vendredi 12 janvier 2018

JEREMIAH JOHNSON de Sydney Pollack (1972) par le Luc B.



C’est un film pour lequel j’ai un attachement particulier… ça remonte à l’époque où, jeune ado provincial, je montais deux trois fois dans l’année à la capitale, direction le Quartier Latin, pour m’empiffrer trois ou quatre films par jour, le Pariscope dans une main, un Mc Do dans l'autre (d'ailleurs c'était un Burger King sur le boulevard...). 
Redford et Pollack
JEREMIAH JOHNSON... le choc ! J’avais trouvé ce film à la fois magnifique et traumatisant. Derrière la beauté des paysages somptueux de l’Utah (filmé dans les parcs nationaux) il y avait une telle violence. Et puis… un rêve. Celui de faire comme Jeremiah Johnson, construire et vivre dans une maison en rondins ! Quel fantasme ! La Marilyn Monroe en jeans moulant de LA RIVIERE SANS RETOUR (Otto Preminger,  1954) n'est pas non plus étrangère à ce rêve de la petite maison au bord de l'eau (j'aime bien aussi celle dans la prairie). Mais je m'égare. D'autant qu'à nos âges, on préfère les hôtels avec la clim'.
C’est justement le parcours de Jeremiah Johnson, qui abandonne la ville et ses turpitudes, la civilisation qu'il pense pervertie, pour rejoindre les montagnes, la nature, le calme, la sérénité. Sydney Pollack, associé pour la deuxième fois à Robert Redford (ils tourneront  7 films ensemble, dont LES TROIS JOURS DU CONDOR et OUT OF AFRICA) décide de tourner en décor réel, à 4000 mètres d'altitude. La Warner accepte à la condition que le budget initial soit respecté. En 1972, le rêve hippie vient de se casser la gueule. JEREMIAH JOHNSON fait partie de ces nouveaux westerns, où l’Homme s’inscrit dans la nature, essaie de retrouver ses origines. Mais les espaces sauvages ont leurs propres règles. Ce que nous dit le film, c'est que dans une société sans loi, sans moral, l'Homme ne s'en sort pas, qui retrouve rapidement ses bas instincts. Qui a dit  « l'homme est un loup pour l'homme » ? A rapprocher de DELIVRANCE (1972) de John Boorman.

Et dans une moindre mesure, à cause du décor et des conditions de tournage, de THE REVENANT (2016) d'Iñàrritu, lui même remake de LE CONVOI SAUVAGE (1971) de Richard C. Sarafian. 
Del Gue et son chien, en mauvaise situation
C’est aussi un western (enfin pas vraiment) qui montre les Indiens de manière plus réalistes, autrement que de simples figurants à plumes dézingués par les tuniques bleues. Sans verser dans l'angélisme, on n'élude pas la violence des confrontations. On pense à LITTLE BIG MAN d'Arthur Penn tourné deux ans plus tôt. Ce récit picaresque commence par quelques scènes cocasses, drôles. La rencontre avec Griffe d’Ours, le vieux trappeur qui initie Jeremiah à la chasse au grizzli : il agace l’animal pour se faire courser jusqu’à sa cabane, où Jeremiah est censé attraper le bestiau ! Il y aura plus tard cette scène fameuse, une tête chauve dépassant du désert : Del Gue, chasseur, que les indiens ont enterré jusqu’au cou ! Et quand Jeremiah, nullement surpris, lui demande : « ca va ? », l’autre répond « oui, ça va, j’ai un bon cheval sous moi » ! Le mec est chauve ? Oui, pour éviter d’être scalpé !
Jeremiah et Griffe d'Ours
Le film vire de bord, avec la rencontre de la femme folle. Jeremiah la découvre grondant ses enfants parce qu’ils sont sortis sans bonnet. Ses enfants allongés par terre, morts, massacrés par les indiens. Jeremiah va rester auprès d’elle quelques temps, et emmènera son seul fils survivant, devenu muet. Et c’est la rencontre avec les Tête Plates, une tribu pacifique. Jeremiah ne connait pas encore les us et coutumes des indiens, et en faisant un cadeau au chef, il ne sait pas qu’il devra en recevoir un, encore plus précieux : la fille du chef en guise de femme.
Et voilà Jeremiah, l’enfant muet, la femme qui ne parle pas anglais, qui vont devoir communiquer, s’apprivoiser. Fonder une famille, recomposée. Des scènes simples et sublimes à la fois. Des regards, des gestes, c'est très pudique. On pense à JOSEY WALES HORS LA LOI d’Eastwood (1976) qui reprenait cette thématique.

Et donc, l’installation au bord d’une rivière de la fameuse maison en rondins… L’humanité reprend le dessus. Pas longtemps. Des soldats demandent à Jeremiah de servir de guide dans les montages pour sauver des colons. Y’a même un révérend (oh la tronche, quel casting !). Qui demande : « y’a des indiens par ici ? » - « Oui, des Corbeaux, vous êtes sur leur terre » - « Non, ici, c’est le département du Colorado » répond le saint homme. Tout est dit.  
Je ne vais pas dévoiler la suite, mais ce convoyage forcé aura de terribles conséquences. Ah, cette scène dans le cimetière indien, filmée en longue focale, silencieuse, angoissante, qui n’annonce rien de bon. Plan suivant, en focale courte, et caméra à l’épaule : l'horreur. Voilà pourquoi ce film souffle le chaud et le froid. Jeremiah n'a qu’une issue, devenir un animal, un prédateur. Et sans cesse remettre sa vie en jeu, dans cet univers hostile.  
Et il fait grandir sa légende. Tout le monde semble le connaitre, lui l’homme blanc, et blond (quel scalp il ferait !) aussi vénéré et respecté que craint par les indiens, les colons, les trappeurs. Le film se conclut sur le salut respectueux entre Jeremiah et son adversaire. Optimiste ? Rien n’est sûr.
Sydney Pollack magnifie les paysages, chaque scène semble évidente, emprunte d’humanité. Peu de dialogue, forcément, et croyez-moi, on s’en passe très bien. Robert Redford crève l'écran, même sous sa grande barbe et sa tignasse il reste beau comme un dieu. Le film est soutenu par une chanson susurrée, très dans l’air du temps (de cette époque), une comptine folk composée par John Rubinstein, qu'on connait aussi comme acteur.

Un film magnifique et dur, qui mêle l'aventure et réflexion, donc du grand cinéma ! Bon, c’est pas tout, mais j’ai encore quelques stères à débiter... ("quand homme blanc coupe du bois, hiver sera rude", proverbe sioux).



JEREMIAH JOHNSON
couleur  -  1h50  -  scope 1:2.35
Bande annonce (sans sous-titre) un peu dégueulasse et recadrée... puis la construction de la maison en rondins !!!


2 commentaires:

  1. Sublime ! Un des plus beaux westerns que je connaisse (avec "Danse avec les loups") Quand on sait que ce fameux Jeremiah Johnson a réellement existé, plusieurs ouvrages sont consacrés a ce bonhomme hors norme. J'ai vu ce film en 1972 à Nantes, je faisais les vendanges dans le Muscadet.....hé oui! et pour distraire ses vendangeurs, le patron nous a emmené au cinéma, que Saint Emilion et Saint Estéphe le bénissent! Quel film ! Seul petit regret, la bande son en français avec ses chansons bancales passe pas trop bien, mais bon.....

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