vendredi 25 janvier 2013

DJANGO UNCHAINED (2013) de Quentin Tarantino, par Luc B.


Huitième film de Quentin Tarantino, ce DJANGO était attendu comme le Messie ! Parce que Tarantino avait frappé si fort avec INGLORIOUS BASTERDS qu’on se demandait comment il allait faire mieux. Et puis parce qu’après le polar, le film de sabre, le film de guerre, il s’attaquait un nouveau genre : le western. Le personnage de Django fait référence au film de Sergio Corbucci (1966), personnage de chasseurs de prime joué à l’époque par Franco Nero.

Ce DJANGO s’inscrit dans la même veine qu’INGLORIOUS, au sens où Tarantino revisite l’Histoire, la malaxe, fait fi de vérités historiques, s’en amuse, provoque, et passe pour le vengeur masqué, flanqué de son arme secrète : une caméra ! Dans INGLORIOUS, souvenez-vous qu’il punissait le méchant (un certain Adolf Hitler) en le faisant périr bruler vif dans un cinéma parisien ! Pour DJANGO, dont l’action commence au Texas en 1858, il crée un personnage de chasseur de prime Noir, ex-esclave (qui s’appelle Freeman… ben voyons) accoquiné avec un collègue allemand ! Une fois de plus, certains ont hurlé au révisionnisme. Ils oublient que Tarantino c’est le triomphe du cinéma (refus du numérique, on tourne tout en vrai) de l’imagination, et que dans ces conditions, tous les coups sont permis.

L’histoire en deux mots. Un certain docteur King Schültz, allemand, qui est en réalité un chasseur de prime redoutable, rachète l’esclave Django, parce qu’il a besoin de lui pour identifier trois meurtriers qu’il doit traquer. Schültz et Django font équipe, et passent un accord. A la fin de l’hiver, quand ils auront gagné suffisamment d’argent, Schültz s’engage à aider Django à retrouver sa femme, esclave sur la plantation de Calvin J. Candie. Bien sûr, qu’un allemand et un Noir libre, se promènent ensemble, et traversent des états soumis à la ségrégation ne passe pas inaperçu… 

La première heure est tout bonnement épatante. La scène d’introduction est un modèle du genre, la définition du style Tarantino. Le dialogue avant tout, les mots, et lorsque que tous les arguments sont vraiment épuisés, on sort les flingues. Il y a un plan d’importance qui illustre bien la pensée de Tarantino. Lorsque Schültz libère les esclaves, au début, alors que leur gardien est coincé sous son cheval, à leur merci. On se doute qu’il va se faire lyncher, et il supplie : « Euh, attendez, on peut discuter, non ? ». Voilà. Discuter. Le mot est lâché. L’acteur Christoph Waltz, découvert dans INGLORIOUS BASTERDS, joue un Schültz plein de verve, qui désoriente ses adversaires en les noyant sous un flot de parole, comme lorsque lui et Django sont dans un saloon, seuls, encerclés par la ville entière, et pourtant persuadés de s’en sortir indemne ! Et comment on en sort vivant ? Les mots, une fois de plus, la persuasion. Ca m’a rappelé IMPITOYABLE de Eastwood lorsqu’il est dans le bar et que Gene Hackman attend dehors… 

Celui qui manie la langue, c’est Schültz, l’allemand, l’européen, l’homme cultivé, qui trouve révoltant le concept même d’esclavage, mais s’en accommode très bien, parce que c’est bon pour les affaires… Toute l’ambiguïté du film est là, comme avec le personnage de Stephen, le vieux domestique noir, joué par Samuel L. Jackson. Les mots, la langue définit aussi les personnages, comme Candie, joué par Léonardo Di Caprio. Il aime qu’on l’appelle « Monsieur », en français dans le texte. Ca fait classe, noble, "branché". Mais pas qu’on lui parle réellement français, car il ne le comprend pas, et lui faire remarquer le vexerait ! (à ce propos, placer une tirade sur Alexandre Dumas, lui aussi mal-meneur de l'Histoire officielle, dans un western, fallait l'faire !!)

Si Tanratino maitrise le texte, il sait aussi manier une caméra, et ses images sont réellement superbes, les plans larges, les mouvements de caméra classieux. Il sait aussi marier les genres, notamment dynamiter des scènes dramatiques par l’humour, et la scène des cagoules du KKK (dont les trous pour les yeux sont mal foutus, ce qui engendre une discussion sans fin) restera dans les annales ! On se croirait chez les Monty Python ! Il faut aussi voir la dégaine de Django, qui au début choisit lui-même ses vêtements, et se balade au Texas dans une superbe combinaison bleu, chemise jabot, comme le cocher de Cendrillon derrière sa citrouille magique ! Seul Tarantino peut oser un truc pareil !     

Alors, au registre des très bons moments, il y a la séquence à la plantation de Big Daddy (Don Johnson), avec encore une joute verbale superbe, jusqu’aux exécutions, et la charge nocturne des encagoulés. On voit que Schültz s’en sort à fois en brandissant les mandats d’arrêt, justifiant les coups de feu. Thème intéressant : jusqu’où peut-on aller sous prétexte que la loi vous y autorise ? La question se pose de manière plus dérangeante avec l’exécution du fermier, sous les yeux de son fils. Django lui même est réticent. On justifie le meurtre par le passé violent de la future victime. Œil pour œil. Le spectateur en est gêné, Tarantino aussi visiblement, qui filme de très loin, déshumanisant ainsi un peu plus la situation. 

Citons la rencontre entre Franco Nero et Jamie Foxx, et ce dialogue : « le D. de Django est muet / Oui, je sais ». La scène avec Tarantino lui-même, finement dialoguée encore, l’approche subtile de Django pour convaincre ses trois geôliers de le laisser fuir, et le final… explosif ! (faut-il y voir un clin d’œil à Pierrot le Fou ?). Grand moment avec la scène du crâne, où un Di Caprio, plus sadique et dangereux que jamais, se lance dans une démonstration pseudo scientifique prouvant génétiquement la soumission de certains hommes, surtout s'ils ont la peau noire ! Et bien sûr, autre marque de fabrique, l’utilisation de musiques contemporaines, des perles pop, folk, soul, parfaitement intégrées aux images de far west, et des emprunts chez Morricone. Gros clin d’œil au film de Corbucci, la chanson du générique est celle de la version 1966...

- Dites m'sieur Luc, je sens une pointe de déception...
- Ah ma p'tite Sonia, vous sentez bien, vous sentez bien...  

Je crois que le film est trop long. Bien que jamais ennuyant. Merde ! Pas moyen d'avoir des films américains de moins de 2h30 maintenant, quand les idoles de Tarantino torchaient d'excellentes séries B en 90 minutes. Aux vues des réelles péripéties de l'intrigue, 2h45, ça fait beaucoup. Les scènes d’arrivée chez Candie, les diners, les conversations de couloirs... Bien sûr que tout cela est brillamment écrit, réalisé, joué, mais on aurait pu couper ici ou là pour garder la dynamique. On sent tout de même un certain flottement au 3/4 du film. Ça repart bien sur la fin, comme si Tarantino voulait nous dire : regardez, je sais encore faire du Tarantino. La dernière fusillade tient davantage de KILL BILL, par son emphase et les hectolitres de sang qui inondent les murs.  

En fait, le film perd beaucoup à la disparition de Schültz, dont je tairais les circonstances. Il était la flamme du film, le carburant, et du sur mesure pour cet acteur prodigieux qu’est Christoph Waltz (qui s'est fait la tête de Jason Robbards "le Cheyenne" je trouve, dans IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST). Une fois seul, le personnage de Django nous apparaît moins épais. Il était parfait en faire valoir, il peine un peu en solo. Et le film souffre d’un manque d’épaisseur dans la relation entre Django et sa femme. L’idée géniale d’en faire une germanophone (elle s’appelle Broomhilda von Shaft !!) ne débouche sur rien, le personnage est finalement assez secondaire, alors qu’elle est la raison d’être de toutes ces aventures. Comme la sœur de DiCaprio, Lara Lee, qui aurait pu prendre plus d’importance sur la fin, et donc les relations avec son frère auraient pu être plus creusées. N’y a-t-il pas des sous-entendus incestueux ? On aimerait aussi cerner un peu mieux de rôle de Samuel L. Jackson, ambigu à souhait, belle composition, mais poussé par quels motifs exactement ?

DJANGO est un grand film, qui revient sur une période sombre et violente de l’Histoire des États Unis (à des années lumières dans la méthode que le LINCOLN de Spielberg !) sans ménagement pour le spectateur. Le film contient quelques scènes d’une rare cruauté. Une violence que Tarantino laisse hors champs, ou au second plan, ou n’en montre que des flashs. Toutefois, compte tenu de son talent, et de ses réalisations antérieures, on pourra aller lui chercher des poux dans la pellicule, sur le manque de contour des personnages secondaires, et la maitrise du rythme.  

Mais attendez... un cavalier arrive au loin...

- Holà étranger, où crois-tu aller comme ça ?
- J'm'appelle Rockin’JL, j'arrive d'El Rospordeno, en route pour Debloc'City.
- On n'aime pas trop les marioles dans ton genre dans le Tezasse... On peut savoir ce qui t'amène ?
- J'ai à causer à un certain Django.
- Elle est bien bonne celle-là ! Et tu lui veux quoi à Django ?
- Lui parler de son père, Franco Django, né en 66.
- Hein ?! Le vieux ? Cui qu'est blond avec des yeux bleus, tu le connais ?
- Plutôt bien oui...
- Alors c'est par là, vers le sud, à cinq jours à cheval, tu y seras mardi prochain...

Donc rendez-vous mardi, à Debloc'City, pour la chronique de Rockin "colts d'or" Jl, à propos du Django de Sergio Corbucci.

 

10 commentaires:

  1. Salut Luc! Je souscris tout à fait à tes commentaires. Vu le film il y a deux jours, suis ressorti bien sûr enthousiasmé! C'est carrément jubilatoire et le parallèle avec "Inglorious Bastards" s'impose. Comme toi, j'ai pensé que 30 mn de moins n'auraient fait de mal à personne, mais bon, c'est quand même du grand Tarantino, (n'est ce point un pléonasme?)

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    1. Ah ouai, moi aussi je croyais que c'était un pléonasme..
      Pour cautionner la violence, scalper des nazis et dézinguer des esclavagistes (son prochain délire il va nous le faire sur la St Barthélémy ou le massacre des bébés phoques?...), c'est sûr que ça donne un poids politique légitime.
      J'en salivais d'avance de son incursion dans le western, Tarantino nous l’échantillonnait déjà dans la 1ere scène dInglorius ou dans Kill Bill 2.
      Tarantino est en train de nous prendre pour des cons, et ce faisant, Monsieur a un tantinet tendance à se prendre pour une lumière, genre il va nous éclairer, nous en mettre plein la vue, alors forcément nous on finit par être aveuglé...
      Je me souviens de la sortie de Reservoir Dogs: un pote sortant de l'avant première me disait: c'est génial, y'a un flic qui se fait torturer, on lui coupe carrément l'oreille, tout ça en musique!...
      Ok, y'a ça dans Reservoir Dogs, mais y'a aussi un scenario brillant, des choix de mise en scène ( la contre plongée du coffre de la bagnole, maintes fois pompée depuis par tant d'autres), des dialogues inspirés, et surtout une efficacité narrative déstructurée entièrement au service du film, certainement voulue par un budget riquiqui équivalant à une pub pour les carottes râpées.
      Vingt ans plus tard, Tarantino est rattrapé par le syndrome Eastwood, le dernier exemple frappant étant le parallèle entre l'autre grande gigue de Républicain qui se met à parler à une chaise et le natif de Knoxville qui envoie paître un journaliste Anglais après une question sur la violence de ses films.
      Pour moi, le syndrome Eastwood, c'est la rédemption dont se sentent obligés de faire preuve Clint et Quentin rapport à leurs anciennes productions nombrilistes, individualistes, qui en faisaient des œuvres rock'n roll.
      C'est cet étalage de "maturité" qui me chiffonne grave! Que je sache, ce qui éclatait Tarantino, son moteur, c'est cette violence gratuite qui truffe toutes les séries B dont il s'est gavé culturellement. Faut assumer mec! C'est pour ça qu'il fait quasi l’unanimité en critiques positives depuis Inglorius ( à part les "anti révisionnistes"..). Il a comprit qu'en justifiant sa violence, l’adhésion sera alors totale dans l'esprit du public. Voilà ce que je reproche au réalisateur: il PRÉTEND.
      Personne ne relève le fait qu'au fond, il s'en branle du racisme, ce n'est qu'une caution pour atteindre son but: la reconnaissance, comme Django qui fait danser son canasson à la fin après avoir atteint les seules choses qui l’intéressaient: se venger et libérer sa gonzesse. Moi je dis qu'il a enfumé tout le monde!

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    2. Arrgghhh, je ne vais pas essayer de te faire changer d'avis (pour quoi faire ?)... Mais juste sur deux ou trois points, pourquoi j'aime le travail de ce type : d'abord, je pense qu'il fait du très bon cinéma, il y a toujours beaucoup d'idées. Il y en avait dans Reservoir Dogs, il y en a encore aujourd'hui. Il aime et maitrise la caméra, il se régale, cite, copie, plagie, tout ce qu'on veut, mais au moins, il aime ça et le fait bien ! J'aime plutôt bien ses histoires, elles restent simples, et ce n'est que la mise en scène qui va se distinguer. Il fait du cinéma de genre, c'est bien, ça change de films en films. Les comédiens sont toujours impeccables chez lui. On sent le plaisir de faire des films, c'est communicatif.

      Maintenant la violence : vaste débat, personnellement la violence au cinéma ne me choque pas, ne me dérange pas, et dans celui-ci, il y a un rapport à la violence plus réfléchi que d'habitude. Il y a à la fois une fascination (quand les blancs se flinguent, ça gicle de partout), mais une pudeur aussi (quand les esclaves se font trucidés, c'est hors champs...)

      Sur les idées des films, alors là je serai plus direct : y'en a pas ! Je ne crois pas que Tarantino ait une vision du monde, des hommes, de ceci, de cela... ce n'est pas un cinéma de réflexion, même si des thèmes se retrouvent de films en films. Il y a des intentions mais pas de thématiques proprement dites. D'ailleurs, c'est la limite de son cinéma. Comme tu le dis, Reservoir, y'avait pas de budget, donc il fait un p'tit polar virtuose. Mais au bout de 8 films, il faudrait effectivement qu'il change de braquet... qu'il mette un peu de sens, de fond, s'il veut passer à la, postérité ! Django n'est pas une thèse sur le racisme et la ségrégation. Tarantino n'a rien a dire de neuf sur le sujet. Mais le fait de bousculer l'Histoire, ça, ça m'intéresse. Comment Tarantino va aborder ce genre, cette histoire, ces thèmes, ça c'est intéressant.

      Mais juste une remarque : c'est curieux, quand un film est bon, sans budget, on crie au génie. Le même type, 20 ans plus tard, plein au as, qui refait un bon film : il s'est embourgeoisé, il se caricature, et on le dézingue !

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  2. JP, tu viens de résumer parfaitement en deux phrases cette chronique : du grand Tarantino avec 30 minutes de trop !!!

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  3. Hi,
    Pas encore vu le film, c'est quoi les titres et groupes de la Zik qui accompagne ce Tarentino ?
    Thanks a lot & garonne...

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    1. J'ai pas tout reconnu, mais je me souviens de Johnny Cash, Richie Heavens et son célèbre "Freedom", le génial et oublié Jim Croce, Ennio Morricone (of course!), y'a du rap mais là.....et du classique! From the lot (tout court!) JP

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    2. Oeuf corse... Merci pour ces renseignements, on ne peut pas compter sur ce saligaud de Luc.B...

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  4. Heu... C'est pas parce que je mets du temps à répondre (quand j'étais petit, j'étais malade...) que je ne lis pas les questions !!! Sauf que JP a dégainé si vite, que je me suis abstenu. De plus, je n'ai pas tout reconnu, car pour la première fois, des chansons originales ont été composées pour le film, en plus des quelques reprises et emprunts... Certains titres sont très judicieux ("freedom") d'autres plus anecdotiques, donc si on choisit d'aller voir ce Django, c'est tout de même plus pour le film que la zic...

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    1. Moi... Avant tout c'est pour la Zik... Reprend du sirop mon Luc ! et tes post sont très bons ! ! Amen !

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    2. Je me lèche les babines et ai hâte de le voir.
      Bientôt Franco Nero fera un Western avec Quentin Tarantino comme Acteur.
      J'attends avec impatience.
      Amitiés à toi Luc et à Rockin "Django" JL.
      Marco.

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