mercredi 28 novembre 2012

Gwyn ASHTON "Radiogram" (2012) - by Bibi



Gwyn Ashton aurait pu rester à jamais un galérien, écumant jusqu'à épuisement les petits clubs australiens, à moins que par lassitude il finisse par raccrocher son antique Stratocaster. Seulement voilà, Gwyn a persévéré, et, à trente-sept ans, en 1998, a enfin eu  l'opportunité de sortir un premier opus. Une totale réussite. Un Blues-rock âpre et torride comme le bush australien, piquant et venimeux comme leurs bestioles endémiques, survolté à l'image des scènes foulées par les Rose Tattoo, Kings of the Sun, Midnight Oil. Le tout sans fard, sans lissage, sans concession.

Gwyn est un Gallois qui émigra avec ses parents pour l'Australie, lorsqu'il n'avait que cinq ans. La première ville d'accueil fut Perth. Il se souvient d'un pays très dur à l'époque, avec des autochtones renfermés sur eux-mêmes, se méfiant des inconnus. Certaines villes étaient encore isolées les unes des autres (les télécommunications n'étant pas totalement développées sur l'ensemble du territoire).
Son premier contact avec la musique, outre la télévision galloise, était ses parents : une mère qui jouait du piano et chantait dans une chorale, et un père qui tâtait de l'harmonica.


Ashton en 1998 avec sa Stratocaster  '61
Comme beaucoup, son premier flirt à douze berges... euh ?... pardon... première guitare à douze ans ; une acoustique (« aux cordes trop hautes »). Plus tard, il passe aux choses sérieuses avec une Maton Sapphire (guitares australiennes assez bien conçues pour séduire George Harrisson et les Kinks), puis une copie japonaise de LesPaul (une Tokaï ?) et enfin en 1976, une Stratocaster.
C'est à Adelaïde qu'il se forme à la scène via différentes formations. D'après lui, dans les années 60 et 70, c'était une ville propre à accueillir et à émuler des jeunes groupes. Pour l'ambiance, il la compare à Austin. Cold Chisel et The Angels en sont originaires. Toutefois, il part dès 1983 pour Sydney où il fréquente Malcom Young qui habite la même rue. Son batteur d'alors n'est autre que le neveu du rythmicien à la Gretsch 6131 du fameux combo aussie.  Dès que Sydney commence à fermer ses clubs de musique live au profit des discothèques, Gwyn part pour Melbourne. Entre temps, il écume les moindres bars où on l'accepte, conduisant parfois lui-même pour rallier le gig suivant. Et là-bas, les routes sont forts longues... C'est exténuant, difficile, et le public est rude et parfois sans ménagement pour les musiciens (une fois il joue dans un club où la scène est ceinturée d'un grillage de poulailler, pour protéger les musiciens des projectilescomme les Blues-Brothers dans le Club de Country -), mais il ne raccroche pas. En 1990, il ouvre pour Rory Gallagher. Une figure importante pour Gwyn. Plus tard, il aura l'occasion de jouer avec Ted McKenna (sur « Prohibition »), avec Gerry McAvoy et Brendan O'Neill (sur « Fang it »). Il reprendra également deux titres de l'Irlandais : « Secret Agent » et « Who's that Coming ». Malheureusement, Gwyn souffrira de la comparaison avec Rory. Non sans fondements, cependant parfois exagérée, certains ne focalisant que sur les points communs. Conscient de la critique, il craint que l'on ne le considère que comme un simple clone.
Il parvient à partir pour les USA où il rencontre Albert Collins (le souvenir d'un être d'une grande gentillesse), Sue Foley, Guy Forsyth (qui louche sur sa National Duolian de 1936), et Bill Perry au Manny's Car Wash à New-York (forte impression). Souvenirs d'un public enthousiaste, et le plaisir de jammer avec un tas de musiciens.

Gibson Firebird
En 1994, il réussit à décrocher cinq jours de studio ; trois servent à l'enregistrement et le reste pour le mixage. « Feel the Heat », qu'il finance lui-même, est une ode au Blues-rock franc, vindicatif et tranchant. « Je trouve les accords de « Someone like You » un peu trop maniérés ; je crains d'avoir joué des septièmes majeurs qui ne sont pas mes intervalles favoris. Ça sonne fillette  », voilà qui cerne le personnage de l'époque. Et effectivement, c'est du rude, mais pas du bourrin. C'est assez proche de Rory Gallagher (plus précisément celui de « Photo Finish », « Top Priority », « Defender » et « Tattoo »), avec une once du 1er Jeff Healey (d'ailleurs le dernier titre, « We'll find a Way », est un slow-blues inspiré par le style de Jeff), de Johnny Winter aussi (ère « Still Alive Well » & « Saints & Sinner »), et parfois aussi de Micky Moody. On a même un « Take me Back Home » acoustique qui évoque ce bon vieux Mungo Jerry. « Feel the Heat » a tous les attributs d'un classique. Malheureusement, Gwyn a du mal à se trouver un distributeur.
En 1996, toujours de ses propres deniers, il enregistre live, d'une traite, en pratiquement 24 heures (!), un magnifique album acoustique (enfin presque, à l'exception de l'orgue Hammond), où on retrouve l'influence des vieux bluesmen tels que Muddy Waters, Howlin' Wolf, Leadbelly, mais également John Mayall.

Avec sa Gwyn Ashton Signature, Los Angeles, de Liutart (luthier italien)
Trois micros (un Seymour Duncan au centre) et vibrato Bigsby B16
La même année, il part tenter sa chance en Europe où il parvient à décrocher de nombreuses premières parties. Enfin en 1998, il décroche un contrat avec Riverside (une filiale blues de Virgin, qui a signé Steve Johnson et Nine Below Zero) qui, encouragé par le « revival » ambiant du Blues et du Blues-Rock (grâce notamment à Gary Moore et aussi aux labels Point Blank et Silverstone qui exposent à nouveau avec succès quelques vieilles gloires, dont Buddy Guy, John Mayall et John Lee Hooker), lui offre une distribution décente pour « Feel the Heat » et une petite promo (limitée à quelques magasines). Le label sort les bandes telles qu'elles, les trouvant bien assez bonnes, jugeant que toute retouche, ou réenregistrement, est totalement superflus (et le mieux peut être l'ennemi du bien). Sans faire l'effet d'une bombe, l'album est chaleureusement accueilli ; tant par la presse que par un public amateur de blues-rock cru et direct. L'Europe découvre un authentique bluesman (pas dans le sens stricto sensu), sans aucune frime (denrée rare), au tempérament rock affirmé. Cela répond à un besoin laissé vacant par des icônes disparues du circuit.
Un certain succès, une reconnaissance, semble poindre le bout de son nez. Gwyn tourne avec BB King, Mick Taylor, Status Quo, Peter Green, The Yardbirds.
En 2000, « Fang it ! » déboule avec une production (de Dennis Greaves, des Nine Below Zero) plus dynamique, qui a cependant gommé les aspérités et l'aura australienne inhérent au premier opus. Pour le coup, il perd aussi en fraîcheur, mais demeure d'un bon niveau.
En 2001, Riverside, afin de ne pas laisser refroidir les braises, sort les enregistrements acoustiques de 1996 : « Beg, Borrow & Steel ».

Avec un Johnny Winter bien fatigué (certainement en 2001)
Ashton part en tournée avec un Johnny Winter malade et terriblement affaibli. La tournée attire certes du monde, toutefois à cause d'un Winter bourré de médicaments, ne tenant plus sur ses jambes, Ashton est obligé de refuser les rappels au grand dam d'un public enthousiasmé par sa musique énergique, directe et sincère, (et qui ne perd pas de sa superbe en concert). Lors de cette tournée, Winter faisait hélas bien pâle figure à côté du Gallo-australien (chantant peu, cédant alors volontiers le rôle à l'harmoniciste qui l'accompagnait).
Un peu plus tard, Gwyn remplace Brian Robertson au sein du « Band of Friends », une réunion de musiciens (avec Gerry McAvoy, Lou Martin, Brendan O'Neill ou parfois Ted McKenna, et Mark Feltham) qui rend hommage à Rory Gallagher. Effectivement, il ne peut avoir de meilleur choix que Gwyn pour ce « Tribut band ». D'un autre côté, cela ne fait qu'apporter de l'eau au moulin de ses détracteurs. Ceux qui l'accusent de n'être qu'un clone du héros de Ballyshannon, allant jusqu'à copier sa coiffure et son look, ses chemises à carreaux (?!). D'abord, Gwyn préfère apparemment les chemises à fleurs ou Paisley (même si on a pu le voir occasionnellement avec des carreaux...), et les cheveux... ben, ils sont un peu longs... faut arrêter les conneries. Oui, son jeu rappelle souvent celui de Rory (le matos aussi, Strato 61, Telecaster et National), mais pas que... et puis merde, hormis deux reprises, Gwyn ne pompe pas. Comme d'autres avec Hendrix, on peut à la limite considérer qu'il est un continuateur d'une forme de Blues-rock popularisé par l'illustre Irlandais.

Ensuite, progressivement, il semble disparaître de la scène, si ce n'est pour réapparaître sporadiquement avec les Band of Friends, jusqu'à ce que le label Dixiefrog édite, en 2006, « Prohibition » (avec Chris Glen et Don Airey). Malgré 2/3 titres en deçà  c'est un bon cru doté cette fois-ci d'une production ad-hoc.

"Killer" Hickman & Ashton
En 2009, devant la défection des petits labels, et la nouvelle donne du marché (internet ?), Ashton crée son propre label (Fab Tones) et, dans la foulée, sort « Two Man Blues Army » qui, comme son nom l'indique, n'est joué que par deux musiciens : Gwyn, évidemment, et Kev « Killer » Hickman à la batterie. Un jeune bûcheron plein de ressources : une bonne frappe offrant un jeu fluide et dynamique. Noël Redding et Corky Laing ne sont pas loin. Ce binôme (qui a été présenté comme la rencontre des White-Stripes et de Rory Gallagher - je citerai plus volontiers l'Electric Duo de Jack Bon) délivre un Blues-rock qui défouraille, un peu « Garage », qui va droit à l'essentiel et envoie la purée, mais qui n'aurait été que bien meilleur avec... un bassiste.

Et puis voilà, qu'en 2012, débarque sans crier gare ce superbe « RADIOGRAM ». Peut-être bien son meilleur album (le temps en jugera). Cette fois-ci, Gwyn a décidé de réintégrer la basse à ses compositions (sage décision) et d'en jouer.
Il s'est offert le luxe de quelques invitations. Ce qui apporte une richesse supplémentaire à « Radiogram ». Néanmoins rien d'extraordinaire, ni de vraiment notable. Cela demeure du pur Ashton, sans sucre ajouté, ou rehausseur de goût. Les divers apports se fondent dans la musique du binôme, servant plus à étoffer une ambiance, ou bien à exacerber un feeling.
Ainsi on retrouve Kim Wilson pour le dernier chorus d'harmonica de « Little Girl »; Mark Stanway, le clavièriste de Magnum (avec qui Gwyn a tourné en 2011) et de feu Grand-Slam (de Phil Lynott), bien loin ici de ses pérégrinations FM ou Rock-progressif, en nappage d'orgue sur « Don't Wanna Fall », « Fortunate Kind » et « Angel »; Robbie Blunt (ex-guitariste de Silverhead, le groupe de Michael Des Barres, puis de Robert Plant) riffant sur « Fortunate Kind »; Don Airey a nouveau présent, ici sur « For Your Love »; Mo Birch (UB-40, Go West, Culture Club, actuellement chanteuse de folk-rock, elle est dotée d'une voix volontaire et légèrement masculine) en tant que choriste, et Henry Parker apportant sa douze-cordes sur « Don't Wanna Fall » et son acoustique sur « Fortunate Kind ».
Ashton avec une Italia (production anglaise) & Hickman

Survol succinct :
« Little Girl » envoie d'entrée la sauce : voir la vidéo promo (hé ! Ho ! Il s'foule pas l'Bruno !! Va falloir revoir les honoraires)
« Don't Wanna Fall » évoque le meilleur de Rory Gallagher lorsqu'il se fait lyrique, avec un p'tit quelque chose de Bertignac sur le refrain et le final.
« Let me in » grosse présence de l'harmonica de Johnny Mastro (le bourrin de Mama's Boys – celui de L.A et non des McManus brothers-), rythmique de semi-remorque à plein gaz, avec chauffeur déjanté qui saute sur son siège chantant à tue-tête, les yeux-fermés, « can't understand how you treat your man, woman let me in », lâchant le volant pour une partie de air-guitar.
Instant romantique avec « Fortunate Kind » entre Stones 60's et Jeff Healey.
« I Just Wanna Make Love » (de Willie Dixon) à la sauce Hendrix. Gwyn traumatise son ampli, triture ses cordes, brutalise son vibrato et s'acharne sur une wah-wah.
« Dog Eat Dog », blues binaire, sec, simple mais porté par une conviction sans faille.
« Angel » slow-blues âpre et aride.
« For Your Love », les chœurs de Birch et Parker sont à l'unisson du riff puissant et langoureux, et ne cessent que pour laisser place au chant, également à l'unisson. Les paroles ne se résument qu'à huit lignes en incorporant à chaque fois « I've been waiting... », pour souligner l'état obsessionnel, impatient, fébrile, aux prises avec le démon de minuit.
« Comin' Home » débute comme du Cars en mode bluesy avant de lâcher la purée et de retrouver la chaleur des terres australes via Rose Tattoo (ère « Scarred For Life »). A prescrire en cas de coup de fatigue ou comme réveil-matin.
Final sur un magnifique hommage à Roy Buchanan (il semble en pleuvoir en ce moment). Comme il l'avait déjà dit lui-même, Ashton est avant tout un fan, ce qu'il a maintes fois prouvé, notamment par ses hommages à Stevie Ray Vaughan, Jeff Healey, Albert Collins, ses reprises de Gallagher et le Band of Friend, et maintenant Roy. Comme pour ses précédents « tributs », il incorpore à son jeu des phrases et des licks propres aux concernés, plutôt que de se contenter d'une simple reprise. Cet instrumental, inspiré des « Roy's Bluz », « After Hours » et « Pete's Blues » ne mue que progressivement en Buchanan ; comme une lente possession. Et on se rend compte, qu'en fait, il y a parfois pas mal de Buchanan (époque 73-75) dans le jeu du Gallois.


Conclusion : avec cette galette Gwyn Ashton se hisse parmi les défenseurs d'un Blues-rock cru, franc, intemporel, sans esbrouffe, ni paillettes. 
Rien que du lourd, pas un temps mort. Réussite totale.
Gwyn Ashton est de retour.





A Rapprocher de :
Rory Gallagher ("Tattoo")
Johnny Winter ("Roots") & ("Live at the Fillmore East")
Jack Bon (Electric Duo "Low Class Blues")

3 commentaires:

  1. À Loison-sous-Lens, le Twenty-club est devenu salle Aimable-Cuvelier, la salle des grands banquets ! Le 5 mars 2005, Jack Lang dévoile une plaque commémorative et l’association Blue Box décide de mettre sur pied chaque année « Éclats de blues ». « Un hommage à Hendrix avec la volonté de ne pas s’enfermer dans le mythe Hendrix »

    Et bin ouai.. j'ai vu Gwyn Ashton dans cette petite salle mythique et je peux vous dire que cela a dépoté sévère ce soir la.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'oublie de préciser... Hendrix a fait un show dans cette salle en 1967.

      Supprimer
    2. Veinard !
      Pour ma part, je n'ai pu le voir qu'en première partie de Johnny Winter. Et en plus, 'suis arrivé en retard, et on a manqué la première pièce.
      Véritable ovation. Malheureusement, le manager de Johnny Winter avait apparemment lourdement insisté pour pour qu'il n'y ait aucun débordement d'horaire.

      Supprimer