samedi 19 octobre 2013

Ravel, Debussy, Dutilleux : QUATUOR – ARCANTO Quartett – par Claude Toon



- B'jour M'sieur Claude… je suis curieuse… Tiens, de nouveau des quatuors après celui de Dvořák il y a quelques semaines…
- Oui Sonia, un trio de quatuors français (je suis content de cette figure de style), mais j'ai un petit regret…
- Ah !!!! Lequel ?
- l'Arcanto Quartett est un quatuor composé de solistes de renommée internationale qui aiment jouer ensemble, et on trouve peu d'exemple sur Deezer…
- Oh, là, je vous fais confiance pour votre choix, et puis vous nous donnerez surement quelques exemples par d'autres bons artistes…
- Bien entendu, les amateurs de cordes devraient apprécier, enfin j'espère… Ce disque a reçu un diapason d'or, un choc Classica, un ffff Télérama, le must !

Parlons tout d'abord de l'Arcanto Quartett.
- Heuuu oui Sonia… une question ?
- La jeune femme à droite, avec un alto, me dit quelques choses, vous n'en auriez pas déjà parlée ?
- Bravo mon petit, c'est Tabea Zimmermann, une altiste qui tenait la partie soliste d'Harold en Italie de Berlioz dans le CD de Colin Davis commenté le mois dernier (clic).
Cette remarque pertinente me permet de présenter cet ensemble et ce qui le caractérise. Les quatre artistes qui le composent sont de grands solistes qui mènent des carrières indépendantes, tant dans des ensembles de chambre, que lors de concerts comportant des concertos pour leurs instruments respectifs. La création de l'Arcanto quartett est le fruit d'une décision collective de 2002, date à laquelle ces musiciens ont décidé de se réunir pour former ce quatuor. Je ne présente pas Tabea Zimmermann, l'altiste, qui a déjà fait la une du blog.
Antje weithaas, premier violon, est d'origine allemande. Comme ses camarades, elle pratique le grand répertoire concertant accompagné par les meilleurs orchestres de la planète. Par ailleurs, elle s'est érigée en ardent défenseur de la musique contemporaine, notamment de Schnittke, Gubaidulina et l'anglais Michael Tippett.
De la même génération que ses complices, le français Daniel Sepec est un spécialiste du violon baroque. Une passion qui lui a permis d'obtenir le poste de premier violon de l'ensemble Balthasar-Neumann dirigé par Thomas Hengelbrock. Je vous reparlerai un de ces jours de ce chef qui a gravé à mon sens la meilleure Messe en si de Bach sur instruments anciens. (J'en vois qui sourcillent, mais ce n'est pas le sujet du jour.)
Canadien d'origine et également jeune quadra, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras est le prince de l'éclectisme : soliste de l'ensemble intercontemporain créé par Pierre Boulez, interprète talentueux du répertoire baroque, et enfin professeur au conservatoire de Stuttgart ! Dans sa très belle discographie, son enregistrement des suites de Bach a fait un tabac mérité !

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À la grande joie de Rockin' et Luc, le nombre d'articles "classiques" déjà écrits permet de limiter la biographie des compositeurs retenus pour ce disque. Donc RDV avec :
Maurice Ravel : Le boléro et autres danses (clic) ; Daphnis et Chloé publié il y deux semaines (clic).
Henri Dutilleux. Le compositeur français nous a quittés cette année à un âge plus que vénérable, et je vous renvoie au RIP qui lui a été consacré (clic).
Claude Debussy : La Mer dirigé par Michael Tilson Thomas (clic) et le premier cahier des préludes sous les doigts du pianiste Nelson Freire (clic).
Ce qui est assez étrange, c'est que ces trois grands composteurs français ont composé un, et un seul quatuor pour cordes. Il y a en France comme une timidité à composer pour cette forme face à la prolifique et géniale production germanique et slave ; et de citer : Haydn, Mozart, Beethoven, Dvořák, Chostakovitch et j'en oublie surement… D'ailleurs à ces trois compositeurs français majeurs, on peut ajouter le quatrième : Gabriel Fauré qui lui aussi a conclu sa carrière par un ultime et unique quatuor (1923) !
Trois œuvres, trois enfants uniques, mais quelle perfection dans ces partitions…

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Claude Debussy : Quatuor

Comme je l'avais écrit dans les articles précédents, le style de Debussy épouse les courants symbolistes et impressionnistes de son époque. Son quatuor composé en 1893 à l'intention du célèbre quatuor Ysaïe montre aussi le souci de Debussy de moderniser la forme. Certes on trouve les quatre mouvements usuels mais les notations des tempos ne font pas appel au vocabulaire italien de mise. Non ! Debussy préfère suggérer les climats à respecter : 1 - Animé et très décidé ; 2- Assez vif et bien rythmé ; 3 - Andantino, doucement expressif ; 4 - Très modéré - Très mouvementé.
Quant à forme sonate et à la tonalité, Debussy n'en a cure. Dès le premier mouvement, le musicien nous éblouit  à l'aide d'une lanterne magique "sonore" aux mouvements lestes et aux couleurs chatoyantes. Les facéties du vent ? Le jeu des feuilles mortes ? Ou… mystère. Les gammes tonales et pentatoniques et leurs sonorités étranges sont à l'honneur. Les paysages, les personnages et les sentiments s'entremêlent comme dans un tableau de Manet ou de Renoir. [5'20] Quelques notes de sensualité que seul Debussy semblait savoir nous faire partager. Pas de thèmes ni de forme sonate, non plutôt le recours à un leitmotiv voluptueux qui nous enveloppe, nous guide dans ce dédale musical à la fois poétique et couillu. Loin de tout effet vaporeux et maniéré, Arcanto virilise et enchante cette page avec jeunesse et passion.
Le second mouvement et ses pizzicatos violents suggère des jeux d'adolescents, une soirée festive. Arcanto avec un staccato précis nous invite à ces flirts ludiques (vision très personnelle du Toon, à chacun de rêver). Les longues et douces phrases de l'andantino nous caressent. Arcanto avec son jeu pur et sans fioriture trouve le ton parfait de l'onirisme.
"Le calme avant la tempête", une expression idéale pour définir le final. Encore une écriture épique et virevoltante qui nous rappelle les fantaisies de la Mer ou de Jeux. Un modernisme qui dérouta à l'époque. Une interprétation vibrante...

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Dutilleux : Quatuor "Ainsi la Nuit"

Dutilleux qui travaillait très longuement à murir ses œuvres a composé son quatuor entre 1971 et 1976 pour répondre à une commande de la Fondation Koussevitzky.
Les musiques de Debussy et Ravel appartiennent à la musique "pure", les images ou émotions qui en surgiront dans notre psyché dépendront de nos sensibilités et fantasmes les plus intimes. Avec Dutileux, Nous quittons totalement le monde classique encore en filigrane chez Ravel et Debussy. "Ainsi la Nuit" pour quatuor à cordes comporte 7 parties dont 4 d'entre-elles sont subdivisées en une "parenthèse" de quelques mesures, parenthèse suivie d'un court mouvement. C'est une musique à programme inspirée par le thème de la nuit, des constellations, de la méditation face à un ciel étoilé ou de l'angoisse de l'obscurité… Il émane une fascinante poésie de la partition bien que celle-ci repose sur des recherches autour des relations entre les timbres et d'autres notions de solfèges qui me dépassent complètement. (La théorie des Unités Sémiotiques Temporelles, ça vous dit quelque chose !? - Clic) Dutilleux était un chercheur, un visionnaire, mais avant tout un musicien.
On reconnait le compositeur symphoniste dans le traitement très particulier appliqué au tissu sonore du quatuor. Là où habituellement les cordes fusionnent dans des mélodies complices, Dutilleux impose un discours orchestral concertant quasi conflictuel. L'œuvre est d'une exécution difficile dans le sens où chaque protagoniste semble jouer sa partition soliste, en concurrence avec les autres instrumentistes.
Bien au-delà de la complexité sous-jacente de l'écriture, dès les premières mesures, un climat étrange et animé, plutôt joyeux se dégage. La richesse polyphonique est amusante : des pizzicati par ci, des glissandi par là. Le premier mouvement s'appelle Nocturne. Et il est vrai que l'ambiance rêveuse et secrète obtenue peut faire penser à une promenade dans la fraîcheur de la nuit où, le visage relevé et interrogateur, on cherche à identifier telle planète ou étoile, telle constellation… L'interprétation au scalpel (techniquement indispensable) trouve sa réelle beauté dans la qualité des timbres des quatre instrumentistes du quatuor Arcanto. Il y a la fois une compétition et une complicité d'une extrême clarté. Dutilleux à trouvé ses interprètes, c'est évident…

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Maurice Ravel : Quatuor

Le compositeur basque écrit son quatuor en 1902. C'est jeune (27 ans) par rapport à une règle non écrite qui consiste à penser que la forme quatuor demeure un exercice difficile à maîtriser avant la maturité. Il est dédié à Gabriel Fauré qui fut presque irrité que le jeune homme s'écarte des conventions dans l'écriture de son œuvre. Ravel pensa apporter des retouches mais Debussy enthousiasmé par la hardiesse de Ravel l'abjura de n'en rien faire…
On l'aura compris, comme tout génie avant-gardiste, Ravel, à l'instar de Debussy, a innové dans cette œuvre. La musique de chambre de Ravel est restreinte contrairement à son travail sur l'orchestre (les ballets) et bien sûr le piano. On retrouve aussi ici des indications très claires pour les tempos : 1 - Allegro moderato ; 2 -  Assez vif. Très rythmé ; 3 - Très lent ; 4 - Vif et agité.
Hormis le premier mouvement qui fait songer à une forme sonate, l'écriture est tout à fait originale par l'usage de thèmes cycliques qui structurent le flot musical, flot très libre, plutôt lent et tendre. Seul le final apportera une certaine vigueur. Bien qu'il s'agisse d'une œuvre de musique pure, plus moderne  encore que le quatuor de Debussy, il n'est pas interdit d'évoquer images et émotions.
L'écoute de l'œuvre m'a toujours inspiré la chaleur et les lumières d'un été. Le premier mouvement échange des sensations estivales, des senteurs de fleurs, une torpeur favorable à la détente. Le développement, plus fougueux ne ferait-il pas songer à un vent descendant des monts pyrénéens. (Je vais faire marrer les musicologues officiels.) Ce mouvement comporte une reprise, ultime lien avec la tradition. Le quatuor Arcanto équilibre les quatre voix avec lyrisme, c'est très subtil et fouillé.
Le "scherzo" est placé en seconde position. Les pizzicati se ruent dans une danse exaltée. Le trio est une cantilène voluptueuse. Le 3ème mouvement fait songer à un après-midi de repos, le regard errant dans le clair-obscur des lumières méridionales, l'âme somnolant dans la sereine moiteur quasi charnelle apportée par les rayons du soleil.  Le quatuor Arcanto évite toute langueur sirupeuse, c'est divin avec un soupçon de nostalgie…
Le final nous sort avec furie de ce passage paisible. Le quatuor danse. C'est là que l'on mesure tout le talent des quatre instrumentistes. Le legato est parfait de lisibilité à la limite du staccato mais sans jamais risquer la dureté. La dynamique n'est pas en reste pour énergiser ces trois quatuors "haut de gamme". Un disque d'anthologie dans ce répertoire !

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Quelques extraits des quatuors de Debussy et de Ravel par le jeune Quatuor Ebène créé en 1999 et qui a obtenu une victoire de la musique en 2010. C'est élégant mais je préfère, notamment dans Debussy la fougue et la clarté du phrasé de Arcanto Quartett. L'album du quatuor Ébène comporte également le quatuor de Gabriel Fauré. Un disque de très grande valeur et qui permet de nous quitter en musique… (5,5 /6)
Je vous propose pour faire connaissance avec Dutilleux une interprétation en vidéo du , un ensemble de qualité. Bon, j'aurai aimé plus de nerf et d'élégie, mais pour une découverte, c'est de bon aloi… C'est tout à la fin de l'article...

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Ah ! J'ai trouvé une bonne vidéo (enfin il y a juste la pochette du CD comme illustration) du début du 5ème quatuor de Bartók. Une œuvre puissante et contrastée qui nous permet d'apprécier le jeu de l'Arcanto Quartett :


3 commentaires:

  1. Debussy et Ravel bien sur ! Mais associé à Dutilleux, je ne pense pas que le choix soit judicieux; Tu as collé un Bartok après, Voila un compositeur qu'il faudrait parler, "Le mandarin merveilleux", le "Concerto pour orchestre" ect .. ! Sinon le quatuor de Debussy est magnifique !

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  2. C'est vrai Pat que le quatuor de Fauré aurait pu être un choix plus cohérent mais le timing d'un CD ne le permettait pas. Et puis cela permet d'intercalé une œuvre dans un registre différent, un entracte...
    Heuuu dis donc !
    J'ai consacré deux articles à un album Bartok par Solti l'an passé... 7500 mots en deux épisodes pour un seul CD : le "concerto pour orchestre" en premier et "la musique pour cordes percussions et célesta" en deuxième semaine. Et contre toute attente une audience exceptionnelle pour ces deux articles...
    Facile à retrouver via google "Deblocnot Bartok Solti Toon"
    "Le mandarin merveilleux", oui tiens c'est une bonne idée ; par le père Boulez par exemple............

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