samedi 25 octobre 2014

BERLIOZ – REQUIEM – Symphonique de Londres (1968) – Colin DAVIS - par Claude Toon


Portrait de Berlioz par Gustave Courbet

- Bonjour M'sieur Claude, on parle de musique religieuse cette semaine d'après ce que j'ouïe…
- Pardon ? Hein quoi ? Ahhh… ce que vous entendez Sonia… Vous utilisez un vocabulaire un peu zarbi mon petit… Ça me rappelle un sketch de Raymond Devos…
- On entend ce que l'on veut entendre M'sieur Claude… Plus sérieusement, quel est le sujet que j'aurai à mettre en page ?
- Une "Messe des morts", et en l'occurrence celle écrite par Hector Berlioz. Majestueuse mais en rien mortifère…
- J'avoue que ce chœur me fait penser à un opéra plutôt qu'à une musique d'église pure, parfois sinistre…
- Vous seriez surprise de savoir que les requiem les plus captivants ont été écrits le plus souvent par des compositeurs en délicatesse avec le Divin…

Lorsqu'à la fin des années 60, le très francophile chef d'orchestre british Colin Davis entreprend l'enregistrement de l'intégrale des œuvres symphoniques et lyriques de Berlioz, il ne se doute peut-être pas que, plus de quarante ans plus tard, ce corpus puisse continuer à être une référence.
Bien entendu, il existe d'autres gravures marquantes notamment pour le Requiem. On ne pourra pas faire l'impasse dans cette chronique sur les deux enregistrements de Charles Munch à Boston et à Munich. Par ailleurs, Davis lui-même a récidivé en 2012, toujours à Londres pour une seconde mouture a priori moins engagée.
Je ne reviens pas sur la carrière et le talent de ce chef (1927-2013) pour lequel le blog a rendu hommage lors de sa disparition (Clic), pour sa gravure des symphonies d'Elgar (Clic) et déjà Berlioz avec son ultime enregistrement d'Harold en Italie avec l'altiste Tabea Zimmermann et toujours son fidèle Orchestre Symphonique de Londres (Clic).
Les gravures de ce Requiem monumental mais exempte de pompiérisme ne sont pas légions. Quand j'évoquerai l'effectif orchestral requis, on comprendra pourquoi. J'avais assisté dans les années 70 à un concert dirigé par Seiji Ozawa (oui Pat, un grand souvenir) où étaient réunis rien de moins que l'orchestre de Paris et le Symphonique de Boston sur la scène du Palais des Congrès à Paris. On comptait quelques centaines de choristes également, le tout galvanisé par le chef Nippon dans la force de l'âge… Inutile donc de préciser que pour ne pas obtenir un épouvantable "barnum", seuls les chefs les plus précis s'attaquent à la partition.
Et côté enregistrement, il faut souligner le défi pour les ingénieurs du son confrontés à des tuttis qui, bien que naturels, rendraient jaloux des groupes de Hard Rock par leur puissance insensée…
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Comme je le disais à Sonia, les requiem les plus remarquables ont souvent été composés par des compositeurs agnostiques voire athées ou encore convertis à la franc-maçonnerie… Citons Mozart, Verdi et Fauré (Clic), (Clic) et (Reclic). Le très pieu Bruckner a produit l'une de ses œuvres les plus faibles et rarement enregistrée, une curiosité pour ses fans.
Berlioz, malgré une vie rocambolesque, pour ne pas dire dissolue, s'est pourtant enthousiasmé pour cette commande à caractère mystique de Adrien de Gasparin, ministre de l’Intérieur vers 1837. Berlioz a alors 34 ans mais déjà une grande expérience des orchestrations complexes à travers l'écriture de la symphonie fantastique et de Harold en Italie. Il vient d'achever également, coté voix, son premier opéra : Benvenuto Cellini. Ce n'est pas son premier ouvrage religieux. Une messe solennelle de 1824, à l'orchestration généreuse, a été retrouvée dans les années 1990 en Belgique. John Eliot Gardiner, l'autre chef anglais amoureux de Berlioz, en a gravé une belle version. Pour le requiem, il s'agit donc d'une commande destinée à honorer les soldats morts lors de la révolution de 1830. Elle sera créée en fait en hommage aux soldats morts dans la prise de Constantine. Création dirigée par Habeneck à la grande fureur de Berlioz qui détestait le personnage qu'il estimait médiocre, et qui aimait créer ses œuvres lui-même.
Si Berlioz retient le texte latin traditionnel pour sa partition, il s'évade de la forme en usage depuis la messe en si de Bach, à savoir : quatre solistes, chœur mixte et orchestre, formation que l'on rencontre dans les œuvres religieuses de Mozart, Beethoven et Schubert. Ici, pas de soliste ! Seul un air de ténor dans le sanctus. L'effectif de l'orchestre est imposant : des cordes à profusion, les bois et cuivres par dizaines et pour marquer les esprits lors du jugement dernier : 16 timbales, 2 grosses caisses, 4 paires de cymbales, tamtam… L'œuvre ayant été conçue pour être jouée dans la chapelle Saint-Louis des Invalides, Berlioz dispose quatre petites harmonies de cuivres supplémentaires aux quatre coins de l'édifice. En salle de concert, on les loge dans des baignoires ou dans les entrées des escaliers du fond de salle. Franchement, ça jette, et l'on souhaite que les fauteuils soient solidement fixés au sol… Berlioz précisait que ce n'était pas limitatif… un peu la folie des grandeurs…
À l'écoute, il n'y a rien à jeter. Les styles des dix parties sont variés et même si l'effectif est dément, les passages "colossaux" restent relativement rares même si saisissants. Explorons quelques grands moments :

1 – Requiem – Kyrie : De longues phrases syncopées des cordes introduisent le Requiem, des appels de désespoir auxquels répondent en échos des accords emprunts de gravité des bois et des cors. Dès ces premières mesures, on devine que l'on est face à une prise de son d'exception : velouté des violoncelles, couleurs des cuivres bien perçus en arrière plan des cordes et des bois et puis surtout, occupant tout l'espace arrière : les chœurs. La lisibilité du chant est exemplaire.
Colin Davis explore chaque motif, chaque ligne de chant. Certes le sujet est traité avec la sévérité qui convient, mais Colin Davis élargit chaque plan, dissocie avec cohérence toutes les richesses de la partition dans l'espace sonore. Le chef anglais donne à l'ensemble une profondeur spirituelle quasi grégorienne. Somptueux.

2 - Dies irae - Tuba mirum : Mozart et Verdi déchaîne leurs forces dans le Dies irae (Jour de colère) et confie le Tuba mirum à la voix d'un baryton alternant avec des fanfares de cuivres. C'est logique et pourtant Berlioz inverse la situation. Le Dies irae commence sereinement pour évoluer vers un style martial dans le traitement des voix, une mélodie très rythmée qui gagne en violence crescendo pour atteindre un accord paroxystique des cuivres marquant le début du Tuba mirum. Colin Davis et son ingénieur du son parviennent au miracle par la clarté obtenue dans ce passage d'une férocité sonore inconnue avant 1837 et même après ! Merci la chaîne audiophile. Ça fout vraiment les jetons. Berlioz pense que si jugement dernier il y a, nous, pauvres pécheurs, nous sentirons tout petits… Certes, il est impossible au disque de rendre la dynamique aussi réaliste qu'en concert, et seule la quadriphonie pourrait faire tournoyer autour de nos têtes les interventions des groupes de cuivres additionnels, mais je n'ai jamais entendu mieux sur le plan sonore, même chez Munch. C'est Berlioz et son œuvre favorite rendus à leurs quintessences.

6 – Lacrymosa : (Jour de larmes) : Cette imploration donne souvent lieu à des passages pathétiques (Mozart). Dans ce Lacrymosa énergique, Berlioz met l'accent sur les deux idées fortes du texte : le jugement des "coupables" et la demande de clémence. En introduction, les violents traits syncopés des cordes témoignent de la crainte de cette résurrection où va se jouer le paradis ou l'enfer pour les âmes. Le second thème est une prière confiante portée par les chœurs et soulignée par un motif rythmé et haletant de l'orchestre sans les cuivres. À l'écoute de cet interprétation toute en finesse, on est surpris par l'originalité de cette opposition qui permet à Berlioz de revenir à l'alternance des thèmes d'une forme sonate classique, symétrie et reprises sont au rendez-vous par ce choix. Berlioz était un génie de l'orchestration (son traité sur cette technique reste d'actualité) et ce Lacrymosa en est un exemple parfait : pas de lourdeur mais mille couleurs dans une page qui requiert un effectif de 400 musiciens, une épure dans le majestueux, ce n'est pas donné à tout le monde…

7 – Domine Jesu Christie : (Offertoire 1) : Berlioz atteint dans cette marche vers la lumière divine une poignante sérénité. Après les tumultes du Lacrymosa, Berlioz retrouve un climat plus secret. Le chœur murmure le texte en suivant la ligne sinueuse de l'orchestre où domine la mélodie des violons. Le compositeur rompt une éventuelle monotonie par un élégiaque passage aux cordes graves répondant aux notes de tubas placés dans les harmonies additionnelles. Cette idée rappelle les échos séraphiques déjà imaginés par Monteverdi dans ses Vêpres vers les années 1600. Plus globalement, il y a une rupture de ton dans l'œuvre. Après les peurs et cataclysmes divins évoqués jusqu'au Lacrymosa, Berlioz va proposer à partir de ce début d'offertoire quatre parties priantes et paisibles.

9 -10 : Sanctus & Agnus Dei : Le ténor Ronald Dowd (1914-1990) assure au mieux le solo du Sanctus. Il force le trait un tantinet, montrant s'il le fallait la parenté de ce requiem  avec le monde de l'opéra (comme celui de Verdi). Le Hosanna est une fugue dont on rencontrera la petite sœur dans le "chant des étudiants" de La damnation de Faust écrite en 1846. Ce Sanctus dénote une grande spiritualité avec sa flûte solo et sa douceur angélique. Des accords de bois répondant en écho à des douces phrases des altos introduisent l'Agnus Dei conclusif. Ce final va reprendre diverses idées développées dans les parties précédentes. Il en résulte une succession de climats magiques. Berlioz semble proposer un résumé des motifs qui lui sont les plus chers. Les ultimes mesures doucement scandées aux timbales évoquent la fin du périple du trépas, la paix et le repos éternel. Colin Davis assure un sans faute absolu par l'élégance et la sincérité de sa direction, donnant une réelle religiosité au discours.
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Cette interprétation de Davis a une sérieuse concurrente datant de la même époque : la seconde gravure de Charles Munch avec l'orchestre et les chœurs de la Radiodiffusion bavaroise. Les tempos sont légèrement plus allants, c'est un peu plus sévère, ce qui sied parfaitement à l'ouvrage. Le chœur, très articulé, favorise une compréhension presque intimiste de la prière. Munch gomme complètement tout aspect extérieur que l'on pourrait craindre dans cette œuvre monumentale. Mystique et incandescent. Impossible à départager objectivement de la gravure londonienne écoutée ce jour (Dgg – 6/6, prise de son un peu neutre). Le maestro français avait déjà enregistré ce requiem en 1959 pour RCA avec son orchestre de Boston. La prise de son est plus présente et le double album est complété par une version de légende de la symphonie fantastique commentée dans le blog (Clic). Un requiem plus volcanique qu'en 1968 mais pas forcément aussi spirituel (RCA – 5/6). On attend désespérément un enregistrement de l'autre grand berliozien britannique : Sir John Eliot Gardiner avec son orchestre révolutionnaire et romantique jouant sur instruments d'époque. Il existe quelques enregistrements de Mitropoulos, Beecham voire Scherchen. La prise de son indigente de ces captations les réserve aux inconditionnels…

XXXXX



3 commentaires:

  1. Berlioz, le Requiem, le tuba mirum Habeneck et sa tabatière, une histoire qui reste dans les anecdotes de la musique quand ce dernier au moment fatal "baisse sa bâton, tire tranquillement sa tabatière et se met a prendre une prise de tabac" (Mémoire de Berlioz chapitre 46). Raconté par Berlioz et sa grandiloquence légendaire cette histoire a quelques chose de comique.
    Pour ce qui est des enregistrements, je reste sur Munch et la radiodiffusion Bavaroise et un très beau Sanctus par Peter Schreier

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  2. J'ai lu que cette affaire de tabatière aurait été inventée par Berlioz pour enfoncer le clou... Note bien que dans le film avec Jean Louis Barrault la scène est reprise... Pas dans le Requiem d'ailleurs.
    Tout à fait d'accord : Peter Schreier s'impose dans le solo du Sanctus sans difficulté.
    Comme je l'écris : impossible et même stupide à départager objectivement. J'écoute l'une ou l'autre gravure suivant mon humeur du jour....

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  3. 2014....2016
    J'ai eu la chance de trouver la version de Munch en coffret vinyle d'occas....Vraiment splendide en effet.
    Chronique d'enfer une fois de plus...Merci.

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