lundi 22 janvier 2018

MR GWYN d’Alessandro Baricco (2014) - par Nema




- Un peu de thé Nema ? De la tarte aux noisettes du Piémont ?
- Merci Sonia. Quelle délicieuse idée ce mariage thé anglais et gâteau italien ! J’apporte justement une chronique sur un roman qui se passe à Londres, mais dont l’auteur, Alessandro Baricco, est Turinois.
- Et c’est quel genre, ce roman ? Tueur en série dans les brumes londoniennes ? 
- Mais pas du tout Sonia. C’est l’histoire d’un écrivain, Mr Gwyn, qui décide d’arrêter d’écrire mais qui va écrire quand même…

Alessandro Baricco
Mr Gwyn est le héros de l’histoire. Il est écrivain. Son prénom est Jasper, Gaspard en anglais, un prénom signifiant « celui qui vient voir ». Coïncidence ou choix délibéré de l’auteur pour ce prénom ? Jasper va aller voir ce qui se cache derrière les gens, ce qui se révèle dans leurs mouvements, leurs attitudes, leurs silences pour écrire leurs portraits. Écrire des portraits, en voilà une idée ! Un portrait c’est un tableau, c’est une photo, c’est la ressemblance avec la personne qui pose. Au début de l’histoire, Jasper Gwyn, romancier à succès fatigué, se retrouve curieusement mal dans sa peau suite à sa décision de ne plus écrire des romans. Mais il rencontre une charmante vieille dame qui le met au défi de changer de métier, de devenir un copiste d’un genre particulier : il doit réussir à faire des portraits avec des mots. Façon de renouer avec l’écriture, avec une incursion dans la sensibilité humaine, un focus dans le personnage qui n’est plus de fiction mais un être réel et vivant, plutôt que dans le contexte, l’intrigue  ou le décor comme dans un roman traditionnel. Et ce qu’il y a d’intéressant c’est qu’il va effectivement voir, regarder, observer ses modèles, dans un atelier baigné d’une lumière enfantine et finir pas écrire des portraits.

Deux personnages dans ce roman suivent ce pauvre Jasper dans les méandres de sa recherche d’un nouveau métier. Difficile à comprendre ce métier bizarre de copiste des gens, d’écriture de portraits. Tom Bruce Shepperd, l’agent et ami de Jasper, a du mal à admettre la décision initiale d’arrêter d’écrire. Pour lui un écrivain a ça dans la peau et tôt ou tard Jasper va retourner au clavier (sous-entendu d’ordinateur, mais on ne dit plus retourner à sa plume, ça fait ringard). Cet ami fidèle ne peut pas ne pas garder contact avec Jasper. Et c’est lui, Tom, qui introduit ce deuxième personnage très important dans cette histoire : Rebecca.  Tout d’abord agent de liaison ente Tom et Jasper, elle devient ensuite le révélateur ! Vous savez, ce produit qui permettait, lorsqu’on développait sur papier une photo issue d’une pellicule argentique en noir et blanc, de voir apparaître petit à petit, dans la chambre obscure baignée d’une sombre lumière rouge, l’image tant attendue. Pour poursuivre ce parallèle avec la chambre noire, l’atelier de Jasper Gwyn est baigné d’une lumière spéciale, très spéciale. Rebecca va être le révélateur du premier portrait écrit. Mais chut ! Je n’en dirai pas plus.

Mr Gwyn est un roman qui nous promène dans différents lieux. Un petit hôtel en Espagne (juste pour quelques jours de vacances). Et surtout des laveries (ambiance tambours qui tournent et magazines feuilletés pour passer le temps), une galerie de tableaux (juste pour une petite visite et un temps de réflexion sur quelques peintures), la boutique d’un artisan d’un genre très particulier et un atelier pour recevoir les modèles : l’atelier de Jasper Gwyn, avec tout un aménagement original.
Côté musique, que trouvons-nous dans ce livre ? Alessandro Baricco est musicologue en plus d’être écrivain, alors il s’amuse un peu. Jasper Gwyn contacte un ami compositeur David Barber (clin d’œil à Samuel Barber ?). Ce musicien original a, entre autres, un griffon vendéen appelé Martha Argerich (donner à un chien le nom de cette fougueuse pianiste, un hommage ?). Et il va composer une œuvre d’une très très grande durée (60 heures) et d’un genre très très novateur sur la commande de Jasper. Pas une succession de bruits, plutôt des sons, pas de mélodie, non plutôt une ambiance sonore. A vous de l’entendre en lisant.
Alessandro Baricco est un écrivain italien, contemporain (né en 1958), auteur de nombreux romans, d’essais, de pièces de théâtre. Je trouve son style fluide et plaisant (merci à la traductrice Lise Caillat). Beaucoup d’idées originales dans chacune de ses œuvres. 
Bonne lecture !

224 pages - Folio

dimanche 21 janvier 2018

BEST OF BIEN AU SEC





Lundi : Vincent a écouté l'album The Final Frontier de 2010 de Iron Maiden, un CD à la pochette trop moche à force d'être kitsch ! Un peu déçu notre spécialiste par cet opus : morceaux trop longs avec des textes un peu verbeux, mixages approximatifs. Plus précisément, la question est : "qui fait quoi ? Moi plus savoir du tout au milieu de cet agglomérat de guitares toutes enchevêtrées qu'elles sont…". Ô, un petit faux pas dans une carrière exemplaire, ça arrive, à ne pas jeter aux orties pour autant.

Mardi : 29 Décembre 1961, Edith Piaf était à l'Olympia et notre Pat au premier rang ! Avec 56 ans de retard (record battu, pire que le courrier en retard de Gaston Lagaffe!) il nous livre son compte rendu ; c'est une poignante prestation de la môme qui est gravée sur la cire de ce tour de chant qui contribua grandement à sauver la mythique salle. La semaine prochaine Pat nous parlera de la prestation de François Villon au "Cochon qui fume" en Mars 1457, il y était devant une cervoise...

Mercredi : Il ne surfe plus avec les aliens, ni ne vole sur un rêve bleu mais Joe Satriani est toujours là et bien là et revient avec un nouvel album, accompagné de Glenn Hughes et Chad Smith à la rythmique. le tout donne un bel album instrumental qui prouve que le Joe n'a rien perdu de sa virtuosité. 

Jeudi : avec Rockin qui nous a déniché un jeune groupe auvergnat, Dragon rapide, qui balance une musique  à la croisée de la power pop et du rock indé  plus brutal, avec tout ce qu'il faut de lignes mélodiques et de guitares énervées. 

Vendredi : la séance cinoche du vendredi avec Luc qui a vu "The Florida project", du bon cinéma indépendant américain, qui pose un regard juste sur les exclus du rêve américain, attachant et souvent drôle, sans misérabilisme ni mélo. 

Samedi : Claude nous parle de son réveillon aux chandelles de la Saint Sylvestre avec Maggy Toon. Programme musical : les tendres, poétiques et nostalgiques sonates pour piano et clarinette de Brahms. En 1894, le vieux compositeur avait pourtant pris sa retraite mais reprenait la plume pour prendre un ultime congé dans un malicieux clin d'œil musical… À la clarinette : Michel Portal.

samedi 20 janvier 2018

BRAHMS – 2 Sonates pour clarinette et piano – M. PORTAL & G. PLUDERMACHER – par Claude Toon



- Bien joli cet air poétique de clarinette M'sieur Claude… Après deux semaines de musique symphonique musclée, retour à la musique de chambre… Heu, de qui ?
- Brahms Sonia… Eh oui, une fois de plus. Le compositeur a écrit ses dernières œuvres pour cet instrument alors qu'il avait pris sa retraite.
- En effet, opus 120 alors que vous avez déjà commenté un mélancolique quintette pour clarinette opus 115 il y a quelques années…
- Oui, c'est cela. Curieusement, Brahms a repris la plume pour offrir ses sonates à un jeune clarinettiste virtuose, mais les sonates ne cherchent pas la virtuosité. L'émotion d'abord…
- Dites, Michel Portal n'est-il pas un clarinettiste de Jazz ?
- Comme la plupart des grands serviteurs de cet instrument "mixte", il excelle dans les deux domaines. Là, il est souverain, un disque indémodable…

Brahms en 1893
Brahms en 1893
Je ne suis pas surpris par l'émotion de Sonia lors de son passage devant mon bureau, en entendant l'allegro amabile de la seconde sonate pour clarinette et piano de Brahms. L'une des plus tendres, élégiaques voire sensuelles mélodies jamais écrites par le compositeur de Hambourg. Pour l'anecdote, le soir du réveillon de la Saint-Sylvestre, aux chandelles, en amoureux avec ma chère Maggy Toon, nous écoutions les deux sonates dont le style nocturne et feutré est bien adapté à ce moment d'intimité festive. De là m'est venue l'idée d'écrire un papier en janvier sur le sujet. La chance aidant, le CD (toujours commercialisé) qui accompagnait la lotte, l'agneau et le champagne était disponible sur YouTube. Une interprétation de Michel Portal et de son complice Georges Pludermacher… Ben quoi ? Ce n'est pas incompatible la belle musique et la gastronomie comme disait Rossini créateur d'un célèbre tournedos 😋.
1894, Brahms que l'on a connu jeune et beau garçon à l'époque des trois premières sonates pour piano (Clic), sillonnant à pied les routes allemandes pour aller chercher la bonne fortune auprès de Robert Schumann, est devenu le vieillard bedonnant à la barbe de prophète tel que l'histoire l'a immortalisé.
Depuis 1890, Brahms ne compose plus mais reste lié à de nombreux amis musiciens et participe à la vie artistique. En 1891 il assiste à un concert et entend le 1er concerto pour clarinette de Carl-Maria von Weber et le délicieux quintette de Mozart, une œuvre tardive de ce dernier qui avait fait découvrir cet instrument à la fin du XVIIIème siècle. Il est enchanté par ces œuvres et surtout par le jeu du soliste : Richard Mühlfeld (1856-1907). Le virtuose, propulsé à l'avant-scène par Hans von Bülow, tant au pupitre des orchestres du grand chef, que comme soliste va se lier d'amitié avec Brahms. Celui-ci décide de reprendre la plume et va composer un groupe d'œuvres pour le clarinettiste : en 1891, le trio opus 114 et le quintette opus 115 (Clic), puis en 1894 ces deux ultimes partitions de chambre : ces deux sonates opus 120. Deux ouvrages suivront comme un chant du cygne : les Quatre chants sérieux et quelques pièces pour orgue. Brahms disparaîtra en 1896 emporté par un cancer digestif.
Étrangement, ces deux sonates (que l'on peut interpréter avec un alto) auraient pu donner libre court à un exercice de virtuosité vertigineuse. Et bien non, nous écouterons plutôt un testament musical, au sens artistique du terme, d'une étonnante spontanéité.
Terminées en septembre 1894, Johannes Brahms et Richard Mühlfeld jouèrent les sonates devant Clara Schumann en novembre de la même année. Clara avait également mis fin à sa carrière, la faute à une audition défaillante. La création officielle aura lieu en janvier 1895.
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Michel Portal
Michel Portal qui vient de fêter ses 82 ans est une figure incontournable de la musique en France. Bien entendu c'est en tant que clarinettiste que nous le connaissons le mieux, mais l'artiste a plus d'une corde à son arc et joue aussi du saxophone et du bandonéon à ses heures…
De formation classique au Conservatoire supérieur de Paris, Michel Portal exerce son talent tant dans l'univers classique que celui du jazz. Il est également compositeur et ainsi on lui doit des musiques de films comme celle pour le Retour de Martin Guerre. Dans l'univers classique qui nous occupe ce jour, on peut l'entendre à la fois dans la musique des époques classique ou romantique (voir l'article consacré au Quintette opus 115 de Brahms pour clarinette) que dans des registres plus contemporains comme les œuvres de Pierre Boulez.
Il a enregistré 25 albums de Jazz avec des complices réputés comme l'accordéoniste Richard Galliano, le batteur Daniel Humair, les contrebassistes Beb Guérin et Henri Texier.
En classique, en dehors des albums Brahms cités, il a gravé des œuvres de chambre de Mozart, le père (avec Weber) de la clarinette en occident. Et pour rebondir sur la remarque de Sonia, oui, les clarinettistes jouent de manière éclectique ; le papier présentant le concerto de Mozart était consacré à l'interprétation du duo Benny GoodmanCharles Munch. Dans la discographie alternative, je vous parlerai d'un autre clarinettiste au parcours similaire.

Talentueux et discret, Georges Pludermacher est également diplômé du Conservatoire de Paris où il fut l'élève, entre autres, de Jacques Février. Il s'est également perfectionné à Vienne auprès du génial pianiste hongrois Geza Anda. Sa passion pour la musique contemporaine explique sans doute son manque de célébrité auprès du grand public. Il sera l'un des membres actifs du Domaine Musical créé par Pierre Boulez et Hermann Scherchen.
Il a parcouru toutes les scènes du monde comme soliste mais affectionne particulièrement de participer à des concerts et des sessions de musique de chambre. Rien de surprenant de retrouver ce pianiste de 74 ans en complicité avec Michel Portal.
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Georges Pludermacher
Sonate N° 1 en fa mineur
1 - Allegro appassionato : Dans cette sonate, Brahms ne va en rien innover dans une quelconque écriture savante. L'âge venu, comme je le disais, il insuffle dans ses sonates tout son art et sa pensée : la facture plutôt fidèle au style classique, la poésie, l'épicurisme s'opposant à l'élégie. Une musique pure et poétique, tout simplement.
Le piano se réserve les quatre premières mesures en enchaînant des accords rugueux. Par opposition la clarinette intervient pour énoncer un premier thème chaloupé et contenir les élans du piano qui déroulent dès lors de tendres arpèges à la main gauche. Fidèle à sa passion pour les variations, la partition paraphrase ce premier bloc thématique de manière pseudo hiératique, apportant ainsi une savoureuse fantaisie au flot musical.
Souvent les sonates pour instruments divers et piano imposent au clavier un rôle d'accompagnateur du soliste qui peut ainsi briller, parfois de façon hédoniste. Brahms, pianiste plus qu'émérite ne choisit pas cette voie. Le piano et la clarinette cheminent de concert, la partie de piano ne s’efface pas pour uniquement servir de faire valoir. D'où la richesse mélodique et polyphonique de l'ouvrage malgré sa durée modeste de 25 minutes. Cette remarque sera valable pour tout l'opus 120.
[1:39] Un second thème plus martial apparaît pour satisfaire aux règles de la forme sonate que Brahms ne cherche pas à éluder. Le tempo indiqué précise appassionato. Et tout le mouvement va se poursuivre dans un climat passionné. Une ballade dans une prairie fleurie parcourue par quelques zéphires ? Peut-être…
Michel Portal et Georges Pludermacher semblent partager à leur manière cette vision bucolique par un jeu clair, alliant rythme, facétie et charme.

Richard Mühlfeld
2 - Andante un poco Adagio : [8:31] La clarinette assume l'introduction du thème comportant un arpège charmeur descendant-ascendant que l'on retrouvera tel un leitmotiv parcourant l'andante. Le piano marche aux côtés du soliste à pas léger. La promenade se prolonge-t-elle sous les sous-bois ? [10:13] Le piano introduit une seconde idée plus allante, la clarinette développant une mélodie soyeuse où l'on entendra le piano reprendre à son compte le leitmotiv arpégé initial [11:28]. Plus que jamais, les deux instruments se veulent concertants par cet échange thématique. Un passage plus passionné égaye le développement central. Un andante bien onirique qui se termine dans un murmure…
3 - Allegretto grazioso : [14:32] La forme est celle d'un scherzo. Dès l'introduction, un duel courtois s'établit entre les deux instruments. Brahms a rarement atteint une telle forme d'épure, de légèreté. La puissance tellurique des œuvres de jeunesse rencontrée dans les trois sonates pour piano et le 1er concerto a laissé place à la tranquillité. [16:22] Le trio confie au piano une mélodie allègre et festive, mais là encore sans effet ostentatoire.
4 – Vivace : [19:08] Après trois mouvements plutôt méditatifs, Brahms lâche les brides de ses musiciens. Le final en forme de rondo va alterner des passages enflammés telle l'introduction avec d'autres plus ludiques. On retrouve le compositeur plus énergique des symphonies écrites tardivement. Je parlais plus haut de testament, ce rondo en est l'exemple le plus notable de la sonate.
Pour la petite histoire : le compositeur contemporain Luciano Berio (1925-2003) a transcrit cette sonate pour clarinette et orchestre en 1986. Il a eu le bon goût de conserver le style romantique et l'orchestration ad hoc. J'ajoute la vidéo d'une interprétation de ce travail par Fausto Ghiazza et Riccardo Chailly. Les transcriptions assurées par les successeurs de Brahms, souvent d'avant-garde, montrent à quel point l'étude de sa musique désavoue ceux qui y voient un formalisme romantique dépassé.

Sonate N° 2 en mi bémol majeur
1 - Allegro amabile : La tonalité majeure se manifeste d'emblée dans l'allégresse affichée par le premier thème. On pourra le trouver également langoureux. Magie des contrastes chez Brahms. Le phrasé se veut lyrique dans un premier temps avec une écriture qui exploite toute la tessiture de la clarinette mais sans heurt. Le piano tentera plusieurs fois de s'imposer de manière épique à grand renfort d'accords sf<f, mais en vain. Les deux instruments se pourchassent avec espièglerie. [1:48] Nouvelle idée mélodique faisant office de second thème. En réalité une analyse fine montre que dans l'allegro appassionato de la 1ère sonate on ne dénombre pas moins de six motifs différents et trois dans cet allegro amabile. Amabile n'est pas une notation courante, elle dénote ce désir de Brahms d'offrir une musique affectueuse, sans doute mélancolique par instant, mais empreinte de grâce sans chichi ni pathos. [2:23] Une reprise caractéristique de la forme sonate avec ce si beau thème initial que Brahms pétrit à l'infini pour nous conduire à [3:30] un insolite discours syncopé de la clarinette. [4:35] La reprise présente de nouveau le thème initial avant de nous entrainer dans une confrontation entre motifs sereins et lyriques imaginative et une coda crépusculaire.
2 - Allegro appassionato : [8:19] Brahms choisit d'intégrer un scherzo au centre de sa sonate qui ne comporte que trois mouvements. La musique se veut plus impétueuse dans ce passage, notamment dans la partie pianistique, a contrario du climat clair-obscur qui prédomine dans les deux sonates. [10:06] Le trio au tempo moins farouche sonne avec noblesse. [11:54] Reprise da capo virulente du scherzo.
3 - Andante con moto — Allegro : [13:52] Le final fusionne un andante et un allegro en un seul mouvement. Comme souvent chez Brahms, les variations, six ici, se succèdent. Andante ne veut pas dire dramatisme dans cette sonate. La sonate va se terminer dans une ambiance chambriste et gouleyante. [18:47] Brusque rupture de tempo vers allegro pour nous inviter à partager la verve d'un compositeur qui va prendre l'ultime congé dans un malicieux clin d'œil musical… (Partitions)
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La discographie de ces deux sonates est large. On peut regretter que le disque de ce jour limite son programme aux seules sonates, soit une durée de 45 minutes, très maigre pour un CD classique. Erato aurait pu le compléter par le trio pour clarinette, violoncelle et piano. On pourra trouver du bonheur avec l'enregistrement ancien mais excellent de Gervase de Peyer accompagné par Daniel Barenboïm, disque complété par un trio de Beethoven pour lequel Jacqueline du Pré tient la partie de violoncelle. (EMI - 5/6)
Le clarinettiste jazzman Richard Stolzman a gravé en compagnie du pianiste de grand talent Richard Goode les deux sonates. Le chant de la clarinette est subtilement délié, le touché du piano tout autant. Un CD qui concurrence celui de Michel Portal. (RCA – 5/6). (Deezer)
En 2014, la jeune Jean Johnson et Steven Osborne nous ont offert un autre disque qui renouvelle la discographie. Mélancolie et tendresse au programme. La meilleure prise de son pour ce palmarès. Les compléments sont originaux : deux belles sonatines pour clarinette solo du compositeur Miklós Rózsa, plus connu pour la B.O. du Ben-Hur de William Wyler. (Avie – 5/6) (Deezer)

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vendredi 19 janvier 2018

THE FLORIDA PROJECT de Sean Baker (2017) par Luc B.



Alors ça, c’est du cinéma indépendant américain, ou j'm’y connais pas. Et j’aime bien, beaucoup même. Le réalisateur Sean Baker (aussi scénariste, producteur, monteur) s’est fait connaitre y’a deux ans avec TANGERINE, un film réalisé avec un smartphone (celui avec le logo des Beatles dessus) et des actrices amateurs…

Pour celui-ci le réalisateur a eu plus de moyens, mais le casting principal est constitué d’un acteur confirmé, l’excellent Willem Dafoe plus buriné que jamais, et d’une comédienne débutante repérée sur Instagram, Bria Vinaite, aussi lituanienne que tatouée ! Plus une ribambelle de gamins.

Qui passent les vacances d’été au Magic Castel Motel, tout repeint de violet, dans la banlieue de Kissimmee, en Floride. Le parc Disney World n’est pas loin, ce barnum du divertissement rose guimauve. Mais pas question pour les gamins d’y aller. Trop cher. Alors ils restent là, à trainer, courir dans les couloirs, cracher sur les voitures, jouer à cache-cache dans le bureau du gérant, Bobby. Et ils mangent des glaces, se baignent à la piscine, bref, ils passent le temps, se marrent bien, se contentent de peu : cette jolie scène où deux gamines vont voir des vaches, au bout d’un champ, l’une disant à sa copine « je t’emmène en safari ! ». 

L'héroïne s’appelle Moonee. Une petite peste à la voix criarde. Jouée par Brooklynn Kimberly Prince, 7 ans, qui a un sacré bagou, une petite sœur d’Antoine Doisnel dans les 400 COUPS. Sa mère, c’est Halley, tignasse bleue, moue boudeuse, tatouée sur les miches, un peu portée sur la fumette, qui arrondit ses fins de mois comme elle peut, mais qui l'aime, sa gosse. Les scènes entre elles sont drôles, cocasses, sonnent vraies, sans jamais sombrer dans le pathos où le réalisateur aurait eu vite fait de plonger.

Car ce que nous raconte Sean Baker, c’est cette Amérique des laissés pour comptes, des exclus, qui regardent la grande roue sans jamais y monter, ceux qui paient leur loyer chaque semaine, sans savoir s’ils auront de quoi la semaine suivante, mais qui vivent et restent dignes, parce que putain, y'a pas de raison, déjà qu'on est pauvre, alors si en plus on fait la gueule...

Baker privilégie ses personnages - pas le discours social - il en montre les travers, les aigreurs, les faiblesses, comme il souligne aussi la solidarité, la débrouille contagieuse, les espoirs, la liberté. Bobby, figure presque paternelle (c'est le seul homme présent pour les gamins) fait ce qu’il peut pour rendre la vie plus douce à ses locataires, il avance même parfois les loyers, mais il n’est pas le patron. Chacun fait un effort, fait en sorte que cette mini société vive bien, comme la copine serveuse au Mc Do qui refourgue depuis l’arrière cuisine de la bouffe aux gamins. Ou Bobby encore, qui chasse de l’air de jeu un p’tit vieux suspect, drôlement attiré par les petites gamines...

Sean Baker ne fait pas dans le misérabilisme, son film est tonique, coloré, dynamique, évite le mélodrame sur les dernières scènes, où l’ombre du Chaplin de THE KID plane. On y pense un peu, forcément… Et les gamins acteurs sont formidables, agaçants juste ce qu’il faut. On voit bien par le montage des plans, souvent coupés, que Baker a dû faire jouer les enfants longtemps (soit en respectant le script strict, soit en impro, les bons jours), pour ne garder que le meilleur. Le film épouse leurs points de vue, comme ce plan magnifique de simplicité, où Moonee dans son bain, comprend, tétanisée, qu’un homme cherche à entrer dans la salle de bain. Un homme qui vient visiter sa mère...  

Il n’y a pas véritablement de scénario construit, plutôt une succession des scénettes, de tribulations, de situations. Mais le ton change. Un je ne sais quoi d’inquiétant qui se profile, relayé par la répétition, à l'arrière plan, d'hélicoptères qui décollent. Pourquoi ? Parce qu'un héliport jouxtait le décor du tournage, et qu'il fallait bien faire avec ! Ou comment se servir d'un élément extérieur pour l'intégrer au film ! Et ça produit son effet. Le dernier plan surprend par sa forme, dénote totalement (apparition de la musique, jusque là absente du film) je ne sais pas encore si c’est une maladresse, une bonne idée, ou à apprécier comme un épilogue onirique ?

THE FLORIDA PROJECT est en tout cas un film très attachant, sincère, un bonbon acidulé, bien sucré pour mieux en cacher l'amertume, un regard bienveillant, qui ne juge pas, et porté par une troupe de comédiens épatants. A voir en famille, mais pas trop jeune tout de même...


THE FLORIDA PROJECT
couleur - 1h50 - format scope