mercredi 31 janvier 2018

Barry GOUDREAU's Engine Room "Full Steam Ahead" (mai 2017), by Bruno



     Est-ce que le nom de Barry Goudreau évoque encore quelque chose de nos jours ? Probablement plus grand chose dans la vieille Europe, par contre en Amérique du Nord, malgré les ans, il résonne encore aux oreilles des amateurs de Rock FM de qualité. D'un Rock FM bien ancré dans le Heavy-rock et surtout qui ne s'est pas perdu dans un excès de synthés et de divers arrangements sirupeux. Car il n'a jamais cessé de manifester un certain attachement à des racines bluesy.
Goudreau 1977

     Dès 1969, à l'université, parallèlement à ses études, il joue dans un groupe baptisé Mother's Milk dont il tient la guitare lead. Lui-même et ses comparses, dont Brad Delp et Tom Scholz, créent un répertoire personnel, et enregistrent des démos dans le but d'obtenir un contrat d'enregistrement. Goudreau jouant l'intégralité des parties guitare. Les premières fournées de démos ne furent que des déceptions.
Plus tard, Tom Scholz retravailla patiemment sur les morceaux, les peaufinant jusqu'à ce qu'il estime ne plus rien pouvoir apporter de plus. Cette fois-ci, l'essai séduit et Epic leur ouvre ses portes. Rebaptisé Boston, le groupe enregistre enfin un premier disque éponyme en 1976 avec l'immense succès que l'on connait avec plus de 25 millions de disques vendus de par la planète (!). Et le 1er single, "More Than a Feeling" fait désormais partie de la mémoire collective. Notamment parce que ce titre réapparaît régulièrement au cinéma et à la télévision. Ce premier album est considéré comme un des premiers jalons du Rock FM, voire du A.O.R. Un Heavy-rock désormais policé que l'on peut écouter en famille et qui s'insinue dans toutes les strates de la société. 100 % approuvé par l'administration (cette dernière s'en servant même pour sa propagande) et donc forcément par le PRMC.
Si le succès est là, avec des rentrées sonnantes et trébuchantes conséquentes (euphémisme), Barry Goudreau commence à s'ennuyer. En effet, Tom Scholz qui a imposé son leadership depuis le succès retentissant, n'est pas un rapide en matière de composition. Son souci de perfectionnisme et la pression imposée par l'importante notoriété n'arrangent rien. Des problèmes avec un management rapace obscurcissent l'avenir.
C'est l'occasion pour Barry de démontrer ses talents. D'autant que monsieur Scholz avait refusé d'intégrer ses compositions dans le nouvel et troisième disque de Boston. Petit problème : Barry embarque à sa suite Sib Hashian, le batteur, et Brad Delp, le chanteur. Deux de ses amis. Cependant, Delp et Goudreau  sont deux éléments immédiatement identifiables du son de Boston. Résultat, Tom Scholz, guère fair-play, intervient auprès de la maison de disque pour leur mettre des bâtons dans les roues, pour qu'il n'y ait pas de promotions. Belle mentalité ...    censuré   ! Salaud ! A l'écoute, il y a toutes les raisons de se demander si Goudreau n'a pas eu un réel impact sur le son et la forme de Boston. D'ailleurs, rappelons que pour le premier album, même si certaines compositions sont intégralement de la plume de Scholz, d'autres sont issues d'un travail collectif (mais dans quelles proportions ?). Si le long travail acharné de ce dernier qui a amené un produit brut à une forme plus ou moins proche de la perfection est indéniable, qu'en aurait-il été sans ce travail de groupe en amont ? D'ailleurs, est-ce un hasard si "Don't Look Back" le second essai de Boston n'est finalement qu'une pâle copie de son prédécesseur ? Et ne parlons pas de "Third Stage" de 1986, sans Goudreau. (huit années pour ça ?) qui s'égare dans de longues plages sentimentales. Du Rock pour B.O. de Disney. On peut se poser de sérieuses questions sur le bien fondé de la signature despotique de Scholz. Hélas, s'il y avait une quelconque spoliation, même minime, ce ne serait ni la première ni le dernière fois.
Il y a aussi sur cet album éponyme un certain Fran Cosmo Migliaccio qui rejoindra Boston en 1994.
     Quoi qu'il en soit, ce premier essai solo est une révélation pour beaucoup. En dépit d'une absence de réelle promotion, le disque se hisse dans les charts ; toutefois sans trop faire de vagues. Aujourd'hui encore, beaucoup sont ceux qui le considère comme le véritable troisième opus de Boston.  Enfin, ils auraient certainement espéré que cela le soit, car si on le compare à "Third Stage" (le troisième opus), force est de constater que Goudreau (le groupe) a su garder un timbre typiquement Rock, de même que l'esprit ; notamment en ne recherchant pas à tout prix la perfection, en ne cherchant pas à gommer toutes les petites imperfection qu'une oreille critique pourrait déceler. En gardant sa spontanéité.
Goudreau aujourd'hui

     Homme à la conscience de requin, piqué par le succès - pourtant modéré - de Goudreau, Scholz lui demande de quitter le groupe. (Plus récemment, Scholz a démenti cette version, affirmant que c'est Goudreau qui est parti de sa propre volonté). 
C'est donc pour lui l'occasion de fonder un nouveau groupe. Cependant, alors que précédemment il semblerait qu'il n'ait pas été obnubilé par la perspective d'un éventuel succès, avec ce nouveau projet, Orion the Hunter, il fait le chemin inverse. Il s'est laissé corrompre par les nouveaux canons d'un Rock mainstream. Il ne s'agit même pas de raffinement mais seulement de l'ajout de claviers fades et de synthés parfois caricaturaux, qui désincarnent sa musique. Ainsi que la production qui castre le jeu de Michael DeRosier (l'ex batteur de Heart). Et Fran Cosmo, en roue libre, semble cumuler tous les travers du chanteur du genre. Voix favorisant les aigus, plaintive, presque pleurnicharde, ponctuée cris perçants (le fameux "j'me les suis coincées dans la fermeture éclair"). Dommage car le fond est bon. Sa guitare d'ailleurs a gardé sa coloration Heavy-rock. Probablement blessé par son éviction et obsédé cette fois-ci par le succès à tout prix - nécessité de riposte impérative envers Scholz -, il tombe dans tous les travers du Rock FM. Néanmoins, l'album trouve son public.

     Il faut attendre l'aube des années 90, avec Return to Zero, qui marque, comme son nom l'indique, un nouveau départ. Avec le retour de Brad Delp, apparemment plus à l'aise avec Barry que Tom Scholz. Seulement, en 1991, les USA ont les yeux tournés vers la scène de Seattle. Malgré tout, le groupe parvient à avoir trois singles dans les charts. Des morceaux non inclus seront l'occasion d'une édition en 1998.
Par la suite, il choisit la confidentialité. Il prend sous son aile une jeune chanteuse-guitariste de Blues-rock (de Boston), Lisa Guyer, qu'il produit et accompagne à la guitare (avec d'anciens membres de RTZ). Deux albums aujourd'hui introuvables.
Il retrouve son ami Brad Delp au début du siècle. Tout deux relancent RTZ et repartent ensemble sur la route. Un nouvel opus est enregistré en 2003. Toutefois, on juge que ce nouveau répertoire est plutôt différent de ce qui a fait la renommé de RTZ. En conséquence, le disque sort sous l’appellation "Delp and Goudreau". Un bon et honnête disque de Heavy-rock mélodique. Cependant, fragile psychologiquement, miné de longue date par les conflits incessants avec le despote Tom Scholz (1), plus ses divorces, Brad se donne la mort le 9 mars 2007. Brad était son ami mais aussi son beau-frère (il s'était marié avec la sœur de l'épouse de Barry).

     Barry, Sib et Brian Maes rejoignent Ernie Boch Jr.. Un entrepreneur philanthropique passionné de musique et lui-même guitariste. Le groupe est baptisé Ernie and The Automatics. Initialement fondé pour prendre du bon temps ensemble en jouant un Blues-rock relativement cossu, et promouvoir la musique, ça finit avec un album qui rentre directement dans le top 10 des charts et s'y installe six semaines consécutives. 
Brian Maes n'est pas un nouveau venu puisqu'il faisait déjà partie de RTZIl est de ces chanteurs sachant faire vivre leurs mots en leur insufflant un sens, en les chantant comme s'ils marquaient leur chair au fer rouge. (Rien à voir avec les exploits sportifs que les télé-crochets polluant les chaînes du monde entier nous imposent - comme une nouvelle référence incontournable). Pourtant, pendant bien longtemps, humblement, il se contenta de rester dans l'ombre. Musicien émérite, fort d'une éducation musicale sérieuse (débutée par la trompette à l'âge de 8 ans, puis du cor baryton, avant de se retourner vers le chant et les claviers à 16 ans. Il sort diplômé de l'école de musique de Boston, Berklee, où il a étudié le piano classique), il rejoint une première fois Goudreau pour jouer sur la tournée d'Orion en qualité de claviériste et de choriste, avant de travailler pour Peter Wolf. Puis de le retrouver pour RTZ, ainsi que pour le duo Delp and Goudreau
Son timbre, qui possède de nombreuses accointances avec celui de Miller Anderson, chaud et enfumé, s'accorde totalement avec la guitare de Barry. Cette Gibson SG charnue à la tonalité chaude et grave, coincée entre Paul Personne et Billy Gibbons. Et avec une gratte de cet acabit, la basse va encore plus loin dans les graves, presque infra. Ça vibre.


     L'expérience avec Ernie and The Automatics a certainement attisé ses premiers amours musicaux car en 2016, car l'aventure avec Ernie Boch Jr terminée - ou mise entre parenthèses - il monte un projet, le Barry Goudreau's Engine Room avec lequel il renoue pleinement avec ses racines. Le Blues et le Rock ; celui correspondant à la genèse du Heavy-rock, British-blues inclus. Il récupère donc Brian Maes et le bassiste Tim Archibald, qui jouait déjà avec RTZ, Ernie and the Automatics, Peter Wolf, et le Brian Maes Band. A la batterie, Tony DiPietro qui accompagne depuis quelques années Brian Maes lors de ses efforts en solo. On reste en communauté, entre potes. Un nouvel acétate doit rapidement suivre mais une nouvelle tragédie survient en mars 2017. Son ami d'enfance Sib Hashian, décède sur scène, terrassé par une crise cardiaque, sous ses yeux, lors d'une croisière musicale ("Legend of Rock", avec Lou Gramm).
Lorsque que la nouvelle formation reprend la route, Barry et Archibald abordent à l'occasion un tee-shirt à l'effigie de Sib Hashian.

     La bonne surprise avec la dernière réalisation de Barry, c'est qu'il n'y a absolument aucune affiliation avec le Hard FM, ou avec un quelconque AOR. C'est simplement du Heavy-rock de très bonne tenue dont l'essence est issue des 70's. Evidemment le travail sur les mélodies resurgit parfois, mais ce n'est jamais dans une recherche commerciale forcée. Aucune commune mesure avec Orion the Hunter. Parfois aussi, c'est l'ombre de Boston que l'on perçoit. Flagrant sur "Reason to Rhyme". Cependant la troupe ne s'est pas perdue dans un peaufinage de maniaco-dépressif, ni même dans un excès de production ou d'arrangements. Et en matière d'arrangements, ça se limite à l'harmonica sur l'enlevé "Layin' It Down" et à l'orgue, d'orientation Hammond, de Brian Maes. C'est simple, le Engine Room de Barry Goudreau retrouve la pertinence des formations US des 70's qui cherchaient à explorer un peu plus le côté mélodique mais sans renier, ni même se départir, de ses racines Blues. Gardant ainsi un aspect viril, un rien bravache, inhérent au Rock.
Et lorsque l'on parle de Blues, il ne s'agit pas de réminiscences mais bien d'un ingrédient essentiel. Comme l'attestent les morceaux suivants.  "Layin' It Down" n'est rien d'autre qu'un Chicago-Blues boosté - "Sweet Home Chicago" en version Heavy et live -. "Time" est un délicieux slow-blues péremptoire, coincé entre les premiers versets de "Purple Rain" et de "Look Into the Future" de Journey (non, ne riez pas, mais écoutez plutôt cette fabuleuse chanson de Schon et Rolie).  "Why", autre slow-blues mais ici marié au Rhythm'n'Blues, avec le renfort de puissants chœurs féminins. L'album se termine même sur un Blues semi-acoustique - semi, car Barry n'a pas voulu débrancher sa Gibson -. Bien sûr, les puristes des "douze mesures" s’insurgeront de ce rattachement qu'ils traiteraient bien plus volontiers de spoliation par un groupe de Hard-rockers lourdauds


     En plus de "Layin' It Down"sus-nommé, "Full Steam Ahead" s'articule aussi autour de morceaux nettement plus toniques, pleins de sève, dignes de jeunes hommes débordant d'énergie.  Ainsi, "Need", qui entame le disque, est une substance Hard-blues, propulsé par un souffle chaud d'une antique divinité. Le tempo de la batterie s'harmonise sur la fréquence d'une locomotive lancée à toute vapeur. (à vapeur, ce n'est pas le TGV non plus). Avec un petit air du Scorpions de l'ère Roth. "Treat You Right", moins enlevé, joue plus sur une atmosphère moite, un brin étouffante ; un Boogie-laid back plus conventionnel.
"Don't Stop Please !" respire l'Amérique insouciante, qui réprime un mal-être inintelligible derrière la façade de biens matériels, de belles voitures, de bière et de musique enivrante. Le besoin irrépressible de lâcher la pression au volant d'une voiture (décapotable c'est mieux mais c'est plus cher) la musique à donf. C'est assez proche de ce que fait actuellement Supersonic Blues Machine.
"Ball Keeps Rollin' " est une véritable Hard song pour stade avec riff primaire et chant incantatoire. Mention pour le break illuminé par un solo à la talk-box (bien que bien succinct) ; petit plaisir d'autant plus grand que son utilisation est aujourd'hui des plus rares. Tout au long du disque, il y a parfois une accointance certaine avec une forme de Rock Stadium ce qui n'évite pas à la troupe d'être injustement cotonnée aux petites salles -. Tout comme l'on décèle également des points communs avec les récents  Snakecharmers et Thunder, cependant Engine Room donne plus la sensation d'embrasser la vie. Un peu "bigger than life".
"Keep The Faith" avec sa slide d'acier (jouée sur un Gretsch Pro Jet avec vibrato Bigsby)
prend la route d'un Rock US serein parfumé au British-blues. C'est la highway 66 au volant d'une Chevrolet Camaro ou d'une BMW 507, d'une Chevy Corvette, d'un Hot-rod, respirant l'air frais à plein poumon, la tête pleine d'étoiles en pensant à la soirée.
     Le documentaire de Morgan Neville, "Twenty feet from Stardom", en avait déjà fait l'éloge, et tentait de réhabiliter ces acteurs de l'ombre qui ont pourtant bien souvent joué un rôle primordiale dans une profusion de chansons populaires et de hits. Dans le cas présents, leur rôle étant si indissociable d'une majorité de morceaux, qu'il convient d'en toucher deux mots. Un trio de choristes, pas nécessairement omniprésent, qui apporte à bon escient un peu de force, d'ampleur, sur les titres les plus modérés, et une pointe de lyrisme, voire de fraîcheur, sur les plus enlevés.
Les noms de Mary Beth Maes, Terri O'Soro et Joanie Cicatelli sont cités au verso au même titre que les musiciens.

     Sorti dans l'anonymat, c'est pourtant un très, très bon disque de Heavy-rock Bluesy qui, sans chercher midi à quatorze heures, génère de saines vibrations propres à redonner du tonus aux plus moribonds.
Ce savoureux "Full Steam Ahead" est de la trempe des "Paper Money" de Montrose, "Stone Blue" de Foghat, "Ready an' Willing" de Whitesnake, de "Sacred Place" de The Cutt, "Californisoul" de Supersonic Blues Machine, "Blues" de Glenn Hughes, et des éponymes "Dirty Tricks", "Moxy" et "Freedom". (à brûle-pourpoint)


(1) Scholz récuse ses accusations et a même intenté un procès pour diffamation. Il a été débouté. A savoir qu'il n'avait pas digéré le succès de l'album solo de Barry Goudreau alors qu'il avait lui-même refusé d’intégré les dernières compositions de ce dernier pour le troisième opus de Boston (qui ne sortira que six années plus tard). Et que Sib Hashian l'a poursuivi pour défaut de royalties. Bien que présent, il refusera de monter sur scène, pour l'hommage à Brad Delp, en présence de Scholz.


 
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