samedi 29 juin 2013

CHOSTAKOVITCH : 5ème symphonie – Bernard HAITINK – par Claude Toon



Ayant été traumatisé par la série de RIP depuis le début de l'année (en classique : les maestros Colin Davis et Wolfgang Sawallisch et le compositeur Henri Dutilleux), je vais essayer d'honorer les artistes historiques de leur vivant…
- Mais M'sieur Claude, sur la photo, Bernard Haitink... un chef d'orchestre je pense, puisqu'il s'agit d'une symphonie, a heuuu… 70 ans environ, il est encore jeune ?
- Bernard Haitink est un chef d'orchestre en effet Sonia, néerlandais, et son visage rond et jovial le rajeunit, il vient de franchir les 84 ans… bon pied bon œil…
- Vous l'avez déjà entendu en concert ?
- Oui de nombreuses fois en quarante ans… de grands souvenirs… notamment lors de ses adieux à la direction d'opéra en juin 2007 avec Pelleas et Mélisande à Paris !
- Il dirige toujours ?
- Plus que jamais, il n'a plus de poste de directeur à temps plein, mais officie auprès des meilleurs orchestres du monde…
- Et vous connaissant, ça va être le cas pour jouer Chostakovitch…

La biographie de Chostakovitch, son courage de survivre par l'art dans la Russie stalinienne, ont déjà été commentés à propos de sa 11ème symphonie dirigée par Valery Gergiev. (Clic). La chronique d'aujourd'hui s'intéresse à l'une des plus singulières œuvres du compositeur, de celles dont l'écriture cryptée et à double sens permettait à l'homme éclairé d'échapper au Goulag, pour déviance vers "l'art dégénéré". Œuvres qui cachaient en fait un testament sans concession pour les générations à venir sur les atrocités commises dans les années 30 par la dictature…
1936 : En URSS, les purges du petit père du peuple n'épargnent personne : les paysans, les intellectuels, les officiers de l'armée… des milliers de victimes pour, tenez vous bien, tenir les quotas d'exécutions planifiées par Staline, pour manipuler et terroriser la Russie soviétique. C'est dans ce contexte délétère que Dmitri Chostakovitch compose sa 4ème symphonie, une œuvre imposante et moderniste. Les répétitions commencent. Chostakovitch sent un vent mauvais venir du parti communiste… et retire sa partition qui ne sortira des tiroirs qu'en 1961, pendant la relative détente de Kroutchev. Rapidement et pour donner le change, le compositeur écrit une 5ème  symphonie aux apparences plus simples, limite patriotiques. En fait Dmitri trompe le régime avec une habileté démente. Quand on change… les tempos : ce qui semble être un hymne au régime devient un requiem pour les millions de victimes des répressions ! En 1937, c'est Evgeni Mravinski (clic), le complice de Chostakovitch, qui crée à Leningrad la symphonie en jouant le jeu. C'est un triomphe. En 1979, tant Mravinsky (qui considérait cette 5ème comme une pierre angulaire de la musique russe), que Haitink et d'autres, redonnent ses vrais objectifs à l'œuvre, celles d'un réquisitoire contre la monstruosité de l'époque. Chostakovitch disait en substance "Ces morts n'ont même pas de tombes, ma musique sera leur lieu de mémoire".
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Bernard Haitink voit le jour à Amsterdam en 1929. Parcours classique d'études du violon et de la direction d'orchestre. En 1961, à seulement 32 ans, il succède à Eduard van Beinum comme directeur de l'un des meilleurs orchestres du monde : Le Concertgebouw d'Amsterdam. Il va le diriger 27 ans, jusqu'en 1988.
Haitink va devenir une légende du disque. Dans les années 60, début 70,  il entreprend de graver en parallèle l'intégrale des symphonies de Mahler et celles de Bruckner. Personne n'avait encore osé ce doublé depuis l'avènement de la stéréo ! Les seuls concurrents en ces années-là : Bernstein et Kubelik pour Mahler et Jochum pour Bruckner. Il va briller dans les deux intégrales, et ce patrimoine reste toujours au catalogue. Il reprendra les deux cycles à Vienne et Berlin, hélas chez Philips qui mettra fin à mi-parcours à l'entreprise ! Haitink explorera aussi les poèmes symphoniques de Liszt, là encore une première et un sans faute. Une discographie immense… Brahms, Strauss, Wagner
DE 1967 à 1979, le chef conduit aussi le philharmonique de Londres. C'est au tournant de l'ère numérique que DECCA lui propose d'enregistrer toutes les symphonies de Chostakovitch avec soit le philharmonique Londres (une Jaguar), soit au Concertgebouw (une Ferrari). En occident, c'est une première et un choc. Pour l'intégrale, à l'époque, on ne dispose que des disques réalisés par les chefs russes, avec des orchestres vaillants mais imparfaits (exception : le Philharmonique de Leningrad qui n'enregistre pas, Mravinsky déteste cela), et des pressages Chant du Monde nasillards… Seul Marris Jansons reprendra le flambeau avec divers orchestres européens dans les années 2000 avec une réussite plus inégale, mais des must (4ème).
Le style Haitink : la précision, la finesse du phrasé, aucun hédonisme. Le chef, à 84 ans, continue sa carrière exemplaire à Chicago, Vienne, Dresde, Paris, Londres, toujours à un niveau superlatif.
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La 5ème symphonie n'a pas de programme défini, a contrario de symphonies ultérieures. (7ème "Leningrad", 8ème "Stalingrad", 11ème "1905", etc.). Chostakovitch a préféré une œuvre de musique pure pour lui permettre comme on va le voir d'y inscrire ses tourments humanistes, sa rage de voir le peuple russe trahi et martyrisé. Ce sont la manipulation des tempos qui lui serviront d'armes militantes. Comment ? J'y reviendrai en commentant le dernier mouvement qui est le plus caractéristique de cette astuce lui permettant de ménager ses arrières face aux apparatchiks de la culture à la mode stalinienne.
1 – Moderato : de violentes phrases des cordes amorcent un long adagio interrogatif. Le style de Chostakovitch est reconnaissable entre mille. Une sérénité feinte, une écriture postromantique en canon. On oscille en permanence sur un fil : le rêve idyllique et la mélancolie. [3'30] Les thèmes sont confiés aux bois, les cordes pouvant assumer par un staccato incisif le rôle de percussions. Le climat est typiquement slave, pathétique. [5'15] Là où l'on attend souvent un développement plus sauvage dans les symphonies de forme classique, un passage plus secret intervient  : une grande tendresse, l'amour du compositeur pour ses compatriotes. [9'04] Survient un passage, avec un piano pour marquer le rythme. Une musique grimaçante qui pourrait se prétendre héroïque. Par sa direction précise et implacable, Haitink montre l'aspect de rancœur démoniaque que le compositeur voulait exprimer après le retrait de sa 4ème symphonie. Une musique colorée à l'extrême par les percussions, un discours faussement joyeux… Aucune note n'échappe à notre maestro. Haitink trouve un équilibre parfait entre l'imagination orchestrale, la beauté des sonorités et le dramatisme, mais justement sans trop jouer sur la corde sensible de la mélancolie. Du grand art ! Ce grand mouvement se termine de manière mystérieuse, presque intimement avec de timides notes de célesta. Chostakovitch raffolait de ce type d'orchestration dans la fin de ces pages symphoniques.

2 - Allegretto : Le scherzo offre un moment de détente après le sombre moderato. Humoristique, la bonne humeur demeure dès le solo agreste de flûte. Chostakovitch, dans ce bref mouvement, adopte la fantaisie-attitude avec des solos fantasque du hautbois, du violon, des cors, du basson le tout baigné dans un climat festif assuré par les cordes… Une orchestration d'une drôlerie qui se termine de manière "va-t'en-guerre"  par une marche scandée par les cuivres appuyés des percussions. La coda est une pirouette bien ironique dans cette œuvre qui devait assurer un témoignage posthume de la gravité des temps des grandes purges… Le Concertgebouw est à son sommet dans cette fantaisie concertante. Aucun pupitre ne faillit à sa tâche sous la direction au scalpel de Bernard Haitink.
3 – Largo : le choix de ce tempo n'est pas dû au hasard à mon sens. Cette page, l'une des plus émotionnellement profonde de Chostakovitch aurait pu être notée Adagio. Non, largo est réservé à l'expression de la nostalgie, parfois de la détresse. La première partie libère les cordes dans de longues phrases mélancoliques. Une méditation tragique. Le compositeur joue une fois de plus sur l'ambiguïté. Requiem pour les héros de la révolution morts pour la patrie ou pour les victimes d'un régime inique ? Ce morceau s'apparente à une poignante prière où interviennent les chants douloureux de quelques bois. C'est difficile à commenter. [10'05] Un passage tragique avec un solo obsédant du xylophone et le déchirement des phrases aux cordes aigües prend aux trippes. Je me rappelle de ma première découverte de ces mesures avec le disque de Karel Ancerl il y a fort longtemps. Peut-être se mordre les poings, chacun verra… Grands émotifs, attention ! La coda assure une symétrie avec le moderato initial par ces dernières mesures apaisées et ses chapelets de petites notes à la harpe et au célesta.
J'avais parlé dans la présentation de l'importance des tempos comme clé pour traduire les intentions de Chostakovitch. Avec la noire à 88 dans l'édition définitive, le final retrouvait la lenteur bouleversante souhaitée par le compositeur. Le tempo initial de 1937 (noire à 188) transformait le mouvement en furie patriotique. Haitink dirige avec un tempo intermédiaire (dans les 130 environ). Une initiative intelligente. Évidement, on quitte le style musique de cirque triomphale destinée à enchanter les autorités. On ressent bien le sarcasme sous-jacent, mais sans se morfondre à l'écoute d'une musique morbide obtenue par des baguettes moins habiles, et avec des orchestres qui s'enlisent en respectant ce tempo très lent. À noter que Haitink rejoint ainsi la conception ultime de Mravinski à Leningrad en 1984, la référence en la matière.
Voici comment Artur Rodzinski dirigeait en 1946 à New-York le final. Le tempo est furieux, conforme à celui de la création (7' au lieu de 12' pour Haitink), mais surtout le chef américain gomme toutes les accentuations insolentes. Nous sommes au sortir du conflit mondial, les russes et yankees sont encore alliés, pas pour longtemps. Le chef n'ironise rien, joue les notes, c'est la marche victorieuse des camarades…, une coda frénétique et musclée. Ok, c'est fulgurant, cela dit…
Le son est laid, mais quel témoignage historique ! Et merci de me servir sur un plateau le meilleur argument qui soit pour défendre mes propos sur les ruses humanistes de Dmitri Chostakovitch par solfège interposé :


Haitink obtient de son orchestre virtuose une marche pathétique voire funèbre dans le développement lent central précédant la coda, coda aux accents accablés. Les mots deviennent inutiles, l'écoute offre l'évidence…


En complément, le CD comporte la 9ème symphonie (la 3ème et dernière symphonie "de guerre"). Moins importante que d'autres dans le cycle symphonique de Chostakovitch, il s'agit d'un chant de victoire de 1945. Ah oui, ça se devait d'être guilleret le jour de la création. Chostakovitch ne pouvait se permettre de gâcher la fête avec ses états d'âme. Mais à réécouter l'ouvrage 70 ans plus tard, l'évocation de la victoire ne sonne-t-elle pas un peu tristement avec… 50 millions de morts dont 20 pour le peuple russe.
Nota : très myope, Chostakovitch ne pouvait combattre lors de l'invasion nazie. Il fut pompier volontaire pendant le siège de Leningrad.

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La discographie alternative est riche. Les incontournables… Enregistrée en 1961, le disque de Karel Ancerl (clic), à la Philarmonie Tchèque, reste un modèle de sensibilité slave, de compréhension des souffrances morales de Chostakovitch (Supraphon - 5/6). Créateur de l'œuvre, Mravinsky l'a joué sans doute tous les ans à Leningrad jusqu'à sa mort. À écouter le sévère commandeur russe, deux œuvres avaient marqué sa vie : la 5ème de Tchaikovski et la 5ème de Chostakovitch. Jamais enregistré en studio, ce CD fait partie des trésors de bandes de radio éditées après la mort du maître. Ce live date de 1984, 4 ans avant la mort du chef. C'est fulgurant, un concerto pour orchestre tant chaque détail est mis en place au cordeau (Erato 6/6). Enfin, le chef prussien Kurt Sanderling, refugié en URSS  pendant la guerre et assistant de Mravinsky, a enregistré en 1978 avec l'Orchestre symphonique de Berlin (concurrent à l'est du Philharmonique de Karajan) une interprétation racée qui rappelle le soin apporté par Haitink dans la lecture de la partition (Berlin Classics - 5/6).

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Vidéo réalisée lors d'une Masterclass de Bernard Haitink en 2008 : la 3ème symphonie de Brahms


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