mercredi 14 juin 2017

Sean COSTELLO "We Can Get Together" (avril 2008), by Bruno



     Voilà un musicien que l'on a tôt fait d'oublier, alors que de son vivant, du moins à la fin de sa courte carrière, on le considérait comme l'un des des espoirs majeurs du Blues. Non pas du Blues-rock, terrain de prédilection des "faces-de-craies", mais bien du Blues. Précisément du Blues urbain, - de Chicago bien sûr - mais aussi celui de Memphis et du Texas. Même si ses deux dernières réalisations s'étaient laissées séduire par le Rock, il y avait bien peu de rapport avec Stevie Ray Vaughan (bien qu'il fut un modèle pour Sean), encore moins avec Kenny Wayne Sheperd et tous les guitar-heroes du Blues-rock US passablement poilus.

     En effet, ce jeune blanc-bec, né à Philadelphie le 16 avril 1979, jouait un Blues électrique dans la continuité des Pee Wee Crayton, Earl King, Jimmy Dawkins, Hubert Sumlin, Magic Sam, Eddy Clearwater, Steve Cropper, Albert King, Jimmy Vaughan, Mighty Joe Young, Howlin' Wolf.
Certes, les noms pré-cités font référence à différentes branches du Blues électrique d'après-guerre, mais son Blues, plutôt riche, rassemblait naturellement tout cela.

     C'était un gars précoce qui n'avait pas eu la patience de terminer ses études pour épouser une carrière musicale. La preuve : à quatorze ans seulement (alors à Atlanta), il avait gagné le Memphis Blues Society's Talent Award. Et l'année suivante, il enregistrait déjà un premier disque : "Call the Cops". En 1997, il retournait en studio, invité par Susan Tedeschi pour jouer sur "Just Won't Burn", son second album ; il y interprétait les soli (sauf la slide, réservée à la demoiselle), et prit la route avec elle.
En 2000, un second disque, "Cuttin' In", étonnant de maturité, qui lui valut une première nomination aux W.C. Awards.
     Son nom commençait à résonner sur les lèvres des plus dignes représentants du Blues. Ainsi, il n'eut pas de mal à partager la scène avec des icônes, tels que Pinetop Perkins, Bo Diddley, et James Cotton, ainsi que Luther Allison, Buddy Guy et B.B. King. Sachant que ces trois là ont toujours encouragé les jeunes prétendants.; le plus simplement du monde, en les poussant à continuer, à persévérer. Les invitations à diverses participations commençaient à être de plus en plus fréquentes, avec une nette accélération à partir de 2003. On le trouve sur les disques de Jody Williams, Clarence Fountain, Levon Helm, Mudcat, Tinsley Ellis (à l'harmonica ?), Nappy Brown, Ollabelle (le groupe de la fille de Levon Helm, Amy), Bill Sheffield.

     Dire que Sean Costello avait le vent en poupe est un euphémisme. Il gagnait progressivement et sûrement la notoriété qui lui était dûe ; chaque album gagnant en maturité.
Ce n'était que justice. Même si dans le milieu - et hélas, en ce monde - la justice n'est pas qu'aveugle ; elle est entravée par des êtres malfaisants.
Malheureusement, peut-être à cause d'un succès qu'il n'attendait pas forcément, stressé par une inhérente pression, peut-être pour résister à la fatigue des tournées (il tourna même en Europe), il toucha à la drogue et n'en sortit jamais. Ses problèmes de bipolarité rendaient les choses encore plus difficiles. Jusqu'à ce triste jour du 15 avril 2008, à Atlanta, à un jour de l'anniversaire de ses 29 ans, où il aurait succombé à une overdose (en fait, une prise de drogue suivie de tranquillisants). Quel immense gâchis ! [ censuré ] de [censuré] de [m censuré ] ! Ce gars là avait l'envergure pour être un nouvel astre inspirant toute une génération d'apprentis bluesmen. Il avait terminé "We Can Get Together". Tout avait été finalisé, du mixage jusqu'au livret et la présentation du CD. Sa sortie était prévue pour le 16 avril 2008. Le lendemain de son décès. Quel gâchis !


     Ce qu'il y avait de singulier chez ce jeune blanc, c'était que, bien que vibrant visiblement pour le Blues des années 50 et 60 et la Soul des James Carr et Sam Cooke, et bien que paraissant totalement désintéressé par le matériel moderne, sa musique ne sonnait pas désuète. Elle ne sentait pas la naphtaline ou la poussière. Bien au contraire, c'était une bouffée d'air frais et revigorant, un air pur échappé d'un Eden à l'abri de la pollution de vibrations synthétiques et policées artificiellement, de l'emprise de l'Empire du Commerce. Une oasis. D'autant que, graduellement, il se détachait du poids de ses mentors, proposant alors un Blues nouveau.

     Ce sont donc les trois dernières réalisations qui sont bien généralement considérées comme les meilleures. Quant à savoir celle des trois qui mérite la médaille d'or, les avis divergent. A mon sens, il est bien difficile de dire laquelle des deux dernières - "Sean Costello" et "We Can Get Together"- serait la meilleure.
Toutefois, aujourd'hui, on retiendra le dernier album, pour la simple raison que c'est probablement le plus personnel. Ne serait-ce que parce que c'est le disque contenant le moins de reprises. Deux traditionnelles, peu ou prou connues du grand public : "Goin' Home" et "Little Birds" (cette dernière découverte grâce à Levon Helm), qu'il a fait siennes. Et  une excellente version  du "Have You No Shame" du Eric Quincy Tate.
Ensuite, parce que Sean clamait alors qu'avec cet album il avait trouvé sa voie. Et effectivement, sans se départir du Blues qui a éveillé et nourri sa conscience musicale, Sean Costello proposait quelque chose de relativement neuf. Quelque chose qui ne se souciait pas de coller aux "douze mesures", de sonner radicalement Blues, d'adhérer à un genre en suivant des plans et des mouvements types. Il avait coupé le cordon ombilical.
D'ailleurs, son parcours démontre bien sa lente métamorphose, avec de nouveaux ingrédients qui s’intègrent à son Blues. Partant d'un Blues plutôt millésimé 50's, avec quelques pincées de Jazz (comme en son temps celui de T-Bone Walker); peu à peu, des éléments issus de la Soul, du Rhythm'n'Blues, du Rock et même quelques pincées de Funk (du style de New-Orleans) étaient inclus. Tout cela avait été passé au mixeur, ingurgité et assimilé. Ainsi, Sean Costello ne jouait pas, n’interprétait pas un ou différents genres de musique. Il s'exprimait, librement, avec probité. Sans calcul, sans intellectualisation. C'était son cœur et son âme qui parlaient. Et cela s'entend.
Guitare à l'essai, toujours avec des P90

     Avec sa voix plus graveleuse que jamais et sa vieille Gibson Les Paul GoldTop, chaleureuse à souhait, qui crunchait tel un félin repus, Sean délivrait un Blues - ou autre - organique, profondément humain, et foncièrement sincère. Totalement dénué de toute formule commerciale.

     A partir de 2005, année de sortie de son album éponyme, il semblait sourdre une fêlure, une fragilité. Cela même sur les morceaux les plus enlevés. Une vulnérabilité qu'il traînait comme un boulet pouvant à tout moment l'entraîner au fond. Une sensibilité à fleur de peau qui procurait parfois à ce Blues une approche mélancolique. Un Blues rugueux mais mélancolique. Son attaque à la guitare - aux doigts, avec le pouce et l'index - pouvait sembler parfois hésitante, trébuchante même, pour les accros de la guitare hautement technique des shredders et de certains jazzmen. Cependant, ici, c'était l'émotion qui primait. Plutôt que des cascades de notes, il préférait l'économie pour intensifier chaque note, moduler, nuancer ses chorus, ses soli. En ce sens, généralement, la six-cordes chantait, racontait une histoire. Sa gratte n'était pas un objet pour se faire valoir, mais un instrument pour extirper de son âme ce qu'il ne pouvait exprimer par le chant.
A l'instar des pères fondateurs du Chicago Blues, sa guitare sonnait comme une fondation issue du Delta-blues sur laquelle s'étaient greffées l'électricité, l'agressivité et la dureté des grandes villes.

     Pour ce dernier CD, Sean s'était recentré sur une petite formation. Un quatuor avec un claviériste bien réservé. L'absence de cuivres donnait une atmosphère plus crue et rêche que sur les galettes précédentes. Seul "Told Me a Lie" bénéficiait d'apports extérieurs, dont un accordéon, un soubassophone (et le poulailler de McCormick ??) qui lui donnaient un aspect plus sombre, voire jazz funeral, ou ballade plaintive et bastringue à la Tom Waits.
Donnie McCormick, l'homme du Eric Quincy Tate (clic/lien), faisait également partie de la fête. Depuis quelque temps, Costello et McCormick jammaient occasionnellement ensemble. Ce disque était alors l'opportunité d'enregistrer quelque chose ensemble. Et probablement aussi un moyen de médiatiser un peu ce vieux galérien fatigué et malchanceux. Même si ce vieux loup essoré n'apparaît qu'en tant que choriste et seulement sur trois chansons. Déjà bien malade, vite épuisé par sa maladie qu'il ne peut soigner convenablement par faute de couverture sociale suffisante, il décédera neuf mois après Costello.

Cependant, la musique de McCormick et de son Eric Quincy Tate - ou juste sa fréquentation - paraît avoir laissé son empreinte sur l'évolution de Costello.

     Ce gars avait le feu intérieur. Celui de l'art créatif. Ce gars était généreux et s'offrait sans limites pour donner vie à sa propre vision du Blues qui, bien que restant foncièrement ancré dans les fondamentaux, prenait pourtant une nouvelle forme sans perdre de sa pureté.
     Son matos ? LesPaul Gold Top avec micro P90 et Fender Telecaster Custom Shop qu'il branchait dans des Fender Deluxe, Vibrolux et Hot Rod Deville. Parfois du Magnatone. Du simple, du basique. Il n'avait besoin de guère plus.

     Du gâchis, oui, néanmoins, une existence bien employée, bien remplie, car il a réalisé une poignée de disques dont il peut être fier. Un bon petit lot de Blues authentique, mature, non frelaté, de haute teneur. D'authentiques vibrations de l'âme, proches d'une forme de Blues tempéré de Soul, de Funk et Rhythm'n'Blues et épicé de Rock. Que du bonheur.
 Un réel plaisir pour les esgourdes et les synapses des mélomanes. Son passage sur terre n'aura pas été vain. La grande majorité des critiques (presse et internet) le considérait comme un futur grand. Comme une des valeurs les plus sûres pour le renouveau et la pérennité du Blues.
Combien de musiciens auraient vendu leur âme pour pouvoir sortir au moins un disque de cet acabit.
- Comment ? Oui ? Ils sont des dizaines ? Des centaines a avoir vendu leur âme ? Ce serait bien probable, mais finalement ils interprètent de la bouse infâme et/ou de l'expédient débilitant, zombiefiant. En fait, ils ont vendu leur âme par cupidité, vénalité, non dans l'espoir de devenir un artiste dans l'absolu, ou de faire reconnaître leur(s) création(s). D'autres se sont tous simplement fait avoir ... "Don't mess with the devil" disait la chanson.
[| "I saw the devil down the long, long road. He said to me : Boy, I want your Soul. I said no. You can't take my soul" - extrait d'un poème anglais de 1987. ]






 
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Témoignages ...

3 commentaires:

  1. Une découverte. C'est excellent. Avec sa bouille d'ado, sa banane "rockabilly" et ses costards, il me rappelle Eli Paperboy, qui pourrait être à la Soul ce que Costello serait au Blues (?).

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    1. Comparaison pertinente. Non seulement parce que l'on retrouve des similitudes dans le chant de ces deux artistes (bien que Sean ait un timbre nettement plus graveleux), mais aussi dans leur parcours. Tous deux amenant bien progressivement leur musique vers des sonorités plus Rock sans rien perdre de leur probité, sans se renier, sans brûler leurs racines.

      On peut aussi mentionner Selwyn Byrchwood (dont l'avant dernier disque, l'excellent "Don't Call No Ambulance", a remporté un Award en 2015)

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    2. J'aime les interventions pertinentes...

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