samedi 23 juin 2012

Isabelle Faust et Claudio Abbado : la magie du violon chez Berg et Beethoven par Claude Toon


Je pensais connaître (présomptueux) le concerto pour violon de Berg. Merci à Isabelle Faust et Claudio Abbado pour cette relecture moderne d'une œuvre essentielle du XXème siècle. Une interprétation limpide qui va permettre, je l'espère, à ceux qui trouvent hermétique cette musique de découvrir les sonorités féeriques et le mystère de ce chef-d'œuvre (il n'est pas si hermétique si l'on se laisse porter sans résister par la vague des notes). Quant à ceux déjà conquis, ils devraient aimer encore plus ce chant concertant "à la mémoire d'un ange" (j'en suis).
Le couplage avec un concerto "du grand répertoire", celui de Beethoven, devrait favoriser le rapprochement des deux univers musicaux dans l'esprit des mélomanes.
Manon Gropius

 Ludwig van Beethoven & Alban Berg


Je ne présente plus Ludwig van Beethoven déjà rencontré dans le Deblocnot' au détour de son 5ème concerto pour piano "Empereur" (clic) et de sa 5ème Symphonie "Pam Pam Pam Paaam" (re-clic)…
Le compositeur Alban Berg, membre de l'école de Vienne, avait traversé l'article consacré au concerto pour violon de Schoenberg interprété par Hilary Hahn (re-re-clic).
Alban Berg naît en 1885 à Vienne dans une famille aisée. À 15 ans, le jeune homme passionné de littérature commence à se tourner vers la musique en pur autodidacte. Une exception parmi tous les compositeurs rencontrés à ce jour. Il fait la connaissance d'Arnold Schoenberg en 1904 : sa vie va être transformée par la rencontre du dodécaphonisme, même si son admiration va à Mahler et à Wagner. S'il apprécie les recherches chromatiques de ce dernier, il est horrifié par l'académisme mondain qui entoure le pèlerinage annuel à Bayreuth. Berg est un humaniste qui se passionne pour la révolution sociale de l'époque. Anton Webern sera le troisième complice de l'école de Vienne qui se dédie à l'exploration de cet univers à 12 sons organisés en série, le sérialisme. (Clic).
Berg compose beaucoup pour la voix et notamment deux opéras qui vont marquer le XXème siècle : Wozzeck, l'histoire tragique d'un soldat, (créé par Erich Kleiber en 1925), et Lulu, la destinée poignante d'une prostituée. L'opéra totalement dodécaphonique mais inachevé sera créé en 1937 et taxé immédiatement d'art dégénéré par les nazis.
Riche héritier, le compositeur va se consacrer entièrement à l'exploration du sérialisme. Berg va aussi composer des suites pour orchestre et deux quatuors. Il est emporté par une septicémie en 1935 à Vienne et ne pourra assister à la première de son chef-d'œuvre : Le concerto "à la mémoire d'un ange".

Isabelle Faust et Claudio Abbado


La violoniste allemande Isabelle Faust est née à Stuttgart en 1972. Sa carrière débute brillamment à la fin de l'adolescence. A 15 ans, elle remporte un prix au concours Leopold Mozart à Augsbourg, puis en 1993, elle remporte le concours Paganini.
Elle partage son talent entre la musique concertante et la musique de chambre avec la complicité des pianistes Alexander Melnikov et Ewa Kupiec. Elle joue sur un Stradivarius de 1704 portant le joli nom de "La Belle au Bois dormant", bien qu'elle n'ait pas encore enregistré le concerto de Tchaïkovski comme me l'a fait remarquer mon ami Pat Slade ! La discographie de la violoniste chez Harmonia Mundi est déjà abondante et comprend deux enregistrements du concerto de Beethoven.
Présenter Claudio Abbado juste en quelques lignes serait un sacrilège. Une chronique lui sera entièrement consacrée avec… Verdi. Rapidement. Né en 1933 le chef italien a brillé à la tête de tous les orchestres de la planète : La Scala de Milan (j'ajouterais "bien sûr"), les Philharmonique de Londres, de Vienne et de Berlin où il a succédé à Herbert von Karajan en 1989 à la mort du maestro.
Il se bat courageusement contre la maladie depuis le début du siècle. En 2003, par amitié et respect, les solistes des plus grandes phalanges d'Europe (Berlin et Vienne, l'Orchestre de chambre d'Europe, l'Orchestre de chambre Gustav Mahler), et des virtuoses internationaux qui n'hésitent pas à redevenir musicien de rang, créent à l'initiative d'Abbado l'Orchestre du Festival de Lucerne. Cet ensemble de rêve parcourt le grand répertoire à un niveau superlatif. L'Orchestra Mozart de Bologne qui accompagne ici Isabelle Faust est encore une de ses créations.
Claudio Abbado est un homme engagé. Il a partagé dans les années 70 et bien après, ses initiatives humanistes avec Maurizio Pollini et Luigi Nono. À suivre…

Le concerto "à la mémoire d'un ange"


Début des années 30. Avant l'arrivée de l'obscurantisme nazi, le dodécaphonisme a atteint sa maturité. Le mode d'écriture intéresse, même si comme aime à le souligner Schoenberg lui-même, ce n'est pas une découverte, mais une invention, un style de composition parmi d'autres. Le violoniste américain Louis Krasner défend à cette époque ces recherches comme une ouverture vers la musique contemporaine. Il préfère ainsi commander un concerto à un tenant du sérialisme et du dodécaphonisme plutôt qu'à un compositeur adepte de la tonalité classique. Il rencontre Berg en 1935.
Berg, bouleversé par la mort de Manon, fille du célèbre architecte et ami Walter Gropius, emportée par la polio à 18 ans, décide de créer le concerto comme un requiem "à la mémoire d'un ange". Il travaille vite, et en collaboration avec le violoniste, car des doigtés inédits doivent être imaginés pour pouvoir interpréter les séries de notes prévues. L'œuvre va ainsi alterner des passages de recueillement d'une grande émotion avec des instants violents qui suggèrent la rage de voir disparaître ainsi une toute jeune fille.
Hélas, Berg meurt avant la création qui aura lieu à Barcelone en 1936 sous l'archet de Louis Krasner accompagné par Hermann Scherchen. L'œuvre est en deux parties.
A l'écoute de la série initiale portée par le violon soutenu par la harpe et les vents, la tendresse nostalgique est là, rien d'ésotérique, juste des accords interrogatifs. Le violon ne s'impose pas dans une stérile virtuosité mais dialogue avec un orchestre extraordinairement vivant animé de mille couleurs. Les développements électrisants nous entrainent. L'orchestration a rarement autant brillé dans sa magique richesse (tuba, contrebasson, harpe). Les interprètes se font rageurs dans l'allegro introduisant le second mouvement. Berg voulait-il exprimer sa colère face à la tragédie de voir disparaître une jeune âme de manière aussi précoce, aussi injuste ? Les motifs s'entrechoquent jusqu'à la dislocation.
Isabelle Faust et Claudio Abbado maîtrisent totalement cette violence difficile à aborder lors des premiers contacts avec l'œuvre, et plus généralement avec le sérialisme.
On pense à une registration d'orgue dans la tendre prière centrale du second mouvement, prière secrète du violon d'Isabelle Faust. Les mélodies s'enchaînent sans heurt, sans pause, et pourtant ce legato affirmé atteint une précision et une clarté qui magnifient chaque détail, chaque phrase de cuivre nostalgique négociée au niveau sonore le plus pertinent. Les aigus du violon sont d'une pureté bouleversante à la fin d'une œuvre nimbée par un orchestre aérien. Magnifique !

Le concerto de Beethoven


Le concerto pour violon écrit et créé en 1806 est l'une des œuvres les plus sereines de Beethoven. L'ouvrage semble ignorer les affres qui vont envahir l'âme du compositeur suite aux prémices de la surdité. Il comprend 3 mouvements : Allegro, Larghetto et Rondo. Sa tonalité de ré majeur indique la volonté d'écrire une œuvre dépourvue de tensions dramatiques.
Dès les premiers coups de timbales, il est évident que l'interprétation tourne le dos au dogmatisme germanique encore de mise dans certains enregistrements. Nous avons ici : des accords et rythmes furtifs, élégants, un tempo vif, un dialogue virevoltant des violoncelles. Bref nous ressentons une ductilité et une clarté qui montrent que des artistes de génie peuvent encore moderniser (au bon sens du terme) et apporter du neuf dans un concerto dont les bonnes versions sont légion. Isabelle Faust est en harmonie totale avec le discours de l'orchestre en faisant caracoler joyeusement les notes. Les artistes gomment tout pathétisme hors de propos dans cet œuvre en mode majeur. C'est incroyablement vivant ! Abbado aborde le noble thème principal avec une souplesse sinueuse mais sans aucune affectation. Le climat ludique trouve son aboutissement dans une cadence originale et dansante soulignée par la timbale, discrète et mutine. N'oublions pas que la complicité romantique violon-orchestre anticipe ici l'Harold en Italie de Berlioz.
Bien entendu (tant cette nouvelle interprétation semble une évidence pour ses musiciens), dans le larghetto, le violon d'Isabelle Faust marivaude, badine dans le clair-obscur poétique de cet orchestre Mozart de Bologne qui est surprenant de maturité. Fraîcheur et jeunesse prédominent toujours dans le final pour prolonger cette conception d'une grande spontanéité.
Petit détail important. Isabelle Faust abandonne les cadences de Kreisler déjà entendues mille fois, pour celles adaptées de la transcription pianistique de Beethoven (oui, oui ça existe, un 6ème concerto pour piano en somme, transcrit en 1808).
Donc, non pas un disque de plus dans une discographie pléthorique, mais un disque qui fera date. Je le conseille sans réserve. Je reviendrai dans un article ultérieur plus en détails sur ce concerto pour violon.
Pour ce concerto de Beethoven, il y a d'immenses versions disponibles à découvrir au gré des commentaires dans la presse spécialisée.
Et puis, après sa prestation idéale dans le concerto de Schoenberg, j'attends avec impatience qu'Hilary Hahn relève le défi dans Berg, une confrontation qui sera passionnante.

Vidéos



Isabelle Faust, Alexander Melnikov – Beethoven : Sonate pour violon N° 10 Op. 96. Allegro Moderato.



Je suis de sale poil quand je ne peux pas vous proposer un extrait des œuvres par les interprètes choisis pour l'article ! Grrr.
Par contre j'ai découvert une curiosité : un live du concerto de Beethoven par Yehudi Menuhin accompagné par Colin Davis dirigeant l'orchestre symphonique de Londres (pas neuf, mais dans les années 60, le son est très correct).
Pour Berg écoutons Leonid Kogan ? Le nom ne vous dit rien ? Bizarre ! C'est étonnant si on regarde l'application avec laquelle les producteurs de disques ont enterré Dieu sait où ses enregistrements… Ceux de l'un des meilleurs violonistes du XXème siècle. Un jour entre amis, j'ai organisé une écoute "en aveugle" du concerto de Brahms. Le duo Kogan - Kondrashin (un vinyl Melodya du début de seventies) a renvoyé sans discussion à leurs chères études : Henryk Szering - Bernard Haitink et surtout beaux derniers Jascha Heifetz - Fritz Reiner ; Hilary Hahn - Neville Marriner ont pris la seconde place mais loin…
Et puis comme je suis irrité par ce dédain d'origine mercantile, je vous invite du coup à écouter le début du concerto de Berg sous les doigts du violoniste russe. Quand, où et accompagné par qui ? Mystère, mais c'est assez magique quand même… Ça toussote donc c'est un live.
Il existe quelques rééditions temporaires de coffrets genre "les indispensables" au contenu mal déterminé…

xxx
Berg


Beethoven

1 commentaire:

  1. pat slade23/6/12 11:22

    j'ai dis ça moi ? j'aurais pus aussi bien dire "La belle au bois dormant" opéra écris par Carafa en 1825 !
    Comme toi j'ai fait une écoute "en aveugle" et sur le concerto de Beethoven,je retrouve dans Kogan du Oistrakh ( avec le L.S.O et Sir Adrian Boult).

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