dimanche 30 décembre 2012

BACH : Oratorio de Noël – Nikolaus Harnoncourt - par Claude Toon



- Hi hi hi, Monsieur Claude ! Pourquoi vous avez mis un bonnet de Père Noël à Jean-Sébastien Bach ?
- Eh bien Sonia parce que c'est Noël, et que je vais justement vous parler de son Oratorio de Noël…
- Houlà, ce sont des gros coffrets, un oratorio très long semble-t-il ?
- Oui et non ! Il s'agit d'une suite de six cantates de 20-25 minutes chacune jouées une à une entre le jour de Noël et l'Epiphanie…
- Ah, je vois. Mais… il me semblait que vous n'aimiez pas ce chef… Nini… Nikolaus Harnoncourt,
- C'est vrai que ses enregistrements récents me laissent un peu de marbre, mais pas ceux de l'époque où il "dégraissait" le baroque. Et puis, je n'ai pas à imposer mes goûts personnels à nos lecteurs. Vous connaissez le dicton Sonia : "il n'y a que les morts et les imbéciles qui ne changent pas d'avis"…


Nikolaus Harnoncourt, pionnier du baroque authentique


Le comte (rien que ça) Nikolaus Harnoncourt est né à Berlin en 1929. Il commence sa carrière musicale  comme violoncelliste dans l'orchestre Symphonique de Vienne. C'est Herbert von Karajan qui l'a engagé, nous sommes en 1952. Le jeune artiste s'ennuie-t-il face à l'académisme de bien des interprétations de l'époque ?
En 1953, il a 24 ans, il fonde avec Alice Hoffelner, son épouse, le Concentus Musicus de Vienne. Son objectif : retrouver l'authenticité de l'exécution des œuvres en les replaçant dans les contextes sonores et stylistiques de leur époque. Cela concerne d'abord les instruments : violons à cordes en boyau, flûte à bec, viole, cuivres naturels sans pistons, diapason différent, etc. Pour les voix, même chose : plus de femmes dans l'interprétation baroque (ce n'est pas de la misogynie mais de la musicologie), des contreténors et contraltos masculins (proche des castrats aux tessitures redécouvertes par Alfred Deller), et des chœurs de garçons qui remplacent les sopranos et altos féminins. Les effectifs se réduisent pour retrouver les couleurs noyées dans la masse des grandes phalanges romantiques.
Les puristes hurlent !! "Ça sonne faux "(à cause du diapason ! Tu parles, il n'y a pas deux orchestres allemands de renom qui utilisent le même), "c'est trop rapide, des contraltos féminins chantent parfois des rôles masculins, c'est…" Bref, le pavé est dans la mare, les pours et les contres se déchaînent ! On ne s'interroge pas par passion musicale sur la démarche. Non, on s'invective sur la forme. J'ai 20 ans en 1971. Assez mystique de nature, je n'adhère pas trop à la sévérité luthérienne, aux gosses qui chantent un peu faux, au minimalisme orchestral. Je reste, à l'époque, attaché à la spiritualité d'un Jochum ou d'un Mausberger. Mais, petit à petit, mon oreille a été conquise grâce aux musiciens qui ont suivi le pas d'Harnoncourt en cherchant une véritable osmose entre la reconstitution historique et l'émotion.

Dans ces années-là, des artistes visionnaires envoyaient "valser" les interprétations "romantiques" recourant à des effectifs brucknériens et épais, et rejetaient les conceptions sulpiciennes. En effet, Harnoncourt a été bien suivi par une génération de baroqueux, et seules quelques interprétations spirituellement habitées des chefs de l'ancienne garde ont survécu dans les discographies.
Nikolaus n'est pas seul, il rejoint Gustav Leonhardt (clic) dans ce mouvement. Les deux hommes vont graver l'intégrale des cantates de Bach connues (environ 200, 60 CDs toujours au catalogue). Sacrée entreprise où un jeunot, Philip Herrewege (clic), participe à l'aventure en préparant les chœurs. On connait quelle carrière fabuleuse attend ce jeune disciple...
50 ans plus tard, on n'imagine plus jouer le baroque avec 300 interprètes. Le radicalisme de Harnoncourt a muri vers une approche plus chaleureuse. Les chanteuses formées au chant détimbré ont fait leur retour. René Jacobs, Frans Brüggen, Paul Mc Creesh et tant d'autres ont magnifié le style avec plus de chaleur et d'émotion. Curieusement, chez Harnoncourt, ce même virage ne réjouit pas toujours autant que l'enthousiasme fougueux des années 60-70.
Je considère Nikolaus Harnoncourt comme le Pierre Boulez du baroque. Les deux hommes partagent ce souci scrupuleux du respect musicologique et de ne pas s'approprier la partition pour y appliquer une vision trop personnelle. Il en résulte à mon sens chez Harnoncourt une certaine froideur dans ses exécutions au cordeau. Ayant une nature émotive, je n'arrive pas souvent à entrer dans ce monde presque aseptisé. Cela dit, Harnoncourt a de nombreux fans qui admirent justement cette fidélité au texte, cette recherche de l'authenticité. Il est important de conclure que dans ses enregistrements des années 60-70 il proposait une lecture allégée dans lesquels toutes les subtilités des partitions reprenaient vie, une démarche courageuse face à l'opprobre des critiques officiels ancrés dans la tradition (les Goléa et Cie). Je me dois de préciser que certains critiques de l'époque ont largement tourné leurs vestes, quitte à traiter désormais Otto Klemperer de pachyderme dans Bach (sic) !
Depuis une vingtaine d'années, Nikolaus Harnoncourt s'est tourné vers une carrière de chef plus classique. Dirigeant les meilleurs orchestres à Vienne ou Amsterdam, il revisite toujours avec une infinie précision dans la lettre le répertoire classique et romantique. Il continue de diviser les mélomanes. A mon sens ses interprétations de Bruckner n'apportent rien de nouveau, mais ses symphonies de Schumann bénéficient du dépoussiérage cher au maestro.
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Bach : Oratorio de Noël, Harnoncourt 1973


L'oratorio de Noël est en réalité une compilation de six cantates destinées à être jouées du jour de Noël à l'Epiphanie, six jours différents au gré du calendrier :
- 3 jours de la fête de Noël (à l'époque) : La naissance, l'annonce aux bergers, l'arrivée des bergers.
- Nouvel an, et fête de la circoncision
- Premier dimanche de l'année
- Epiphanie (fêtes des rois pour ceux qui ne pensent qu'à la galette)
Il s'agit vraisemblablement d'une commande puisque l'œuvre a été jouée dès 1734 dans les églises de Leipzig dont Bach en était le Cantor. Bach avait une vingtaine de gosses à nourrir et cette œuvre fait assez largement appel au principe de la parodie. La parodie en musique permet de gagner du temps donc des sous ! Il s'agit de réutiliser en partie ou in extenso des morceaux musicaux existants dans d'autres œuvres. Dans le cas de cet oratorio, Bach a puisé dans les cantates profanes BWV 213 et 214 et sans doute une passion selon Saint Marc qui a été perdue en grande partie. Cela dit, de nombreux airs, récitatifs, chœurs et même la sinfonia instrumentale sont nouvelles pour personnaliser le sujet religieux. L'ensemble est pourtant d'une remarquable cohérence. On peut écouter dans la continuité ou cantate par cantate suivant l'humeur du jour…
On retrouve souvent chez Bach, dont la production se devait d'être abondante du fait de ses charges, ce recours à la parodie. L'exemple le plus connu est celui de la Messe en si. Nota : les textes sont en allemand pour l'oratorio, extraits des Évangiles voire d'auteurs inconnus.
Pour cet enregistrement (Teldec – [2H36']), nous avons une des plus belles distributions de l'époque, totalement masculine comme il était d'usage au XVIIIème siècle :
Peter Jelosits (membre du Wiener Sängerknaben) : Soprano - Paul Esswood : Alto - Kurt Equiluz : Ténor - Siegmund Nimsgern : Basse
Wiener Sängerknaben & Chorus Viennensis – chef de chœur : Hans Gillesberger
Concentus musicus de Vienne dirigé par Nikolaus Harnoncourt

Bon, nous allons explorer les 65 airs, récitatifs et chœurs… tous assez courts… je commence, Cantate 1, Chœur 1…
- Non mais t'es complètement cinglé, avec 10 lignes par morceau, ce n'est plus un article, c'est une thèse ! Pauvre abruti…
- Heuu tu crois… oui Rockin'… t'as sans doute raison, je vais commenter juste une petite sélection alors….
Hummm pardon mes chers lecteurs… Pôv abruti ! Quand même… il y va fort… Bon… revenons à nos moutons…
D'ailleurs, il y a toujours des moutons dans une crèche de Noël, avec le bœuf et l'âne. Qui dit moutons dit bergers, et justement Bach nous les présentent lesdits bergers dans le début de la seconde cantate. Ils ne chantent pas. Non, ils arrivent au son d'une de ces délicieuses sinfonia dont Bach avait le secret, une ode pastorale purement instrumentale. Harnoncourt avec un tempo vif et une belle articulation élude la métaphysique extatique de l'adoration pour une joie simple et chantante. Les bois dialoguent avec complicité avec les cordes, c'est très en place, joyeux mais sans débordement… Je vous propose l'extrait, clic :

Chœur initial de la cantate 1 (plage 1) : Les timbales et les cuivres accueillent en fanfare le jeune Messie. Des cuivres râpeux, à la limite nasillards et approximatifs au niveau de la justesse. Des petites timbales très sèches. Les voix des hommes et des gamins sont bien différenciées de par l'effectif restreint. Les chanteurs prononcent ainsi un texte bien compréhensible par nous, auditeurs du récit. Et c'est merveilleux, car tout cela sonne de façon rustique et pourtant parfaitement cadencé. Le petit peuple et tous les acteurs de cette naissance à Bethléem sortent de la salle de concert pour redevenir humbles et heureux. Le discours est transparent et spontané. J'ai décidé de laisser parler la musique, clic…
Cantate 2 Air 10 (plage 19) : Un air pour Alto qui a vocation de berceuse "Dors, mon doux enfants". Paul Esswood (né en 1942) fait partie de cette génération de chanteur qui redécouvrait le timbre des castrats. On peut aussi imaginer que c'était un enfant alto qui assurait cette partie, mais l'air est difficile pour un gamin... On parle indifféremment de contre-ténor ou d'alto. Pour cet air, la voix se fait sensuel et sereine mais sans vocalise précieuse. La ligne de chant reste pure et dynamique. Les générations suivantes nous apporteront des voix encore plus magiques : Andreas Scholl ou Philippe Jarousky. Mais la simplicité, la sincérité d'Esswood sont bien appropriées au texte sacré. L'accompagnement orchestral est coloré mais laisse la voix s'épanouir. Clic

Cantate 3 Air 6 (plage 29) : Il s'agit d'un duo Soprano – Basse et orchestre sans soutien du chœur. Un chant de louange qui n'a pas un lien particulier avec le contexte de la Nativité. Il s'agit d'un texte repris de la cantate BWV 213, un air magnifique. Nikolaus Harnoncourt poursuit sa logique en prenant tous les risques : faire chanter la partie de Soprano par l'un des garçons du chœur, risqué, surtout dans cet air de près de 8'. J'ai l'ouïe fine, et je suis toujours inquiet et préparé par expérience à entendre un chant à la justesse approximative, défaut quasiment inévitable chez les jeunes garçons pour des raisons anatomiques… Bref, ici le jeune Peter Jelosits dialogue divinement en complicité avec la basse Siegmund Nimsgern, chanteur très chevronné. Les aigus de cet enfant sont séraphiques, sa voix d'une souplesse exceptionnelle, une voix d'ange même si en fin d'air le chant de gorge réapparait, mais si peu. On pourra penser ce que l'on veut de ses choix musicologiques, mais le chef est un perfectionniste dans le bon sens du terme. Le continuo des bois seuls caracole dans ce passage magnifique de gaieté. Je vous laisse écouter, clic...

La conclusion s'impose vite. Ces disques de 1973 (même époque que ceux de Jochum) n'ont pas pris une ride et prouvent le bien-fondé des recherches d'Harnoncourt. On ressent une jubilation dans cette interprétation radieuse, sans grandeur métaphysique hors de propos en ces jours festifs. Les couleurs chamarrés des instruments anciens, l'alacrité du chœur, l'engagement des solistes, tout est réuni pour une réussite absolue dans la discographie de cet oratorio. Je ne me suis pas attardé mais Kurt Equiluz est parfait en évangéliste, évidement.


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Discographie alternative


La discographie de ce cycle de 6 cantates est abondante. Parmi les belles réussites, celles que l'on peut écouter sans se dire à un moment donné "Dieu que c'est long", en voici trois. Elles figurent à coté de celles d'Harnoncourt sur mes rayonnages, donc je suis en terrain connu.
Dans les années 60, Philips confia au chef allemand et mystique Eugen Jochum (clic) l'enregistrement des deux passions, de la messe en si et de cet oratorio en 1973. Nous sommes dans une approche à l'ancienne : des chanteurs lyriques, mais quels chanteurs : Elly Ameling, Brigitte Fassbaender, Horst R. Laubenthal et Hermann Prey. L'orchestre est celui de la Radiodiffusion bavaroise créé par le chef en 1969. C'est immense, priant et empreint d'une grande piété. Mais l'art de Jochum reposait sur la douceur du trait, la finesse des couleurs instrumentales. Les tempos sont identiques à ceux des baroqueux. Quelle beauté plastique du dialogue voix orchestre ! Ces disques rares (marché d'occasion) trouveront leur place chez les amateurs des voix sublimes de cette époque et de spiritualité (6/6 Philips – [2H44']).
Philip Herrewege a enregistré en 1989 une version qui, comme à l'accoutumée, trouve un bel équilibre entre le baroque radical et la spiritualité. Il dirige son ensemble du Collegium Vocale de Gand et son équipe de chanteur favorite avec notamment Barbara Slick (soprano) et Peter Koy (basse). Une interprétation festive et d'une vitalité en accord avec le thème biblique de la Nativité (6/6 Virgin- Veritas – [2H30']).
Autre belle version baroque, plus proche des options d'Harnoncourt, celle de René Jacobs de 1997. L'Académie für Alte Musik Berlin brille de tous ses feux. A noter la présence radieuse d'Andreas Scholl pour la partie d'Alto. Une direction vivifiante pour ceux qui cherchent un peu plus de poésie que chez Harnoncourt (5/6 Harmonia Mundi – [2H31']).

XX XX
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Vidéos



Les six cantates en continu dans cette interprétation d'Harnoncourt de 1973… NON ! Je ne mettrai pas le minutage des 65 parties ! Écoutez soit en entier, soit en piochant, prenez des notes sur le timing, bref à chacun son truc…
Allez ! En voiture… Non, en traineau, c'est Noël !!!!


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