samedi 30 août 2014

BACH : Concertos Brandebourgeois – CAFÉ ZIMMERMANN – par Claude Toon



- Tiens M'sieur Claude… les Brandebourgeois… Vous n'en aviez pas encore parlé ?
- Non ma p'tite Sonia, chaque chose en son temps… Bach a déjà été souvent présent dans le blog…
- Cette jolie serveuse me rappelle une de vos chroniques, elle porte du café ou du chocolat ?
- Ah Ah, vous vous souvenez de cet article du 1er avril 2012 où j'avais gentiment plaisanté à propos des cantates du chocolat (pure invention) et du café, qui elle, existe…
- Exact, et vous vous étiez fait passé pour le chef d'orchestre… Mais ce café Zimmermann existe-t-il vraiment ?
- Oui, à Leipzig à l'époque de Bach et c'est là que l'on jouait comme divertissement la musique instrumentale du Cantor, dont ces concertos.
- Et le groupe baroque qui les interprète a pris logiquement le nom de ce café qui rappelle un peu le café Procope cher à Voltaire…
- Tout à fait Sonia, belle érudition !!!!

La marseillaise Céline Frisch, après ses études de clavecin, intègre la prestigieuse Schola Cantorum de Bâle où elle sympathise avec le jeune violoniste Pablo Valetti. Le jeune artiste va acquérir rapidement une notoriété par ses participations aux meilleurs orchestres baroques : Les Arts Florissants, le Concert des Nations, le Concerto Köln (ce dernier était un choix possible pour parler des brandebourgeois).
Créer un orchestre français baroque face à la pléthore d'ensembles de renom était un pari osé pour les deux complices. Café Zimmermann voit le jour en 1998 et s'est imposé depuis comme l'un des meilleurs serviteurs de la musique de l'âge classique et du siècle des lumières.
Aidé dans son travail par les précurseurs de l'authenticité baroque comme le claveciniste et chef d'orchestre Gustav Leonhardt ou le contre ténor Dominique Visse, Café Zimmermann parcourt le répertoire du XVIIIème siècle dans des salles de taille adaptée : Gaveau, la cité de la musique, etc. Leur discographie est déjà très riche et surtout fait autorité, remportant l'adhésion des critiques et du public.
Café Zimmermann a adopté une approche discographique tout à fait nouvelle et passionnante pour graver la quasi intégrale des concertos pour clavier, violon et divers instruments, ainsi que les six concertos Brandebourgeois et les quatre suites orchestrales. Au lieu de réunir chaque style de manière didactique, chacun des six albums réalisés propose un concert varié tel que l'on devait en entendre les œuvres à Leipzig dans le célèbre café. Par la suite, les 6 albums (dont 5 diapasons d'or) ont été réunis dans un coffret à prix doux. C'est dans cette édition que nous allons voyager dans le monde fantaisiste des concertos brandebourgeois.
- Mais pourquoi brandebourgeois et fantaisistes M'sieur Claude ???
- J'y viens Sonia, j'y viens…
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À l'origine, les six œuvres s'appelaient "Six concertos pour plusieurs instruments". Lors du travail biographique du musicologue Philipp Spitta au XIXème siècle, ce dernier les rebaptisa en concertos brandebourgeois puisque leur dédicataire était le margrave Christian Ludwig de Brandebourg.
Ce qui surprend d'emblée à l'écoute en continu des 6 concertos, c'est l'extrême variété de forme. La plupart du temps les recueils de concertos grosso de l'époque baroque épousent une orchestration et une structure immuables. Ainsi les concertos opus 6 d'Haendel pour cordes écoutés isolément sont très beaux, mais en continu, arrivé au 12ème… c'est un peu répétitif et lassant. Quelques exceptions : comme les quatre saisons de Vivaldi. Bach explose le carcan à tous les niveaux dans les concertos brandebourgeois : l'orchestration, le nombre de mouvements, les durées (de 10 à 20 minutes), etc. Ainsi l'écoute en continu (1h20) permet un voyage musical d'une infinie fantaisie pour répondre à la question de Sonia.
La partition est datée de 1721. (Bach a alors 36 ans.) Elle est le fruit d'une commande de 1719. En plus d'être le compositeur de génie que l'on connaît, Bach est virtuose dans nombre d'instruments : clavecin, orgue, violon et viole de gambe, un ancêtre du violoncelle. Par ailleurs alors que les styles français, italiens, concerto grosso sans soliste ou inversement s'opposent en Europe, Bach adopte et mélange avec gourmandise toutes ces formes. Encore une ouverture d'esprit qui joue en faveur de l'extrême fantaisie de ce corpus. Certes, cette conception impose de disposer de nombreux virtuoses pour chaque pupitre. Mais dans ce domaine, Café Zimmermann nous gâte !! Ah, dernier petit détail, de nombreux passages ou mouvements se retrouvent dans d'autres ouvrages de Bach, notamment les cantates (principe dit de la parodie).

Concerto n° 1 (fa Majeur) BWV 1046 : c'est le plus long des six avec ses quatre mouvements (20' en tout) et il possède une orchestration très riches, de nombreuses cordes auxquelles se joignent hautbois, bassons et cors.
Dès les premières mesures, la musique virevolte dans la plus volubile gaité. Les bois papotent comme les habitués du café Zimmermann. Les cors naturels imposent leur sonorité aigrelette et joyeuse. Il sera difficile d'écouter des cors d'harmonie après avoir entendu ces instruments. Le tempo choisi par Pablo Valetti n'accuse aucune lenteur romantique mais évite les frénésies excessives parfois entendues avec certains ensembles baroques. La prise de son très limpide permet d'entendre tous les solistes dans leur écrin de cordes. Café Zimmermann exclut toute conception métaphysique hors de propos dans cette page de divertissement. Nous ne sommes ni dans l'art de la fugue ou dans une œuvre religieuse. Prodigieux de vitalité ! Avec ses solos de hautbois et de violon d'une belle transparence l'adagio contraste par sa douceur nocturne avec la vigueur de la sinfonia initiale. L'allegro retrouve l'énergie de la sinfonia. On se prend à vouloir esquisser des pas de danses, sauf que là, contrairement à maintes suites de Bach, il n'y a aucune forme de danse dans la notation (pas de sarabande ou autres). Café Zimmermann achève son interprétation par la suite française avec une verve pétillante qui fait justement oublier le rythme un peu noble qu'impose le style français de l'époque. Une entrée en matière parmi les plus vivantes que j'ai entendues depuis ma découverte de ces concertos à la fin des années 60. Comme les Dupondt, je dirais même plus : une redécouverte.
 
Concerto n° 2 (fa Majeur) BWV 1047 : le plus bref et le plus frénétique de l'ensemble avec sa trompette solo diabolique présente dans les deux mouvements extrêmes. Bach met en avant quatre solistes : flûte à bec alto, trompette, hautbois, violon. De sa voix agreste, la trompette sans piston de Café zimmermann joue au chef d'orchestre. Hannes Rux, trompettiste solo nous bluffe en faisant preuve d'une justesse absolue avec son instrument si difficile à maîtriser dans cette tessiture. La remarque s'applique à tous les instrumentistes. L'andante bien rythmé confie un à un la parole à chaque soliste hormis la trompette. Quelle fraîcheur pastorale dans cette conversation entre solistes discrètement accompagnés du simple continuo. La fugue finale notée allegro retrouve l'ardeur de l'introduction et surtout nous rappelle que Bach était le maître incontesté de l'art du contrepoint.

Concerto n° 3 (sol Majeur) BWV 1048 : Comportant en apparence trois mouvements, ce concerto insert entre deux allegros un adagio de quelques secondes qui n'est qu'une transition. L'œuvre, aussi courte que le second concerto, ne retient dans son orchestration que des cordes et le continuo avec clavecin. (Violons, altos et violoncelles par 3).  La mélodie serpente de cordes en cordes. Le climat est plus proche du concerto grosso que les deux concertos précédents de par l'absence d'instruments à vents solistes. C'est vivant, avec une certaine noblesse dans le phrasé. Les cordes de Café zimmermann se font élégantes, sans dureté ni ornementations spectaculaires. L'Allegro final accélère le jeu pour établir un contraste jubilatoire avec le premier et éviter tout aspect monolithique à l'ouvrage.

Concerto n° 4 (sol Majeur) BWV 1049 : Ce concerto se fait à la fois grosso et classique dans le sens où le violon devient le soliste principal face aux deux flûtes altos. Bien entendu, cordes et continuo accompagnent les trois solistes. L'introduction donne la part belle aux flûtes puis aux accents virtuoses du violon.  Café Zimmermann (je risque de me répéter) distille avec précision et transparence toutes les facéties de cet allegro initial. On discerne dans le déchaînement du jeu du violon de suaves glissandi, technique peu commune à l'époque. Le concerto comprend deux autres mouvements : un élégiaque et méditatif andante puis un presto. Le jeu complexe du violon rappelle l'école italienne, notamment celle de Vivaldi, autre grand maître de l'archet…

Concerto n° 5 (ré Majeur) BWV 1050 : L'omniprésence du clavier (clavecin) tant dans le continuo que dans le développement général conduit à une singularité musicologique. Ce concerto est en fait le premier concerto pour clavier de l'histoire de la musique ! Pour la petite histoire, lors de l'enregistrement des brandebourgeois par Pablo Casals à Marlborough début des années 60, c'est rien de moins que Rudolf Serkin qui jouait, au piano, la partie soliste. Trois mouvements : Allegro, Affetuoso et Allegro. Le jeu de nos baroqueux est à la fois joyeux, une fois de plus, et mystérieux. Céline Frisch égrène les notes avec poésie. Grâce à la souplesse et à l'articulation de son phrasé dans les mélodies, le vieux cliché de "la divine machine à coudre" Bach n'est plus qu'un souvenir d'un passé lointain et académique (une facétieuse expression de Colette semble-t-il). À noter que deux flûtes solistes égayent l'œuvre notamment dans le passionné Affetuoso. L'espièglerie de l'allegro final confirme le désir d'insuffler la plus grande joie de vivre par Café zimmermann dans ces concertos.

Concerto n° 6 (si bémol Majeur) BWV 1051 : L'ultime concerto adopte une forme étrange et ancienne. On pense plutôt à une sonate du XVIIème siècle pour 2 petites violes, 2 violes de gambe, deux violoncelles et la basse continue. L'imagination et la profusion de couleurs cèdent un peu le pas dans cette partition, mais les mélodies virevoltent avec allégresse. La vigueur des tempos et de l'articulation de Café Zimmermann achèvent dans la jubilation un cycle qui se place désormais comme une référence moderne des concertos brandebourgeois… On notera au passage que toutes les tonalités sont en mode majeur, choix en faveur d'exécutions dans des fêtes princières. Il est fort possible que Bach ait joué ce concerto en compagnie du dédicataire, le margrave de Brandebourg, violiste à ses heures.
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Ces concertos ont connu une réelle renaissance au milieu du XXème siècle. La discographie est riche d'interprétations des plus variées. Dès 1949, Fritz Reiner grave les brandebourgeois et les suites pour orchestre avec un souci métaphysique mais sans la lourdeur romantique en vogue à cette époque dans l'interprétation des œuvres du cantor. Il est amusant de comparer la conception de l'adagio du 1er concerto par Fritz Reiner et, 60 ans plus tard, par Café Zimmermann.


Pour ceux qui souhaiterait écouter les brandebourgeois dans la continuité et non à raison de un par CD comme dans ce coffret, quelques suggestions :
Les enregistrements de Reinhard Goebel de 1986 à la tête du fabuleux Musica Antica Köln proposent une interprétation toute aussi vif-argent que Café Zimmermann mais sans doute trop farouche. Les 2 CD sont toujours disponibles avec des suites en complément et on les trouve également dans un coffret anthologique, encore plus fourni que celui présenté aujourd'hui, mais pas toujours abouti pour les concertos pour clavier et violon. (Archiv – 5/6)
Très pittoresques et réédités, les disques de 1964 de Pablo Casals avec un groupe de potes dont Rudolf Serkin au piano et Alexander Schneider. C'est brut de décoffrage, pas toujours très léger, mais un témoignage amusant pour les admirateurs de ces artistes (Sony – 3/6)
Enfin, dans le registre baroque et instruments d'époque tendance dure, le double album d'Il Giardino Armonico fera le bonheur des amateurs de musique décoiffante… C'est somptueux mais sans la légèreté de Café Zimmermann. (Teldec - 5/6)

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Successivement, pour conclure : des extraits des Concertos n° 1, 2 et 3 par Café zimmermann.         




3 commentaires:

  1. Cher Monsieur Claude ( et non madame ..!!),

    j'ai lu avec attention votre article concernant les brandbourgeois exécutés par le Café Zimmermann.

    Il se trouve que dans le dernier double CD Indispensables Diapason, il figure dans dans ce 1er que vous trouvez, comme moi, pétillant de verve.

    Connaissant ces plus qu'inévitables bandbourgeois depuis plus de 60 ans, avec les références d'époque: Ristenpart orch. de la Sarre, Münchinger orch de Stuttgart,

    possédant près d'une dizaine d'interprétations en CD de valeurs inégales, de la lente à s'assoupir à la rapide comme l'ouverture de Guillaume Tell
    Morceaux Morceaux Compositeur Interprètes Label No
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 SACD) Académie of ancient music Harmonia Mundi HMU 807461/2
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD) Freiburger Barokorch. Harmonia Mundi HMC 902176/7
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD) Camerata du 18è MDG Gold 311 0746-2
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD) Orch. Divers Diapason 65
    Concerti brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 SACD) Concert des nations - Savall Aliavox AVSA 9871A+B
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD) Orch. Chamb. Vienne Artemis Classics ATM 1244
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD) Akademie für alte Musik HMundi Gold HMG 501634/5
    Concerti Brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD) Orchestre de chambre de Mayence Musique d'Or MDO 1012- 13
    Concerti Brandbourgeois 1, 2, 3, 6 Bach J-S. Orchestre de chambre de Cologne Naxos 8.554607
    Concerti Brandbourgeois 4 & 5, p. flûte, 2 flûtes à bec Bach J-S. Orchestre de chambre de Cologne Naxos 8.554608


    je suis étonné de ne pas y voir figurer les Freiburger, ni Savall et vais me mettre en quête des Goebel et Zimmermann (complet)

    Savez-vous si Abado avec Carmignola les enregistrés ?

    Autre paramètre à prendre en considération est la prise de son, n'importe quel pékin ne peut être un Bartolomée (Passavant), Andreas Spreer, (Tacet)...

    Il y a aussi des labels meilleurs que d'autres

    enfin à mettre au musée des horreur au rythme des ours dans la taïga !!
    Morceaux Morceaux Compositeur Interprètes Label No
    Concerti brandbourgeois 1 à 6 Bach J-S. (2 CD 24 bits) Orchestre russe - dir A. Titov HDC 1413


    cordialement vôtre et bonnes fêtes de fin d'année

    bouddha

    www.bouddha.ch/Hifi/hifi.htm
    mail@bouddha.ch

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    1. Cher maître Bouddha

      Merci pour votre lecture assidue de cet article.

      J'ai découvert ces concertos il y a presque cinquante ans avec un enregistrement (totalement disparu) de Marcel Couraud, et le second concerto par I musici sur un 45 tours !!!

      La petite discographie de je propose en fin d'article n'a pas vocation de référence mais de suggérer des approches diversifiées dans les interprétations, ce sont aussi des coups de cœur…

      Votre liste est impressionnante et tout à fait pertinente mais si je ne connais pas tous ces gens là. Quant on sait que même Herbert von Karajan s'est penché sur la question (et c'est loin d'être pataud ou ridicule ; en prime les suites 2 & 3)

      Oui ! Abbado et Carmignola ont enregistré de concert (c'est le cas de le dire) les brandebourgeois. C'est un DVD (Un peu cher je trouve)
      http://www.amazon.fr/Concertos-Brandebourgeois-booklet-Jean-S%C3%A9bastien-Bach/dp/B001F1YBPI/ref=sr_1_2?ie=UTF8&qid=1419414047&sr=8-2&keywords=Carmignola+bach

      Oui les interprétations de Goebel sont survoltés et lumineuses (mais dans un coffret de 8 CD, à 30 € ceci dit..). À savoir que l'univers de ces gravures est dans la ligne "ouverture de Guillaume Tell…

      Merci encore. J'ai visité le blog www.bouddha.ch/Hifi/hifi.htm et également les "coups de gueules". Nous partageons les même "irritations"… Beau matériel par ailleurs.

      Très cordialement et bonne fête de Noël.

      À bientôt

      Claude dit Le Toon

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    2. Cher Monsieur Claude,

      d'abord toute bonne nouvelle année 2015 pleine de nouvelles richesses musicales

      Le Couraud n'est pas disparu puisque je l'ai dans mes vinyles, on a les mêmes départs !!

      Je dois vous avouer que je ne suis pas très DVD, sauf pour quelques opéras dont la Flûte de Mozart en tête et Mme Butterfly avec Mirella Freni bien sûr !!

      Quand je parlais de Guillaume Tell, je parlais que du 1er mvt du 1er concerto, sinon il se laisse écouter
      Ma préférence va aux Freiburger barok et Akademie für alte musik.
      Il me serait agréable d'avoir votre E-mail (le mien est mail@bouddha.ch) pour que je vous envoie mes voeux photographiques car je suis aussi reporter-photographe depuis plus de 47 ans en sus d'être mélomane, ce qui n'est nullement incompatible et qu'on soigne à coups-de-gueule !!

      cordialement et à bientôt par E-mail !!
      bouddha

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