une série Z de science-fiction qui n’est pas prête de faire de l’ombre à STAR WARS ! Là, on rit franchement devant l’énormité de l’arnaque, des dialogues, des saillies, mais rappelons que… tout est vrai !

Il faut faire vite, car les Gardiens de la Révolution, installée dans l’ambassade américaine, pourraient s’apercevoir qu’il manque six otages, et si on les retrouve à l’ambassade canadienne, cela mettrait aussi Ottawa dans un sale pétrin…

Ben Affleck poursuit son film sur le mode plus classique du thriller, mais la tension ne retombe pas. Tony Mendez embarque pour l’Iran, se fait passer pour un producteur-associé, canadien, dépose une autorisation de repérage et de tournage au ministère de la culture iranien. On sait qu’il risque beaucoup. L’agent Mendez est en territoire ennemi, et partout règne la suspicion, la paranoïa, la surveillance (la scène du souk, en minibus). Affleck resserre les boulons. Pas de scène superflue sensée flatter tel personnage. D’ailleurs, Mendez (joué par ben Affleck) est un type las, qui ne sourit jamais, parle peu. Ce n’est pas un héros, c’est un employé, il fait son job. Pas de sentimentalisme, ou d’élan patriotique.

Il y a un vrai savoir-faire du réalisateur pour créer un suspens sur une histoire dont on connait pourtant l’issue. Ben Affleck montre en parallèle la préparation et l’exécution de l’évasion, et la recherche des six otages manquant à l’ambassade des Etas Unis par les Gardiens de la Révolution de Khomeini.  Il y a ces scènes hallucinantes montrant des femmes et des enfants chargés de reconstituer les documents découpées en lamelles, et notamment les photos du personnel américain, de manière à identifier les six fuyards. Aujourd'hui, Jack Bauer aurait déjà redirigé un satellite sur Téhéran grâce à son PDA, mais en 1979...

Ben Affleck tourne aussi des scènes impressionnantes de rue, montrant le déchainement de violence, les exécutions sommaires, le chaos de civilisation, un peuple qui passe d’une dictature impérial au régime des Mollahs. On objectera sans doute un retour aux règles conventionnelles du thriller, sur les dernières minutes de l’évasion, avec le passage du dernier barrage douanier, le coup de fil à la production, l’ultime poursuite sur le tarmac. Mais force est de reconnaitre que tout ça est joliment troussé ! Par contre, je déplore l’utilisation d’une musique dégoulinante de violons pompeux, signée Alexandre Desplat. Grosse faute de goût, surtout quand 20 minutes plus tôt on a droit à « When the levee breaks » de Led Zep…

Quelle est l’idée que veut faire passer le film ? Que Hollywood peut faire libérer des otages ? Visiblement oui, ça a marché ! Mais attention à ne pas prendre le film au premier degré. Qu’Hollywood soit un outil de propagande, on le sait, depuis les années 50’s, la Guerre Froide, et on sait aussi que l’armée américaine a toujours vu d’un très bon œil le déploiement à l’écran de leur matériel de guerre le plus sophistiqué. Sauf que dans le cas de ARGO, il s’agit d’un faux film, donc l’arroseur arrosé est Hollywood elle-même ! Ben Affleck s'amuse à montrer qu'à Los Angeles, l'important est d’investir son fric, faire parler de soi, brasser du vent, peu importe que la production en question soit vraie ou bidon ! 

Il y a une mise en abime assez intéressante je trouve. La fabrication d'un faux-film, racontée dans un vrai film, fiction invraisemblable mais pourtant basée sur des faits réels, où le souci de véracité est poussé au maximum, comme le montre le générique de fin. Toute la reconstitution de l’époque est incroyable, ce qui brouille encore plus les pistes !   
Le fait que cette mystification soit justement l’œuvre de Ben Affleck, rend la chose plus cocasse ! Souvenez-vous, cet acteur insipide, une belle gueule au service de navets comme ARMAGUEDON, PEARL HARBOR… et qui telle Cendrillon se métamorphose à 40 ans en très bon réalisateur : GONE BABY GONE (2007) et THE TOWN (2010). Il est où le vrai Benji ? Celui d’avant, ou celui d’après ?

Le film est co produit par George Clooney. Ce qui nous rappelle que Ben Affleck appartient à cette génération d’acteur/réalisateur/producteur qui se sentent concernés par leur pays, leur démocratie, abordent des sujets plus sérieux, plus pointus, et remettent leur propre image en cause. Mais contrairement au Clooney réalisateur dont les films sont tout de même un peu figés, sentencieux, ARGO se voit avant tout comme un thriller haletant, rigolo et cocasse.  



ARGO (2012) réal : Ben Affleck ; sc : Chris Terrio Couleur - 2h00 - format scope 2:35 

2 commentaires:

  1. Plein d'échos favorables de ce film, ce que tu confirmes ...

    Ont-ils mis "Storm the Embassy" des Stray Cats dans la BO ? Le titre était une prise de position (assez juvénile et réac)de Setzer sur ces évènements ....

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  2. Big Bad Pete21/11/12 11:00

    Excellent ! Je l'ai vu hier suaire.
    On retrouve bien l'ambiance des films d'espionnage 70's, mais avec la dimension loufoquement moderne pour casser les clichés et surtout, surtout au début une espèce de mea-culpa vraiment rare dans le cinoche yankee...
    Avouer que le Shah d'Iran a été placé à la tête du pays par un coup tordu de la CIA, c'est pas courant.
    Donc ceci devrait couper court aux critiques pisse-vinaigre de ceux qui trouvent que les iraniens sont mal représentés. Dans l'ensemble, ce sont des gros bourrins, voui, sauf la discrète et quasi-anonyme gouvernante de l'ambassade canadienne; mais les ricains sont des manipulateurs de première bourre.
    1 partout, la balle au centre ?

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