vendredi 30 novembre 2012

L'EXORCISTE de William Friedkin (1973) par Luc B.


- Vous ne devriez pas regarder par dessus mon épaule quand j'écris, Sonia...
- Pourquoi, c'est pas poli ?
- Non, ce n'est pas ça, mais je parle d'un film... qui pourrait vous impressionner...
- Pfff... Même pas peur ! J'ai déjà vu 8 fois le dernier Twilight...  Vot' truc là, c'est en noir et blanc ? 
- Non, en couleur, mais j'ai choisi des photos noir et blanc, c'est moins horrible...
- Faites voir les originaux... 
- Non Sonia n'ouvrez pas !!!
- OOOH... OOAARRGGHHH.... SLURPP BURRRPPP BEEÛÛRGGGG !!!
- Hé !!! Mon tee-shirt Born in The USA, merde ! Tu m'as gerbé d'ssus ! Vade Retro Satanas !!! 
- Oh m'sieur Luc, j'suis désolé, z'êtes tout vert maintenant... Je vais chercher le Sopalin !




FRIEDKIN : "CRAZY" BILLY


William Friedkin sort tout juste du succès oscarisé de FRENCH CONNECTION, quand on lui propose l’adaptation du bouquin de William Peter Blatty. Après que le tout Hollywood ait refusé de réalisé cette horreur d’histoire. Friedkin fait partie de ce groupe de cinéastes dont nous avons déjà parlé ici (clic vers LES DENTS DE LA MER et LE PARRAIN) issus du Nouvel Hollywood. Il a des posters d’Orson Welles dans sa chambre, et vénère les cinéastes français de la Nouvelle Vague (il fut le mari de Jeanne Moreau, et son premier choc cinéma a été « Les Diaboliques » de HG Clouzot). Pour la sortie de son film à Paris, il invita Truffaut, Claude Berry et Clouzot au Fouquet's. 

C’est William Peter  Blatty lui-même qui adapte son propre livre et produit le film, mais Friedkin lui fait tout réécrire, pour avoir une histoire linéaire, et non une succession de flahs-back. Il obtient un salaire de plus de 300 000 dollars, et 10% sur les entrées (5% cédés par Blatty, et 5% de la Warner, le distributeur). Et surtout, Friedkin obtient le final-cut, autrement dit, le dernier coup de ciseau, le contrôle du montage. Ce qui signifie, au cinéma, le contrôle total du film. 

Friedkin est un fou furieux, autoritaire, agressif. Il a des méthodes de tournage très spéciales. Sur la photo de droite, on le voit diriger Max Von Sydow. Vous remarquerez qu'il porte une parka, des gants, une casquette... Car tout le plateau était refroidi par un système de climatisation, ce qui a couté une fortune, pour que les comédiens aient vraiment froids en entrant dans la chambre de Regan, et que de la buée sorte de leurs bouches ! 

Autre exemple, à la fin, lorsque qu’un prêtre donne l’absolution à Karras, mécontent de l’acteur au bout de 15 prises, Friedkin lui demande : me fais-tu confiance ? Oui répond l’autre. Friedkin le gifle violemment, et enchaine : on tourne ! L’acteur, décontenancé, encore tremblant de rage, transmet à son interprétation l'onde de choc nécessaire ! L’actrice Ellen Burstyn (la mère) garde aussi un bien mauvais souvenir du tournage. Lorsque son personnage est violemment repoussé par la petite Regan, l'actrice avait un harnais à la taille. Un cascadeur, avec une corde, devait la tirer en arrière. Plus elle demandait à y aller mollo, plus Friedkin exigeait l’inverse. Au tournage, elle fit un bond en arrière si violent, qu'elle s’en péta le coccyx. Et les grimaces et hurlements de douleur à l’image ne sont pas feints.  




Y'A DES RATS AU GRENIER


Le scénario nous présente deux êtres en souffrance, dans des situations opposées. D’abord le prêtre Damien Karras, qui doit s’occuper de sa mère malade, dans un quartier pauvre, et qui sera contraint de la laisser à l’hospice publique. De l’autre, la comédienne Chris McNeil, dans un quartier rupin, qui convoque le gratin de la médecine au chevet de sa fille, atteinte de troubles psychologiques. Nous sommes en 1972, et William Friedkin met en scène une Amérique pétrie de doute. Karras perd sa foi, il le dit, et son look de baroudeur ne fait pas de lui l’archétype du prêtre au cinéma. Chez Chris McNeil, les choses ne vont pas mieux, la famille est décomposée, le père absent, la mère accaparée par son métier, et la jeune Regan en pleine puberté. Un terreau fertile à des développements dramatiques…

Euh… petit rappel des faits à ceux qui n’ont pas vu le film. Regan McNeil, 12 ans, est en proie à des spasmes physiques mystérieux, et des délires agressifs envers ses proches. La situation devient franchement préoccupante lorsque la gamine est prise d’hystérie, de crises de violence inouïes, que son physique se détériore, et que plusieurs phénomènes para normaux se produisent. Impuissant, le corps médical recommande à Chris McNeil de se tourner vers l’Eglise, en vue d’un exorcisme…

Friedkin n’y va pas de main morte. C’est un cinéaste coup de poing. On n’est pas dans l’épouvante insidieuse et cérébrale de SHINING, à mon sens tout aussi traumatisant Certes, nous avons au départ une situation « normale », des inquiétudes (que se passe-t-il au grenier, ces bruits, ces rats ?), des dysfonctionnements psychologiques. Le premier signe réellement dérangeant, c’est l’apparition de Regan qui interrompt une petite fête donnée par sa mère, en pointant du doigt un invité : « Vous mourrez là-haut »… et d’uriner sur le tapis. Scène marquante, parce que honteuse, régressive, et parce qu’elle inquiète la maman. En fait, le malaise qu’inspire le film pendant un bon moment, vient surtout de l’inquiétude de la mère, de son incompréhension, voire, de sa culpabilité. Qu’ai-je fait pour que ma fille me punisse ainsi ? 

Une fois Regan confinée dans sa chambre, Friedkin sort son livre de recettes grand guignol, et nous assène de grands coups, notamment quelques gerbes verdâtres du meilleur effet ! Ce qui est effrayant, c’est qu’à chaque fois qu’on pénètre dans la chambre de Regan, on se doute que ce sera pire. Et on n’est jamais déçu ! A l’horreur de la transformation physique de la gamine, scarifiée, boursoufflée, les lèvres crevassées, s’ajoute son langage ordurier. « Fuck me ! » lance-t-elle au docteur qui vient la voir. Là encore, malaise. De la part d’une gamine. Les insultes sexuelles se multiplient, Regan n’est plus maitresse de son corps, de ses pensées, elle est comme possédée et la voir se masturber frénétiquement avec un crucifix ensanglanté à force de pénétration, reste une image épouvantable. Friedkin avance par palier, mais sans transition. On monte d’un cran dans l’horreur pratiquement mécaniquement. Ce style narrative rend encore le film plus effrayant, car on ne sait plus où cela va s’arrêter. Chris McNeil et son entourage (sa secrétaire, ses domestiques) plongent dans l’horreur d’une situation inexplicable, inextricable. D’autant qu’un odieux doute s’immisce. On a retrouvé un ami de Chris (Burke Dennings) mort, pas loin, dans la rue, sa tête pivotée à 180°… et Chris commence à croire que sa fille pourrait en être responsable…

Le fait que le théâtre des horreurs soit circonscrit à la chambre renforce la théâtralité. La scénographie est importante dans ce film. Un film de la verticalité avec les quatre niveaux : le sous-sol (lieu de l'apaisement, on y parle, on y travaille), le rez-de-chaussée (on s'y inquiète, on y entend les cris), l’étage (la chambre de Regan, théâtre du drame) puis le grenier. Ce grenier où l’on s’inquiète d’entendre de drôles de bruit. Friedkin le filme souvent, en plongée, plans anodins, mais qui interpellent : qu'y-a-t-il au dessus ? Est-on en présence d'une force, d'une autorité supérieure ? Film aussi de l’horizontalité. La chambre en elle-même est située au bout d’un couloir, bordé d’une rampe, et les protagonistes doivent suivre ce couloir pour entrer chez Regan (accompagné d’un léger travelling, genre, une petite pousse sur le cul pour te donner du courage !) comme les gladiateurs empruntent le tunnel qui mène à l’arène.    



DANS L'ANTRE DE LA BÊTE


Ce couloir, cette chambre, n’ont rien de particulier. A vrai dire, tous les personnages sont « normaux ». Comme vous ou moi. Le mal peut frapper n’importe qui. N'oublions pas que l'Amérique se remet à peine du carnage de Charles Manson... Mais à partir du moment où, pour éviter qu’elle se blesse, les montants du lit de Regan sont matelassés, la chambre devient comme un temple païen, un autel démoniaque devant lequel les experts viennent se casser les dents. Jusqu’à la dernière demi-heure, la séquence de l’exorcisme.

Deux prêtres s’y collent, le père Karras et le père Merrin, plus expérimenté, mais le cœur fragile. Et ce qui suit est assez impressionnant, il faut le reconnaitre. Le démon qui a pris possession de Regan (alors doublée par la voix de l’actrice Mercedès McCambridge  qui jouait dans Johnny Guitar) s’attaque au maillon faible : le père Karras. Dont la foi vacille, et qui culpabilise pour le décès de sa mère. Visuellement, Friedkin fait fort, car simple, épuré. Friedkin ne ressasse pas ses effets, n'use pas de flammes, de hurlements de bête ni d'éclair sous un ciel d'orage. Admirez la simplicité des murs blancs, des silhouettes des prêtres noires, avec juste deux taches rouges : la tranche des pages des Bibles. Les deux prêtres mènent une lutte acharnée, psalmodiant « The power christ commands you » et bien "malin" qui dira qui gagne à la fin !

Le film de William Friedkin est ressorti en 2000, avec 10 minutes de plus. Pas franchement nécessaires. Il semblerait que se soit Blatty (également producteur) qui ait souhaité ces rajouts, que Friedkin avait jugés à l'époque inutiles. C’est cette nouvelle version que j’ai vue pour préparer cet article. On y voit une scène soi-disant fameuse, celle de l’araignée. La gamine, à l’envers, descendant l’escalier et crachant du sang. Le plan dure 3 secondes… Friedkin n'était pas satisfait du trucage. Mais surtout, en faisant sortir Regan de sa chambre, le nouveau montage brise l’unité de lieu. Une Regan/araignée sur son lit, aurait été plus impressionnante. On voit aussi des incrustations d’images un peu partout, des têtes de démon. A l’origine, ces images étaient subliminales. Friedkin avait piqué cette idée d'image en surimpression à Alain Resnais dans L’ANNEE DERNIERE A MARIENBAD. Plus quelques scènes de dialogues rallongées, et une première visite chez le médecin.

Parmi les images marquantes de ce film, les scènes de possession bien sûr, la scène du lit qui tremble, mais aussi l’arrivée du père Merrin (joué par le grand Max Von Sydow), longue silhouette, par un soir de brume – repris pour l’affiche. J’aime aussi le personnage de l’inspecteur Kinderman, joué par Lee J Cobb (photo). Son rôle dans l’intrigue est minime, mais il est comme une présence rassurante, car c’est le seul à rester concret, cartésien, à ne pas se laisser embarquer par le surnaturel. Chris McNeil est jouée par Ellen Burstyn, grande actrice du Nouvel Hollywood, vue dans LA DERNIERE SEANCE, ALICE N’EST PLUS ICI, et tiens tiens… PROVIDENCE d’Alain Resnais, et plus récemment dans REQUIEM FOR A DREAM. Le père Karras est joué par Jason Miller, un premier rôle, on ne reverra pas souvent cet acteur ensuite… Et la jeune Regan est jouée par Linda Blair. On a beaucoup glosé sur les conséquences épouvantables du tournage sur la jeune actrice. La réalité est hélas plus simple. Elle a été confrontée au succès très jeune (elle tourne depuis l’âge de 5 ans) mais n’a jamais eu de rôle marquant ensuite. Si on ajoute une arrestation pour possession de dope…  



LA MESSE EST DITE


Devant l’horreur du spectacle, et la fascination aussi, la Warner ne fait pas d’avant-première. On balance direct cet objet filmique inédit à la face du public. Inédit parce que c'est quasiment la première fois qu'un grand studio investit autant d'argent dans un film d'horreur. Le genre est encore marginal. (Mais la Warner s'en souviendra en distribuant SHINING quelques temps plus tard. D'ailleurs, Kubrick avait été pressenti à la place de Friedkin, mais souhaitait être aussi producteur, ce que Blatty avait refusé). L’Amérique ne va pas s’en remettre. Et bien sûr,fera un succès monumental au film ! Le public est dégouté et fasciné à la fois ! C'est un des premiers films qui utilise la stéréo, qui désoriente le public grâce au son. Les trucages de lévitation, de chambre secouée, de gamine désarticulée, restent aujourd'hui extrêmement impressionnant. Et puis cette légende des images subliminales (genre, messages diaboliques dans les textes de Led Zep passés à l'envers...) qui terrifient, et le fait que pas moins de 9 personnes travaillant sur le film soient décédées pendant ou après le tournage... Ça fout les jetons, non ?

Le film transmet aussi des idées très conservatrices. Sans ce père absent, cette mère à mi-temps, le Malin n'aurait pas trouvé sa place chez les McNeil. La science est vilipendée. Repli sur soi. Refuge dans la religion. Le film sort le lendemain de Noël (sic) le 26 décembre 1973, la même semaine que MEANS STREET de Scorsese (qui du coup a été totalement éclipsé) et L'ARNAQUE, alors que DELIVRANCE et ORANGE MECANIQUE continuaient à remplir les caisses de la Warner. Et aux Oscars, le film de Friedkin était en course aux côtés de SERPICO et LE DERNIER TANGO A PARIS... Pas mal, hein ? Mais L'EXORCISTE ne fut pas récompensé à la hauteur de son triomphe public (meilleure adaptation, et son) et on imagine William Friedkin, fou de rage, décharger quelques barillets dans son plafond. Ah oui, parce qu'il aimait bien tirer des coups de feu sur son plateau, pour mettre la pression à ses équipes... Et puis L'EXORCISTE a fait un heureux inattendu : le musicien Mike Oldfield, dont quelques mesures de "Tubular's Bell" illustrent une scène au début du film. Le triomphe du premier a aussi fait le succès du second...

NB : Pour faire plus court (sic) j'ai volontairement omis de parler de la longue séquence d'ouverture en Irak.  


L'EXORCISTE (1973 - 2000)

Couleur  -1h55/2h05  -  format 1:85



- Sonia, regardez ailleurs, je viens juste de me changer...

7 commentaires:

  1. Ben merci ! Je ne savais pas que William Friedkin était comme ça ;) Le froid glacial dans la chambre, la gifle, les coups de feu sur le plateau, j'adore ! Comme j'adore ce film d'ailleurs, et la lecture de ce papier m'a fait revivre le film encore mieux.

    Sylvie

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  2. j'ai aussi appris beaucoup de chose sur ce film qui restera dans les esprits! Très belle chronique et le discours avec Sonia est génial et te met bien dans le bain !
    La langue démesuré que sort Linda Blair est une prothèse qui resservira a d'autre film comme le délirant et parodique Scary Movie 2 avec James Wood dans le rôle du père Mc Feely ou ça ce gerbe dans la figure à qui mieux mieux !

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  3. Merci Sylvie. Et pat, j'avais pensé accoler la parodie de Scary Movie... Je vous laisse la découvrir sur Youtube, pour les amateurs de grosses flatulences !

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  4. Pas vu au ciné à sa sortie (12 ans en 73, c'était un peu light) mais en 81, la moitié des spectateurs se planquant derrière le dossier d'en face. Sur grand écran, c'est hallucinant! Mon plus gros flip c'est la prise de sang, quand la seringue se remplit et révélera un sang de chacal. J'aime pas les piqûres...
    Friedkin est un grand malade, pas encore pu voir son dernier, Killer Joe, l'histoire d'un mec qui veut faire buter sa mère pour toucher l'assurance vie...
    L'affiche de L'exorciste, je la trouve carrément grandiose, une des plus belle qui m'ait été donné de voir!

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  5. Excellent !! (le com, et aussi le film)
    Mais je sais pas, impression toute personnelle, il me semble qu'il vieillit pas très bien (la longueur ?, le développement des personnages annexes ?), on ne traite plus les films de ce genre de la même façon aujourd'hui ... bon, le sujet était pas évident, surtout à l'époque ... et il reste quand même un paquet de scènes d'anthologie ...
    French connection (toujours d'actualité, amis dealers marseillais bonjour) est beaucoup plus "out of time" ...

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  6. Quel film en effet !

    Je ne pensais pas qu'il était aussi vieux (1973 !).
    En tout cas, même après autant d'années, la puissance malsaine qui s'en dégage encore aujourd'hui continue de me mettre très mal à l'aise, rien qu'en me remémorant les scènes que tu as évoqué ici. Brrr !!! Malsain, malsain, malsain.

    Comme Juan Loco, j'ai toujours trouvé son affiche, hmm... comment dire ? Fantastique !

    Tiens pour le coup Luc, un 6/6 aurait été particulièrement de circonstance vu le sujet traité.

    Pour info, il existe une parodie de l'Exorciste qu'avait fait Benoit Poelvoorde pour Canal+ il y a déjà quelques années. Si "Les carnets de Mr Manatane" vous dises quelque chose...

    Vince.

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  7. Big Bad Pete2/12/12 23:12

    Mouais... j'ai vu ce truc en VHS quand je devais avoir 20 ans ou pas loin... bof... ça m'avait gonflé...
    "Shining" ? Ah, ça oui mon bon monsieur, ça oui, ça m'avait ben plu !

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