samedi 28 décembre 2013

DEBUSSY : Prélude à l'après-midi d'un faune – par Claude Toon



- B'jour M'sieur Claude… Vous me donnez quoi à publier pour ce samedi entre les fêtes ?
- Une petite chronique à propos d'un petit ballet célèbre ma petite Sonia… un petit boulot…
- Ça en fait des "petits", vous n'expédiez pas la chose pour retourner à vos agapes j'espère ?
- Non, point du tout ! Mais en cette période, nos lecteurs  ont plein d'obligations, et donc je fais court, et puis le prélude à l'après midi d'un faune à un charme… disons torride qui sera le bienvenu en cette période hivernale…
- Houuu, Torriiide ! Pour une fois M'ssieurs Luc et Rockin' vont aimer le classique…

Retour de l'ami Debussy, musicien novateur, au caractère difficile, parfois hautain, homme à femmes mais génial compositeur d'une certaine "évocation symphonique" : La Mer qui avait fait la une de Deblocnot. Donc pour réviser "la vie, son œuvre" comme on réclame au lycéen : clic !
En écrivant cette courte pièce de 10 minutes qu'est le Prélude à l'après midi d'un Faune, Debussy pose en 1892-1894 le premier jalon de la musique moderne en France. Rien de moins ! De la même manière que l'impressionnisme triomphe enfin en peinture, que le romantisme va s'essouffler pour ne laisser le champ libre qu'aux deux grands du postromantisme : Mahler et Richard Strauss, Claude Debussy remise la tonalité et la forme sonate. La forme du prélude est totalement libre dans sa forme. Le solo de flûte (thème du faune) est écrit de manière chromatique. Debussy ne quittera plus dans ses œuvres ultérieures l'usage des nouveautés harmoniques, usant fréquemment de la gamme tonale par exemple. Bref…
La pièce est inspirée d'un poème du poète Stéphane Mallarmé de 110 alexandrins (Debussy écrira 110 mesures à 9/8). Ce poème évoque un faune se mouvant lascivement entre une petite sieste et des songes érotiques habités par les belles nymphes et naïades du voisinage… Malgré ses désirs torrides exacerbés par une chaude journée, il ne pourra pas "conclure" et retournera à son sommeil et à ses rêves coquins. Il n'est pas possible d'imaginer un faune sans une flûte (de Pan ou autre modèle). La flûte solo aura un rôle essentiel dans l'orchestration du prélude, et la richesse langoureuse de sa romance a donné lieu à maintes adaptations, notamment pour flûte et violon si on s'attache à celle la plus jouée.
L'orchestration se veut riche et colorée mais légère, dionysiaque. Celle de la version originale comporte trois flûtes, les hautbois, bassons et clarinettes par deux plus un cor anglais, quatre cors, deux harpes et des crotales et un quintette à cordes dont une contrebasse. La version orchestrale sera déclinée pour les ballets russes en 1912. Une palette sonore féérique sans trombone, timbales et autres percussions puissantes, de la dentelle…
La version pour ballet sera donc écrite pour la saison 1912 des ballets russes dont on a tant parlé dans le blog à propos de Stravinski et son Sacre du printemps (un beau scandale au Théâtre des Champs Elysées), et Ravel pour Daphnis et Chloé… Le titre devient l'après midi d'un Faune tout court.
Sur ce thème sulfureux, le danseur et chorégraphe Nijinski décide de faire voler en éclat ce qui reste de la danse académique. Même le patron des ballets russes, Diaghilev, trouve que ça part trop loin. C'est lé décorateur et dessinateur Léon Bakst qui va soutenir Nijinski dans sa voie. La chorégraphie imaginée par Nijinski tient plus de la gymnastique rythmique et sportive que de la danse classique. Il s'est inspiré des gravures de l'art grec et même des mouvements désaccordés de malades mentaux. Il en résulte une chorégraphie provocante, une désarticulation du corps, des contorsions inconnues à l'époque. Les derniers soubresauts du faune s'endormant peuvent faire penser à un orgasme !! La première a lieu le 30 mai 1912 dans un chahut indescriptible alimenté par la bourgeoise bien pensante. La claque assurée par Ravel, Cocteau, Rodin et autres visionnaires ne suffit pas. Ce tumulte préfigure la folie de la création du Sacre du Printemps qui aura lieu un an plus tard. Dans le Figaro, on peut lire : "Nous avons eu un Faune inconvenant avec de vils mouvements de bestialité érotique et des gestes de lourde impudeur."
Pour illustrer mon propos, j'ai placé en fin d'article une vidéo d'une reconstitution à l'identique de cette soirée mémorable de 1912 à l'opéra Garnier en décembre 2009. À notre époque où le tutu a encore ses adeptes, on peut admirer le modernisme de Debussy, Léon Bakst et Nijinski. La danse contemporaine voyait le jour de saison en saison avec les ballets russes. Grâce au chorégraphe imaginatif, la danse a évolué et ouvert la voie à Jerome Robbins, Carolyn Carlson, Maurice Béjart, Pina Bausch, Angelin Preljocaj, Blanca Li...
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Parlons musique. Car ce ballet est devenu une pièce maîtresse des concerts consacrés à Debussy, au même titre que La Mer ou Ibéria. Je vous en propose deux enregistrements très différents…
Quand on regarde la photo du sévère et dictatorial Mravinsky sur la pochette du CD, on ne pense pas immédiatement au mot… sensualité. On n'attendait guère le perfectionniste chef russe qui détestait le disque dans cette évocation d'un après midi d'un faune libertin dans la Grèce mythologique. C'est mal connaître cet artiste qui, dans ce live capté en concert en 1965, explore aux rayons X la féérie de cette partition. Le tempo est idéal, sans lenteur alanguie qui nuit à la facétie de ce ballet. Dans la rencontre avec la nymphe [5'30], le chassé-croisé des cordes se fait ludique et espiègle, avec un legato dansant et charnel. Le son, malgré les toussotements, est clair, lumineux. Mravinsky met chaque instrument en avant, notamment les crotales et les harpes qui colorent si bien les jeux amoureux. J'avais déjà suggéré ce disque pour l'extraordinaire Musique pour cordes percussions et célesta de Bartók qui le complète.
Le concert de Leonard Bernstein filmé à Rome avec l'Académie Sainte Cécile est l'antithèse de la vision de Mravinsky. Vers la fin de sa carrière, le chef américain adoptait des tempos retenus laissant ainsi la musique se déployer avec grâce. C'est le cas ici où, dès les premières mesures, il joue la carte du rêve. Le faune s'étire, s'éveille en songeant tendrement aux nymphes qu'ils convoitent. Il y a dans cette direction une priorité donnée, à la souplesse, au mouvement (logique pour un ballet). La flûte caracole avec douceur en évitant de se "la jouer" concerto. [4'05] Bernstein apporte mystère et incertitude dans ce marivaudage antique. L'orchestre est somptueux. Un DVD d'anthologie, et pour Debussy, et pour Bernstein. [6'40] La rencontre avec la nymphe est d'une lascivité, d'une sensualité qui nous hérisse l'échine.

Je ne précise pas qu'il existe d'autres très beaux enregistrements : Boulez (2 fois), Charles Munch, Jean Martinon, Karajan, etc.

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Vidéo du centenaire des ballets Russes au Palais Garnier, décembre 2009 : Le faune - Nicholas Le Riche - La nymphe - Émilie Cozette. La chorégraphie est celle de Vaslav Nijinsky. Les décors et costumes sont à l'identique ceux de Léon Bakst pour la première de 1912. Orchestre et son un peu médiocres par rapport aux enregistrements commentés.



Le CD et le DVD

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