samedi 15 juillet 2017

Jean SIBELIUS – Tapiola – Herbert von KARAJAN (1964) – par Claude Toon



- Encore Herr Karajan M'sieur Claude… Bon, c'est vrai que le maestro a tellement enregistré de disques pour ce que j'en sais ! C'est quoi le programme, une symphonie ?
- Non Sonia, Tapiola (et non pas tapioca), est un poème symphonique tempétueux, contemporain de la 7ème symphonie, une œuvre ultime avant un silence de 30 ans !
- Ah oui, Sibelius s'est arrêté de composer vers la soixantaine. Qui est ce ou cette Tapiola ? Un Dieu de la mythologie nordique, un héros, une fée ?
- Un dieu de la forêt, vous touchez du doigt l'univers de Sibelius mon petit, je suis content. J'en toucherai deux mots à M'sieur Luc concernant votre augmentation…
- Hi hi ? L'augmentation fantôme qui s'est perdue au fond des sombres forêts finlandaises, elle aussi… Vous aviez déjà parlé de Karajan à propos de Sibelius je crois…
- Oui, lors de l'intégrale à deux baguettes pour DG réalisée fin des années 60 avec Okko Kamu. Sibelius lui-même aimait la vision de Karajan de ses œuvres…
- Bien, vous me donnez rapidement la maquette de Tapioca… Heuuu pardon Tapiola avant mon départ en vacances…
- Oui je sais et vous devriez fermer la porte de votre bureau quand vous essayez vos bikinis, ça émoustille M'sieur Rockin'…

Tapio, le dieu de la forêt
Lendemain du défilé du 14 juillet des pioupious et des poupiettes (pour la parité). Waouh, là ça sent les vacances, les plages surpeuplées, le bergasol, mes petits alpages peinards, le tour de France et sa caravane de camionnettes à double plancher pour planquer les médocs qui forcent les jarrets à 150 dN/m ! Eh bien moi je travaille sur un article que j'espère court et pour lequel le dopage se limite à un p'ti café servi par ma chère Sonia…

Comme je l'écris de plus en plus souvent après des années à côtoyer les compositeurs et leurs interprètes, je ne reviens pas dans le détail sur la biographie du plus marquant musicien finlandais : Jean Sibelius (1865-1957). Nous avons déjà écouté ses 2ème et 4ème symphonies, son très fameux Concerto pour violon et, en été 2016, un petit poème symphonique : Chevauchée nocturne et lever de soleil (Index).
Tapiola date de 1926 et succède à la 7ème et ultime symphonie du maître écrite en 1924. Sibelius a pourtant encore 31 ans à vivre. Il occupe en ermite une maison de Järvenpää, au fond des bois finlandais qui jouxtent Helsinki. Sibelius ne composera quasiment plus. Dépressif, il boit, beaucoup trop, marquant ses notes en tremblant. Pourtant son style évolue, se modernise. Jamais Sibelius n'a voulu intégrer une école, que ce soit celle des postromantiques ou celle de la Nouvelle école de Vienne. Tapiola opposera comme souvent dans son œuvre : légendes épiques nordiques, poésie et sauvagerie, reflets de la rudesse du climat de la Finlande. En l'année 1951, le dodécaphoniste intégriste René Leibowitz écrira un pamphlet "Sibelius, le plus mauvais compositeur du monde". Il faut dire qu'après la guerre, Sibelius est encore peu connu en occident sauf en Allemagne et aux USA qui l'ont toujours honoré. René Leibowitz ? Ça ne vous dit rien ? À part une intégrale Beethoven vaguement connue des mélomanes experts, il est complètement oublié, tandis que Sibelius triomphe. Heureusement, l'histoire sait reconnaître les siens, et les ouvrages de Sibelius, notamment son cycle symphonique, sont devenus des incontournables des salles de concert et de l'industrie du disque, Tapiola compris.
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Walter Damrosch
Jean Sibelius entendit Herbert von Karajan diriger sa musique dès le début de la carrière du maestro autrichien dans les années 30. Il dira "Karajan est le seul qui comprend vraiment ma musique" ! Et il est vrai que le chef a signé à de nombreuses reprises des gravures cultes consacrées aux symphonies ou aux diverses pièces symphoniques. Il existe quatre enregistrements officiels de Tapiola (une pour EMI avec le Philharmonia en 1953 et 3 pour DG avec bien entendu la Philharmonie de Berlin, 1964 que nous écoutons comme exemple, 1976 et 1984 en numérique). Elles sont toutes passionnantes mais la très sombre et violente version de 1964 sert peut-être le mieux la férocité opposée à la méditation dans l'œuvre.

Odin, Thor et son gros marteau, sont les divinités nordiques les plus connues, surtout grâce à quelques blockbusters où un blondinet bodybuildé balance son marteau de la taille d'une enclume sur tout ce qui bouge 😊 ! De toute façon, comme m'a enseigné un lecteur aussi assidu qu'érudit (que je remercie), ces deux divinités n'ont rien à voir avec la mythologie finnoise qui a son propre panthéon dont Tapio (voir les commentaires). Blagues et nanars à part, Sibelius a nourri son œuvre de son amour pour la nature sauvage de son pays, une mosaïque de forêts et de lacs, et de références à des légendes héroïques et tragiques liées à aux anciennes religions de son pays…
Tapiola verra le jour à Rome et non pas à Järvenpää, dans cette bicoque isolée et agressée par les brumes, le vent et les esprits. Mais le refuge de Sibelius est présent dans la tête du compositeur comme lieu rêvé pour conclure une période de 30 ans d'activité. Une triple décennie qui débute en 1892 avec le poème symphonique En saga et surtout l'immense symphonie Kullervo pour solistes, orchestre et chœur qui déjà mettait en scène un héros de la mythologie tout comme la suite de Lemminkäinen composées en 1893. Tapio est le dieu de la forêt vivant en osmose avec les arbres et possédant des sourcils et une barbe composés de mousse et de lichen… Tous ces personnages se retrouvent peu ou prou dans l'immense poème légendaire Le Kalevala qui fut une source d'inspiration majeure pour le compositeur.
Tapiola est le fruit d'une commande du chef américain Walter Damrosch (1862-1950), alors directeur de l'orchestre philharmonique de New-York, qui souhaitait disposer d'une œuvre d'une vingtaine de minutes. La création aura lieu en 1926, puis en 1927 en Finlande par Robert Kajanus, ami de Sibelius, en même temps que la 7ème symphonie.
L'orchestration reste très classique malgré l'ajout de quelques bois. Il n'y a aucune percussion hormis les timbales :
3 flûtes + piccolo, 2 hautbois + cor anglais, 2 clarinettes + clarinette basse, 2 bassons + contrebasson, 4 cors, 3 trompettes, 3 trombones, timbales et cordes.

Sibelius en 1926
Pour une meilleure compréhension de son œuvre, Sibelius écrivit quelques vers pour guider l'auditeur :
Là s’étendent du Nord les vieilles forêts sombres
Mystérieuses en leurs songes farouches
Elles abritent la grande divinité des bois,
Les sylvains familiers s’agitent dans leurs ombres.
Sylvains désigne de petites divinités protégeant les forêts (de l'italien silva, forêt). Ces petits personnages apparaissent dans le merveilleux Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki de 1997 sous forme de petits lutins blancs à l'allure de petits fantômes…

Avec ce quatrain, Sibelius nous offre déjà beaucoup de clés sur la symbolique de Tapiola. Une œuvre expressionniste qui dépeint l'ambiance mystérieuse des sombres ramures et évoque les présences magiques qui s'y cachent. La thématique n'a aucun rôle narratif d'origine littéraire comme il est d'usage dans les poèmes symphoniques de Liszt ou de Richard Strauss.
Un léger roulement de timbale est immédiatement suivi de l'exposé du thème principal aux cordes. Un chant qui évoque le vent, le bruissement inquiétant des arbres immémoriaux et peut-être les plaintes de créatures fantomatiques qui rôdent autour de la cabane du compositeur… Bois et cuivres soulignent par des traits incisifs le combat éternel et très ancien entre les forces fondamentales de la nature et les esprits immortels. Si le poème symphonique est a priori composé de cinq mouvements enchaînés réunissant onze séquences, il n'existe aucune rupture dans cette évocation des enchantements au sein de ces forêts. Le dialogue est à la fois diaphane et entrecoupé d'interventions puissantes des divers instruments, feulement des flûtes, procession des hautbois, grondement sévère et inquiétant des bassons. Le sacré n'est pas absent de cette ballade dans les brumes ténébreuses. Sibelius joue sur une noirceur de l'angoisse confrontée à des jaillissements de couleurs. L'écriture est très moderne : des petits motifs se réassemblent inlassablement pour nous perdre dans les frondaisons tel un petit Poucet nordique. [7:03] Petite procession des bois, guillerette et facétieuse. Les sylvains farceurs qui parcourent les bois ? Une rapide fantaisie qui tranche dans le vif d'une première partie qui renvoie dans un univers boréal primitif voire archaïque. Sibelius se réfugie dans ce monde où il semble pouvoir exorciser ses peurs, lui qui quelques années auparavant a survécu au cancer…
[12:00] L'orchestre explose et cède la place à une mélodie âpre et disloquée où les timbres se fracassent avec autant de rudesse que dans le Sacre du printemps de Stravinsky. [13:32] Passage aux tonalités étranges dans une mélodie expressionniste scandée par des pizzicati obsédants. Curieusement on pense aux expériences tonales de Debussy, on approche la fantasmagorie des sonorités de La mer ou de Jeux. [16:27] La direction de Karajan plonge avec fougue dans une forme de bestialité qui trouve son apogée dans un crescendo furieux et diabolique. Ah les belles cordes de la Philharmonie de Berlin. Commencé dans le postromantisme, le parcours créateur de Sibelius se clôt par cette partition dotée d'une modernité que l'on découvrira aussi dans la 7ème symphonie. L'œuvre se termine sur des thrènes chromatiques et descendants aux cordes qui évoquent une aube de lumière dorée, heure à laquelle les dieux et les lutins vont se dissimuler du regard des hommes… Sibelius ne saura pas ou ne voudra pas avancer plus loin dans cette voie avant-gardiste… Dommage… (Partition)
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Sylvains dans le film d'animation Princesse Mononoké

Un document historique : le premier enregistrement par Robert Kajanus en 1932 avec l'orchestre symphonique de Londres. Les tempos sont si vifs et les traits si cinglants que l'on en a les chocottes !!!


5 commentaires:

  1. Monsieur Claude, Odin et Thor et toute la mythologie germano-scandinave sont totalement étrangers à la Finlande, qui a sa mythologie propre, fondée essentiellement sur le Kavelava, qui narre les aventures légendaires de Lemminkaïnen ou de Kullervo, lesquelles inspirèrent si profondément Sibelius. On y retrouve le même attrait pour la magie divinatoire et une certaine sauvagerie, mais une vision du monde beaucoup moins "guerrière".
    En effet, cette version de Tapiola parKarajan est d'un souffle absolument remarquable -la version de 1984 est quasi-similaire, avec une meilleure prise de son-, très différente de celle, tout aussi extraordinaire, de Kajanus -disponible dans de très bonnes conditions techniques et à petit prix chez Naxos-. Une autre excellente version est celle de Rosbaud, très bien rééditée chez DGG-Originals.

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    1. Houlà Diablotin, aurais-je pris trop de liberté avec la mythologie scandinave dont la Finlande fait partie ? Il est vrai que Thor et Odin et Thor sont des Dieux nordiques, Thor change de nom en Finlande. Mais pour mon article, les lecteurs ayant lu Astérix et vu quelques blockbusters seront plus à l'aise qu'avec l'équivalent du Thor finnois qui se nomme Ukko et dont le marteau est le Ukonvasara (Mjöllnir pour Thor). Les frontières sont poreuses concernant les légendes complexes des pays nordiques, je ne suis pas un spécialiste :o)
      Bien entendu toutes les œuvres épiques de Sibelius s'inspirent du Kalevala. J'ai des idées d'articles en réserve….
      Bon WE

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  2. Le territoire de la Finlande s'étend de part et d'autre du cercle Arctique dans la partie orientale de la Fennoscandie -ou Finnoscandie-, ce qui fait d'elle un pays nordique entièrement extérieur à la Scandinavie. Le mot « Scandinavie » est parfois utilisé comme synonyme de « Fennoscandie » même s'il ne désigne au sens strict que les pays situés sur la péninsule scandinave (sans la Finlande, qui appartient à la péninsule finnoise).
    Les frontières sont poreuses entre toutes les religions / mythologies indo-européennes ou ayant connu un apport indo-européens greffé sur un substrat local, en effet. Néanmoins, Ukko ne saurait être assimilé à Thor, c'est plutôt une complexe synthèse entre Odin et Thor, plus proche d'ailleurs de Zeus en retrouvant notamment une place de "dieu suprême".

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    1. Quel puits de science Diablotin. Je ne ferai plus jamais confiance à Wikipédia et autres sources incertaines...
      Je vais partir en vacances moins inculte :o)
      Merci pour toutes ces informations passionnantes...
      Les articles des semaines à venir sont des "brèves" avec un peu de loufoquerie, je suivrai les commentaires sur mon smartphone.
      A bientôt.

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  3. Ayant fait une grande partie de mes études à Strasbourg, j'ai pu notamment suivre un parcours en "Histoire des religions", qui n'existait, à l'époque, dans aucune autre université française et était prodigué par des sommités mondialement reconnues. Très intéressant, avec en particulier beaucoup de comparaisons entre les différentes mythologies indo-européennes. Je crois que cette filière commence à se développer un peu en "France de l'intérieur", mais pas beaucoup... Vieux fond laïc oblige !
    Pour la situation géographique de la Finlande, un simple regard sur une bonne carte permet de situer la péninsule scandinave, ouverte sur la Mer du Nord et la Mer Baltique, par rapport à la péninsule finnoise, ouverte sur la Mer Baltique uniquement :-)

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