samedi 25 mai 2013

FAZIL SAY : Concerto pour piano N° 1 de TCHAÏKOVSKI – par Claude Toon



La première fois que j'ai vu Fazil Say jouer, ou plutôt taper du piano, je dois avouer que son style jazzman agité pour interpréter Mozart m'a dérouté. C'était il y a quinze ans ou plus. Par rapport à ce nouveau venu médiatisé, le public se scindait entre les admirateurs de cette nouvelle manière excentrique et extravertie d'aligner les notes, et ceux qui honnissait ce garçon qui osait se singulariser de façon aussi athlétique et hédoniste… Je n'étais ni d'un parti ni de l'autre. La coqueluche des médias semblait avoir fait long feu, la discographie restait chiche, j'avais un peu oublié ce pianiste.
Classica de mai propose une écoute en aveugle du concerto N° 1 de Tchaïkovski, concerto que je n'aime guère, et place le disque de Fazil Say second du palmarès d'une sélection de huit enregistrements (parmi une centaine de versions). Et me voilà contre toute attente face à mon clavier pour vous parler de ce disque que j'ai acheté "pour voir (ou plutôt écouter)".

- Mais, M'sieur Claude, vous semblez ne pas suivre la carrière de ce pianiste et ne pas porter dans votre cœur le concerto N° 1 de Tchaïkovski ?! Pourquoi cet article alors ?
- Ma chère Sonia, vous connaissez le dicton : "il n'y a que les morts et les imbéciles qui ne changent pas d'avis…" !
- Tout à fait d'accord, je partage ce point de vue…
- Je suis allé écouter à droite à gauche des extraits de ses enregistrements et… compositions. À l'évidence, j'ai du retard au sujet de cet artiste…
- Ah bon, c'est bien, d'autant que ce concerto est assez populaire je crois… On devait attendre cette chronique…
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L'expression "fort comme un turc" gagne en évidence avec Fazil Say, pianiste et compositeur né à Ankara et âgé de 42 ans. Trapu, visage carré, l'artiste doit intimider le piano. À l'inverse, ce n'est pas un gars que l'on intimide. Fazil Say est engagé depuis des années dans la lutte contre le fanatisme islamique, et pas simplement dans les conversations de salons. Il vient d'écoper de 10 mois de prison avec sursis en Turquie pour "blasphème", puisque dans ce pays l'islam est religion d'état. Fazil n'y va pas avec le dos de la cuillère dans la défense de la laïcité via les réseaux sociaux. Exemple : avoir publié sur Twitter des vers, pour le moins fort de café, du poète persan épicurien Omar Khayyam. On retrouve un militantisme à la Charlie Hebdo chez cet artiste, qui a également composé en 2007 un "Requiem pour Metin Altiok", du nom du poète turc qui trouva la mort, avec 36 autres intellectuels laïcs, lors d'un incendie criminel allumé par des islamistes. L'ouvrage a été joué mais censuré !
Vous allez penser que je sors de mes prérogatives musicales, mais je crois qu'il est bon de parler de l'action des artistes qui se battent dangereusement pour les libertés de conscience et politiques. On avait déjà abordé le sujet avec Dmitri Chostakovitch et Mstislav Rostropovitch. Fazil Say pense s'expatrier au Japon pour poursuivre son combat et son métier ailleurs que derrière les barreaux.
Revenons à la musique qui adoucit les mœurs chez tout individu de bon sens. Après une solide formation à Istanbul puis à Berlin, Fazil Say a parcouru le monde comme concertiste dès 1994. On le rencontre aux USA, en Israël, en France, etc. Et, malgré ses prises de positions, il est très actif dans son pays pour faire connaître la musique classique. Nous allons voir comment il m'a réconcilié avec le concerto de Tchaïkovski
Sa discographie est peu abondante, mais à examiner de près. Il a enregistré ses propres œuvres. À suivre !

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Yuri Temirkanov, né en 1938, commence sa carrière comme gamin surdoué, apprenant le violon, l'alto et la direction d'orchestre. En 1966, il remporte le concours de direction d'orchestre de l'union Soviétique. Kirill Kondrachine et David Oistrakh l'invitent à participer à une tournée en Europe et aux USA. Puis, c'est l'entrée en religion musicale auprès de Evgeny Mravinski… le plus génial et énigmatique chef russe du XXème siècle, l'ami de Chostakovitch
Temirkanov n'est pas devenu une célébrité en occident. C'est assez surprenant pour le chef que Evgeny Mravinski choisit en 1967, d'abord comme assistant, puis en 1988 comme successeur à vie à la tête de l'Orchestre de Leningrad devenu Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg à la chute du régime soviétique. Assister puis remplacer le pointilleux, perfectionniste, en un mot tyrannique maestro qui régna 50 ans sur cet orchestre, exigeait du génie et du cran. Même le diabolique Jdanov, âme damnée de Staline ne préférait pas affronter Mravinski !
Malgré cette fidélité depuis 1988 à Saint-Pétersbourg, Yuri Temirkanov connaît une carrière internationale à Baltimore, New York, Philadelphie, San Francisco et avec l'Orchestre National de France. Il a précédé Valery Gergiev au théâtre du Kirov.
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Et oui, bizarrement, je ne m'éclate jamais avec les disques de ce concerto rangés dans ma discothèque. Ils ne m'aident pas à l'aimer. Le début ? Des appels de cuivres appuyés par des accords plaqués au clavier à la force du poignet, le tout noyé dans une mer de cordes. C'est au mieux du romantisme ventru, et au pire carrément vulgaire. Pour aimer une œuvre, les premières mesures doivent captiver sans détour.  Même Horowitz et Toscanini exécutent (au sens propre) ou achèvent (c'est selon) la chose en moins de 30 minutes en 1941. Les deux titans se pourchassent comme chez Tex Avery, le son 78 tours n'arrange rien. J'ai oublié quelque part un vinyle de John Ogdon et John Barbirolli dirigeant le Philharmonia Orchestra. Réédité en CD mais pas excitant. Pourtant de sacrées pointures comme dirait Vincent. L'espagnol Rafael Oroczo (disparu trop tôt) peut séduire grâce à un jeu véloce, mais Edo de Waart et l'orchestre de Rotterdam, c'est sans plus… Quand même une exception : Karajan-Richter, l'immensité slave grâce à la beauté phonogénique de la philharmonie de Vienne. Bref, je mets de côté tout cela et… place à Fazil Say et Yuri Temirkanov.
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Et ce que j'attendais depuis des décennies est arrivé. Quand je décrivais Fazil Say comme un type râblé et vigoureux, je ne me rendais pas compte que Lino Ventura avait dit un jour "Faut quand même admettre : c'est plutôt un concerto d'homme…". Ne voyez aucune misogynie de ma part, juste un jeu de mot pour montrer que vouloir se répandre dans un style slave pathétique et dévirilisé ne réussit pas à cette œuvre. Dans ce grand concerto, dont les dimensions rivalisent avec ceux de Brahms ou de Rachmaninov, il faut de l'énergie, de la puissance sans brutalité.
1 - Allegro non troppo e molto maestoso - Allegro con spirito : Des cuivres éclatants répondent à des tuttis orchestraux sans pathos ni pathétisme dramatique. Fazil Say enchaîne ses accords, staccato, sans brutalité… des pas de danses. Enfin de la jeunesse dans cette introduction en mode majeur …
À propos de jeunesse, je m'aperçois que je n'ai pas présenté la partition. Tchaïkovski compose son premier concerto en 1874-75, il a 35 ans. 35 ans, c'est jeune ! Son parcours symphonique majeur se limite à l'époque aux 2 premières symphonies (clic) et à deux ouvertures-fantaisies : Roméo et Juliette et la tempête. Les ballets si célèbres et les dramatiques symphonies de la maturité vont attendre 15 à 20 ans avant d'être couchées sur le papier. Tchaïkovski ne connaît pas encore l'opprobre des homophobes qui pourriront la fin de sa vie et explique la souffrance élégiaque de l'adagio conclusif de la symphonie N° 6 "Pathétique" (clic). Dédié au pianiste Nikolaï Rubinstein, celui-ci rejette la partition qu'il décrète "injouable et bonne pour la corbeille". L'hyperémotif Tchaïkovski, humilié, change la dédicace au bénéfice de Hans von Bülow qui fait un triomphe lors de la création à Boston ! L'un des plus célèbres concertos du répertoire est né. Et c'est important de rapprocher ce concerto de la contemporaine et virevoltante symphonie N°2. Cette remarque pour insister sur le fait que Tchaïkovski est dans une période heureuse de sa vie. Revenons au disque…
Les violons se font lyriques et non héroïques. Yuri Temirkanov et son complice Fazil Say intériorisent le climat de ces pages. Malgré l'effectif d'un orchestre romantique mis en jeu, on distingue des émotions de nature intimiste. Orchestre et piano fusionnent dans un style chorégraphique proche d'un univers chambriste. Fazil Say évite le legato liquoreux souvent présent, préférant un jeu percutant, des notes qui se détachent et qui rythment la généreuse mélodie. Par tempérament, Fazil Say fait toujours corps avec son piano, et c'est bluffant de trouver autant de légèreté et de joie sous les doigts puissants de cet artiste. [3'25] Un très poétique développement joué avec une telle facétie évoque la magie des ballets à venir, notamment casse-noisette. L'interprétation se veut très concertante. Ce premier mouvement retrouve des milliers de couleurs, de sentiments, de la tendresse à la fougue. Tout cela sonne de manière tantôt conquérante, tantôt élégiaque, grâce à un tempo vif-argent.
2 - Andantino semplice – Prestissimo : Toutes les remarques sur le jeu aéré et scintillant à propos du 1er mouvement vont s'appliquer au tendre andantino. Des pizzicati et le chant du hautbois introduisent ce moment intime et bucolique. Fazil Say semble effleurer le clavier, caresser les notes avec sensualité. Là encore on retrouvera cette ambiance diaphane dans certains pas de deux du Lac des Cygnes. La mélodie évolue vers une danse élégante (sublime solo de violoncelle) avant de laisser la place à une seconde farandole, plus vivace, une course de feux follets (Prestissimo à 3'20").  Fazil Say et Yuri Temirkanov choisissent la carte de la féérie au détriment de celle de la langueur.
3 - Allegro con fuoco : Très virtuose et animé, le final préfigure les furies diaboliques de Rachmaninov. L'orchestre est très clair (merci au preneur de son). La direction de Yuri Temirkanov est vive et accorte. Le jeu de cache-cache entre piano et orchestre m'était jusqu'alors inconnu avec ma discographie perso. Même avec un tempo de nouveau alerte, le discours prend le temps de mettre en valeur la riche polyphonie. [5'16"] Fazil Say aborde la coda avec une force et une précision démoniaques. Non M'sieur Rubinstein, ce n'est pas injouable, mais difficile à jouer. Le méconnu Fazil Say, trop imaginatif pour le gotha classique, bouscule une discographie qui ne rend pas l'hommage au modernisme de ce concerto, à son mélange magique de douceur et de jovialité. Je me méfie, en général, des discographies comparées de la presse qui semblent vouloir à tout prix établir une hiérarchie dans les interprétations. Comme on peut le lire dans mes articles, je préfère les sélections de disques réputés comme particulièrement accomplis. Pour ce concerto, merci à Classica pour le conseil… je confirme… À noter que Ivo Pogorelich a pris la première place, mais à ce niveau, la subjectivité fait la différence, nous sommes au top…
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Je suis incompétent pour proposer une discographie alternative pertinente. Le disque KarajanRichter à Vienne est d'une telle beauté sonore qu'il est impossible de ne pas rappeler qu'il est réédité régulièrement.

Je n'imagine pas une chronique sans pouvoir vous proposer l'écoute de l'œuvre. Coup de chance : voici l'intégrale du CD sur Deezer (CLIC) :
Ah mes amis, quelle galère pour trouver un concert en vidéo (c'est plus vivant), une interprétation dans l'esprit juvénile de celle de Fazil Say !! J'ai passé une bonne heure sur le Net à auditionner des vidéos toutes plus bourrin les unes que les autres (comme dirait Bruno) … Et pourtant avec les artistes les plus réputés depuis 50 ans. Et au moment de lâcher l'affaire, je suis tombé bien loin dans le classement YouTube sur un concert de Yuja Wang capté en 2012 à Helsinki.
J'avais déjà consacré un article à la jeune prodige chinoise (clic). L'orchestre de la Radio Finlandaise ne brille pas au firmament de la justesse, mais au moins Hannu Lintu, son chef, n'en fait pas de trop et laisse le piano s'épanouir. Et j'aime le jeu de la toujours aussi craquante Yuja Wanq et sa nano robe satinée (ça c'est pour inciter Luc et Rockin à écouter le concerto). La pianiste fait mentir Lino Ventura (voir blague plus haut), et propose un touché contrasté alternant caresse féminine et ardeur de panthère… Une interprétation jeune et pétillante de malice dans le final !!! C'est bien ce que je cherchais, non ? Avec une telle fougue, j'ai craint qu'elle dégringole de sa banquette dans les ultimes mesures !!
Pour ne pas oublier Fazil Say, une seconde vidéo avec un excellent extrait d'un live du 3ème concerto de Beethoven enregistré début mars à Francfort. Un jeu évidement… très physique… avec des cadences "maison"… original…



4 commentaires:

  1. Sonia de Guemene25/5/13 13:19

    ah bravo M'sieur Claude! après vous être donné tant de mal à nous expliquer que cette oeuvre demande un minimum de virilité, vous nous proposez l'interprétation de Yuja Wang...
    (très jolie sa petite robe rouge, au passage)

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  2. Allez savoir ma chère Sonia, Yuja Wang est peut-être un garçon manqué ;o)
    A écouter ses interviews désopilantes, c'est à l'évidence une jeune artiste qui n'a pas froid au yeux...

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  3. Pas besoin d'une petite robe rouge (si joliment portée qu'elle soit) pour me faire connaitre ce merveilleux morceau, que je connaissais depuis des lustres par le film de Ken Russell, sur Tchaikovsky... Il faisait aussi partie d'un 33 tours de musiques de films, qu'on avait à la maison. Ca frimait sec à l'école quand je sifflotais cet air... Tu siffles quoi ? Du Eurythimics ? Non non, du Tchaikovsky...

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  4. Faisons le point sur Ken Russell et les compositeurs :
    1974 : Mahler : ok le style déjanté colle bien à l'univers onirique voire morbide de l'autrichien…
    1975 : Liztomania : à mon sens le film le plus pourri jamais tourné sur un musicien. Je me demande encore ce que font en cercle une douzaine de dames à poil (même pas une chaste petite robe rouge) se tortillant autour de croix gammées. Il fumait pas mal la moquette le Ken Russel, à mon grand bonheur parfois, mais là, heuuu….
    Par contre "Les diables", super !
    1970 : Music Lovers ; j'avoue… pô vu ! Richard Chamberlain dans Tchaïkovski… ça ne craint pas un peu ? Faut-il que je vois le DVD si ça existe ? Rassure-moi, j'ai raté quelque chose ?

    C'est vrai siffloter ce concerto au Lycée… Respect… Moi c'était Bruckner ou Beethoven et on me disait "Ta g***"… Pfff béotiens ;o)

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