samedi 1 septembre 2012

DVOŘÁK – Le concerto pour violoncelle – ROSTROPOVITCH par Claude Toon



Nouvelle visite d'Anton Dvořák au Deblocnot'. Nous avions déjà parlé de sa célèbre symphonie du Nouveau Monde sous la baguette de Karel Ančerl. Et puis l'été dernier la seconde partie d'un article sur une vidéo de concert proposait sa 8ème symphonie. Il s'agissait d'un DVD capté à Tokyo et consacré également à Hilary Hahn dans le 1er concerto de Chostakovitch, la Philharmonie de Berlin était dirigée par Marris Jansons.
Dvořák, compositeur de symphonies assurément, mais aussi auteur de beaucoup de musique de chambre et de concertos dont le plus célèbre est certainement celui pour violoncelle. Le violoncelliste Mstislav Rostropovitch a enregistré au moins cinq fois cette œuvre splendide (pour ne parler que des galettes officielles), et avec brio.
Je sais Luc, je sais, dans mes chroniques, les artistes et compositeurs ont souvent rejoint le Très-Haut et le monde de l'histoire de la musique. Et bien, bienvenu quand même à Mstislav Rostropovitch dans le Deblocnot', et comme le virtuose russe n'est pas venu seul pour cet album, bienvenu au chef anglais Adrian Boult et au violoniste David Oïstrakh et au chef Georges Szell… dans le double concerto de Brahms pour violon et violoncelle qui complète le CD. 

Dvořák et son concerto pour violoncelle
Je ne reviens pas sur la biographie du compositeur tchèque déjà bien détaillée à propos de la symphonie du Nouveau Monde (Clic). Le point commun entre cette symphonie et le concerto pour violoncelle est le lieu de composition. Dvořák s'est établi pour quelques années aux États-Unis pour enseigner au conservatoire de New-York et occuper le prestigieux poste de Directeur du conservatoire de la ville (de 1892 à 1896 pour être précis).
Sa notoriété est définitivement établie et le catalogue de ses œuvres déjà très riche. Dvořák a dans le passé écrit deux concertos : un pour le piano (Opus 33 de 1876) et un autre pour le violon (Opus 53 de 1879) dédié à Joseph Joachim qui sera déçu de l'omniprésence de l'orchestre dans la partition. On peut parler d'œuvres de jeunesse pour un musicien qui n'est pas encore quadragénaire. Le concerto pour piano est peu joué et seuls à ma connaissance Sviatoslav Richter et Carlos Kleiber ont sauvé ce concerto dans leur enregistrement EMI de 1977.
Près de vingt ans ont passé, et la maîtrise désormais confirmée du compositeur donnera au répertoire concertant pour le violoncelle l'une de ces plus belles partitions.
Le concerto pour violoncelle est la dernière partition écrite aux USA, après le quatuor N°12 "Américain" et la symphonie du Nouveau Monde. Le mal du pays se fait sentir dans la composition empreinte de thèmes bohémiens qui soulignent cette nostalgie de la terre natale et de son folklore.
A contrario de plusieurs grands concertos romantiques qui donnent une place importante aux solistes, et cherchent à permettre aux artistes de faire briller leur virtuosité par des prouesses sophistiquées, le concerto de Dvořák est équilibré et d'une grande humanité. Je veux dire par là, que la beauté et la poésie des thèmes l'emportent sur la complexité de la technique musicale. L'intérêt du chant du violoncelle se veut aussi important que l'accompagnement orchestral.

Pourtant, en cette année 1895, Dvořák n'est guère intéressé par la projet de son ami tchèque et violoncelliste Hanus Wihan qui désire le voir écrire un concerto pour son instrument. Après l'écoute d'un concerto de Victor Herbert (violoncelliste et compositeur d'opérettes irlandais, 1859-1924), il change d'avis et il a bien fait. L'œuvre est achevée en 1895 et sa création est prévue pour 1896. Bien entendu, rien n'est jamais simple, place aux anecdotes.
Dvořák avait promis à Hanus Wihan de créer le concerto, ça va de soi me direz-vous pour un dédicataire ! Mais la Société Philharmonique de Londres impose comme soliste Léo Stern qui veut modifier les cadences. Dans un premier temps, Dvorak refuse de diriger l'orchestre. De péripétie en péripétie, le concert a quand même lieu le 19 mars 1896 avec le compositeur au pupitre. C'est un triomphe, même Brahms admettra qu'il ignorait que l'on pouvait écrire un tel concerto. Tiens, on va reparler du bonhomme pour le complément du CD. Cela dit, l'on ne sait plus trop de nos jours quelles sont les cadences originales… Tant pis, c'est génial quoiqu'il en soit.

 Mstislav Rostropovitch


Qui n'a pas entendu parler d'un des plus talentueux violoncellistes du XXème siècle ? Mais bien plus que l'artiste, il y avait l'humaniste, le défenseur de la liberté qui perdit la nationalité soviétique. Les images de l'artiste jouant une suite de Bach au pied du mur de Berlin en cours de démolition ont fait le tour du monde.
Né à Bakou en 1927, l'enfant surdoué maîtrise le piano et le violoncelle dès l'âge de 13 ans. Il connait rapidement un immense succès dans la Russie stalinienne, cumulant les distinctions qui ont un goût amer pour ce démocrate qui souffre de voir son pays endurer le joug de la dictature. En 1955, il épouse une soprano du Bolchoï, Galina Vichnevskaïa. Sa carrière internationale commence au milieu des années 60. Chaque déplacement est un triomphe.
L'arrivée au pouvoir de Brejnev est un tournant terrible pour Rostropovitch, apôtre de l'art sans frontière et de la liberté d'expression. Il se lie d'amitié avec Soljenitsyne sans parler de Chostakovitch toujours surveillé par le régime. (Le compositeur lui avait dédié ces deux concertos pour violoncelle en 1959 et 1966.)  Pour le régime s'en est trop. Le maestro fuit avec sa femme en occident. En 1978, il est déchu de sa nationalité pour, je cite "actes portant systématiquement préjudice au prestige de l'Union soviétique". Gorbatchev le réhabilitera en 1990.
Cette période apatride est active et intense, il dirige l'orchestre de Washington. Et puis surtout il va créer un nombre stupéfiant de concertos majeurs du XXème siècle signés de Chostakovitch, Prokofiev, Britten, Dutilleux, Messiaen, Bernstein, Lutoslawski et Penderecki.

Comme si tout ce travail ne suffisait pas, il continuera sans relâche à s'engager dans des actions pédagogiques et humanitaires qu'il serait long de citer. Rostropovitch est mort en 2007 d'un cancer. Il entrait ainsi dans la légende des artistes d'exception.
Sa discographie est immense et de grande qualité. On le rencontrera de nouveau dans quelques temps pour son enregistrement de Don Quichotte de Richard Strauss avec Herbert von Karajan, un disque de référence à l'instar de celui du concerto de Dvořák avec aussi le maestro autrichien. Pour ne pas toujours parler des mêmes, je profite de la pléthore des gravures réalisées par le violoncelliste. Le catalogue disponible en propose 5 officielles avec : Vaclav Tallich en 1952Adrian Boult en 1958, Herbert von Karajan en 1969, Carlo Maria Giuilini (CD & DVD) en 1978 et enfin Seiji Ozawa en 1986. J'ai retenu le disque de 1958.
Son attachement à défendre en priorité la musique de son pays explique le manque de notoriété en France du chef anglais Adrian Boult. Il dirigea jusqu'à 92 ans sans fatigue apparente. Boult est un chef incontournable pour apprécier les œuvres d'Edward Elgar, Ralph Vaughan Williams, William Walton et Gustav Holst (La suite "Les planètes" de ce dernier a été commentée il y a quelques semaines sous la baguette de William Steinberg, à défaut de cette disponibilité, j'aurais retenu Adrian Boult à l'évidence).
Adrian Boult servait en priorité LA partition et LE compositeur. Ce n'est toujours pas un bon moyen de passer à la postérité. Wikipédia souligne un aspect important de son art par une comparaison. La probité musicale de Boult rappelle celle de Karel Ančerl pour la musique Tchèque en général et celle de Dvořák en particulier. Un tel état d'esprit ne pouvait être que prometteur pour nous offrir un enregistrement vivant, clair, d'une simplicité toute bohémienne… Pari tenu ! Poursuivons…

Rostropovitch, Boult et Dvořák


Le concerto, de forme classique, comprend 3 mouvements : Allegro ; Adagio ma non troppo ; Finale Allegro moderato.
1 – Allegro : Les bois énoncent le premier thème, un motif qui sera repris lors de l'entrée du violoncelle après l'imposante introduction. Ce début symphonique n'est pas sans rappeler la grandeur de celui du premier concerto pour piano de Brahms (1859) par sa puissance. Le discours se veut épique, comme un cri lancé vers la terre natale de Dvořák où furent composées les 7ème et 8ème symphonies. Le chef anglais, fidèle à son style adopte un tempo serré, un discours clair et dru, quel souffle ! Chaque instrument conquiert sa place dans cette belle orchestration. C'est moins mystérieux et langoureux que Karajan à Berlin, moins somptueux aussi, mais de fait plus spontané et authentique. On retrouve le Dvořák amoureux des mélodies bohémiennes, des rythmes populaires et dansants de sa patrie, simples et joyeux.
L'entrée du violoncelle est splendide d'énergie et de clarté sonore. L'art de Rostropovitch reposait déjà sur une grande pureté de la ligne de chant, un legato précis, l'absence de vibrato qui tend parfois vers la préciosité. Et puis au-delà de la technique, il y a la poésie, la souplesse des lignes mélodiques, l'alternance entre la nostalgie et la fête. La complicité entre Adrian Boult et Rostropovitch est parfaite. Jamais l'orchestre ne couvre le violoncelle ou, inversement s'efface. Les mesures s'enchainent dans cette ambiance typiquement slave, celle des émois et des rires. [9'00] Le tendre et intime dialogue du développement où violoncelle, flutes et bois nous entraînent dans le monde féérique d'un crépuscule dans les forêts de Bohème. Le mouvement s'achève dans l'exubérance mais sans aucun pathos appuyé. La prise de son stéréo de 1958 est exemplaire de lisibilité.
2 - Adagio ma non troppo : Les Bois précèdent le chant du violoncelle dans le début mélancolique de l'adagio. Mélancolique ? Oui et non, pastorale et tranquille certainement. Rostropovitch énonce cette mélodie sans heurt, avec émotion et sérénité. Le tissu orchestral s'anime de chants d'oiseaux. [2'50] Des accords brefs et furieux de l'orchestre introduisent un développement en forme de ballade et de méditation. Dvořák se languit des paysages et vielles légendes de Bohème (Le pigeon des bois). Le dialogue violoncelle – orchestre se fait évanescent et primesautier, deux mots aucunement antinomiques dans cette mélopée colorée. Rostropovitch retrouve cette précision et délicatesse qui m'avaient enchanté dans l'allegro. Le Royal Philarmonic est au diapason sous la baguette vigoureuse et lyrique d'Adrian Boult.
3 - Finale. Allegro moderato : une marche presque mahlérienne scande le début du final. Il y a un climat grandiose accentué par le staccato imposé par Adrian Boult dans cette introduction. Une longue phrase interrogative du violoncelle adoucit le dramatisme de cette première partie. Le développement autour de ces deux idées oriente le mouvement une fois de plus vers une ambiance pastorale. Rostropovitch se montre plus virtuose dans ce morceau, partition oblige, mais toujours avec élégance. La variété des motifs est époustouflante. Dvořák ne joue pas la carte hédoniste souvent réservée à l'instrument soliste. La coda est précédée d'un passage méditatif et tendre qui aboutit à une brève apothéose orchestrale, brève pour une fois de plus éviter toute grandiloquence.
On pourra préférer à juste titre la plastique du son sans égale des versions de Berlin ou Boston. Mais de cet enregistrement londonien, il ressort une fougue d'un violoncelliste de 30 ans que l'on ne retrouvera pas ultérieurement. En définitive une interprétation jeune et impétueuse, même si le chef british approchait ses 80 ans. Comparer les différentes versions de ce concerto par Rostropovitch équivaut à un tastevin de grands crus classés… hein Philou…
4 – Double concerto de Brahms : le CD est complété par cet ultime concerto et œuvre symphonique (1887) du compositeur allemand ami de Dvořák. Comparé aux deux concertos pour piano et au concerto pour violon, ce n'est pas un chef d'œuvre immortel. Il y a beaucoup d'effets, de facilités comme si Brahms cherchait ses idées au fil du discours. L'orchestre de Cleveland, George Szell et les deux solistes tirent cependant la quintessence de ces pages. C'est un grand mérite.


Discographie Alternative


La discographie est dominée par les différents enregistrements officiels de Rostropovitch : hormis avec Boult, on trouve chez Regis l'enregistrement historique avec Talich (mono), la version Dgg avec Karajan, plus romantique avec la sonorité élégiaque de Berlin, et l'ultime gravure (Erato difficile à trouver) toute en finesse par ses accents slaves avec Ozawa à Boston. Chez Mercury, l'interprétation concurrente et bouillonnante de Janos Starker et Antal Dorati est toujours au catalogue. La version avec Giulini est un peu en retrait des autres versions mais existe en DVD. (J'en propose un extrait plus loin).
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Vidéos


Le second mouvement du concerto par Mstislav Rostropovitch accompagné par Carlo-Maria Giulini dirigeant l'orchestre Philharmonique de Londres.



Écoute 1  : Les trois mouvements du concertos dans la version Rostropovitch - Boult… (plages 1 à 3)

Écoute 2  : Et pour rester dans le sujet, le complément du CD et les 3 mouvements du double concerto de Brahms avec David Oïstrak au violon…(plages 4 à 6)


7 commentaires:

  1. pat slade1/9/12 11:11

    tu avais aussi la version de Pablo Casal avec Szell et l'orchestre philharmonique Tchèque chez EMI.Evidement c'est un enregistrement de 1937 ,mais Casal était le prof de Rostro et puis c'était Casal...!

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  2. Ah, je ne connaissais pas cet enregistrement... qui est disponible.
    Et dans les jeunes générations, j'aurais du citer Jean-Guihen Queyras accompagné par Jiri Belolahvek à Prague... D'autant que le CD est complété par le trio "Dumky" avec Isabelle Faust et Alexander Melnokov.... que du beau monde ! Ca me tente...

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  3. Sonia de Guéméné1/9/12 19:52

    Z'êtes pas un peu sévère, m'sieur Claude, avec le concerto de Brahms? bien aimé moi...

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  4. Tout est relatif Sonia.
    Si vous connaissez ou avez l'occasion d'entendre les deux concertos pour piano et celui pour violon de Brahms, alors là mon petit......... vous comprendrez ! Cela dit tout à fait d'accord sur le fait qu'il s'écoute avec plaisir...

    Des chroniques seront consacrées à ces concertos... mais le premier article Brahms n'ayant pas, disons, passionné les foules, on attendra un petit peu :o)

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  5. Sonia de Guéméné1/9/12 20:18

    J'avoue ne pas connaître ceux dont vous parlez M'sieur Claude, et je ne suis pas si sûre d'être en mesure de comprendre, mon oreille n'étant pas très affûtée au classique...toujours est il que j'ai passé un bon moment à l'écoute de cet album, (y compris le concerto de Brahms) et c'est ça qui compte, non?
    avec la musique, c'est parfois une question de disponibilité et il se trouve que j'avais un peu de temps aujourd'hui...

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  6. Voyons Sonia "comprendre" (qui est vaguement du domaine du "QI") n'a absolument rien à voir là dedans !!!

    Seule la sensibilité a un rôle à jouer et si vous avez aimé ces deux œuvres (le concerto de Dvorak est un modèle du genre avec Don Quichotte de Richard Strauss - à venir aussi par Rostropovitch), je pense que vous ne serez pas insensible au 2ème concerto pour piano...

    Tiens sur Deezer le début est en http://www.deezer.com/music/track/5848167 (Nicholas Angelig - Paavo Järvi)
    Pour le 1 par les mêmes interprètes : http://www.deezer.com/music/track/3324522 (ça m'a l'air très habité à défaut des disques de Nelson Freire - Riccardo Chailly, "ma" référence, d’autant que je les ai entendus en concert)

    Pour le concerto pour violon, rien de palpitant sur Deezer....

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  7. Sonia de Guéméné1/9/12 21:32

    "comprendre".... c'est pourtant vous qui avez employé le mot m'sieur Claude! mais je ne manquerai pas d'aller écouter vos liens en vous remerciant pour tous ces bons conseils.

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